Le pouvoir autoritaire est dans son rôle ; c’est aux esprits libres de retrouver le leur

Djamel Zenati. Militant des libertés démocratiques

Meziane Abane, El Watan, 10 août 2018

– Depuis la fermeture des espaces publics aux actions militantes, beaucoup pensaient trouver refuge dans les réseaux sociaux pour exprimer librement leurs opinions politiques sans être inquiétés par la justice ou matraqués par la police. Mais la situation a beaucoup changé depuis quelques années. Plusieurs activistes, lanceurs d’alerte, blogueurs ou défenseurs des droits humains ont été poursuivis, harcelés ou même condamnés pour des propos tenus sur facebook. Comment voyez-vous ce nouveau mode de répression ? Quelle lecture faites-vous de la situation ?

Par instinct de survie, l’autoritarisme ne peut s’accommoder d’un espace de liberté, aussi réduit soit-il. Les réseaux sociaux n’échappent pas à la règle. Ils sont non seulement sous haute surveillance, mais également exploités diversement par les laboratoires du régime. La dictature s’adapte parfaitement aux nouvelles technologies.

Elle n’a plus besoin d’une armée d’indicateurs et de délateurs. Nous lui fournissons nous-mêmes, sans le vouloir bien sûr, les informations dont elle a besoin. Les réseaux sociaux constituent une banque de données inestimable. Le régime s’en sert pour reconstituer l’état de l’opinion, établir la cartographie politique réelle de la société et identifier toute cristallisation susceptible d’attenter à l’ordre établi.

Il n y a pas de nouveau mode de répression. La violence est consubstantielle à l’autoritarisme. Aussi, lorsqu’un nouveau mode d’expression émerge, il est vite pris en charge. Il en est ainsi du numérique. Quand il s’agit de se protéger, la dictature s’adapte, se modernise, innove et fait preuve d’une très grande intelligence. Ce n’est hélas pas le cas pour la société.

– Comment voyez-vous ces nouveaux modes de militantisme avec l’avènement des blogueurs, lanceurs d’alerte ou même journalistes citoyens ? Pensez-vous que leurs actions sont conséquentes ?

Militer pour un idéal, défendre une cause commandent d’explorer tous les moyens possibles et imaginables. L’outil numérique est un support incontournable de nos jours. Il donne une toute autre résonance aux idées et aux échanges. Toutefois, les réseaux sociaux sont juste une interface ; ils ne sauraient se substituer au terrain de lutte concret.

Le militantisme numérique comporte un grand risque, celui de donner l’illusion du devoir fait. La mobilisation sur le Net doit se traduire dans la réalité, c’est-à-dire passer du virtuel au réel. Se contenter des réseaux sociaux n’est pas d’une grande utilité. C’est presque un militantisme de confort et de détente, un militantisme petit bourgeois !

Enfin, s’agissant de l’efficacité de ce mode d’action, il n’est pas plus ni moins efficace que les autres de formes de militantisme. Rien ne peut remplacer l’engagement physique, la détermination et la constance. En Algérie, les luttes citoyennes aboutissent rarement en raison de l’absence d’Etat de droit, de justice indépendante et surtout de l’absolutisme du pouvoir en place.

Depuis quelque temps, le pouvoir s’est radicalisé et s’est carrément mis en position de défiance. Il assume turpitudes et excès et s’en glorifie. Les corrompus et les pourris ne se cachent même plus ; ils étalent leurs méfaits avec fierté. Sale temps pour le pays !

– Quel bilan faites-vous de l’activisme en Algérie, notamment depuis 2011 où le pays a connu une vague de contestation avec l’avènement de plusieurs mouvements, dont ceux des chômeurs du Sud, des gardes communaux, etc. ? Pourquoi, selon vous, les mouvements de solidarité, notamment avec ceux qui sont condamnés dans ce registre comme l’est le blogueur Merzouk Touati, ne tiennent pas ?

La tradition en matière de mobilisation montre un déclin apparent. Les raisons sont multiples. Les phénomènes de désenchantement et d’usure, le sentiment d’impuissance sont très perceptibles dans la société. Il y a également la rupture de confiance avec les gouvernants et entre citoyens.

Les demandes sociales ne s’expriment plus sur le mode collectif et revendicatif ; elles empruntent généralement les voies clientélistes. La déconstruction du lien social et le recul de l’engagement citoyen renvoient à deux facteurs essentiels : la violence et l’argent. Nous sous-estimons leur puissance structurelle dans les rapports sociaux et les imaginaires.

Le combat est d’autant plus difficile que la culture du système a déteint sur la société. Le militantisme, aujourd’hui, doit commencer par un effort sur soi ; il faut au préalable s’émanciper mentalement. Le pouvoir autoritaire est dans son rôle ; c’est aux esprits libres de retrouver le leur.