La guerre des migrants

Frontières algéro-marocaines

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 5 août 2018

Une guerre qui ne dit pas son nom se joue depuis un long moment aux frontières algéro-marocaines. La guerre des migrants transformés en enjeux hautement politiques servant le plus souvent de sombres desseins.
Abla Chérif – Alger (Le Soir) – 31 juillet 2018. Un communiqué de la Ligue algérienne des droits de l’Homme alerte l’opinion internationale l’informant de la mise en place d’une opération d’expulsion de réfugiés africains du Maroc vers l’Algérie. Ils sont environ une trentaine, indique la LADDH en se basant sur des informations ayant été communiquées par la section de Nador de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Cette dernière affirme avoir pu rendre visite aux migrants au commissariat de la ville de Nador où ils ont été conduits après avoir été arrêtés dans des lieux publics et même à l’intérieur de bus stationnés dans la gare routière. Toutes les données recueillies par les défenseurs des droits de l’Homme indiquent à ce moment que l’expulsion en cours s’effectuera en direction des frontières algériennes.
La LADDH dénonce l’absence de toute coopération et concertation avec le gouvernement algérien et des instances onusiennes (HCR et OIM) qui doivent être impérativement informées dans ce genre de situation. Elle s’inquiète surtout des dangers qu’encourent ces migrants dans la zone où ils doivent être déportés. Véritable no man’s land, ce désert impitoyable est connu pour être de surcroît infesté de scorpions.
Les conditions qui y règnent ont été décrites par des réfugiés syriens qui s’étaient retrouvés bloqués près de trois semaines dans ces lieux où ils avaient été conduits par les autorités marocaines. Dans une période de tension vive entre les Etats marocain et algérien, Rabat avait accusé son voisin d’avoir laissé ces personnes traverser les frontières, fermées, dans un but de nuisance.
Livrés à leur sort, ces réfugiés ont réussi à prendre attache avec la presse et des organisations algériennes pour soutenir l’inverse, indiquant que des militaires marocains les avaient chassés des villes et jetés dans ce désert. L’affaire s’est très rapidement transformée en une vive polémique entre les deux pays. Réfutant ces accusations, Alger a annoncé qu’elle était prête à faire un geste humanitaire pour alléger les souffrances des syriens en les accueillant sur son territoire et en les aidant à entreprendre les démarches nécessaires pour les aider à se rendre vers la destination de leur choix.
Mis au pied du mur, le Maroc refuse à ce moment-là l’initiative algérienne. Comme les réfugiés subsahariens, les Syriens ayant fui la guerre qui déchire leur pays se transforment en otages. Leurs appels au secours et témoignages sur les conditions endurées, l’absence d’eau et de nourriture, bouleversent l’opinion. Sur pression des organisations internationales, le roi du Maroc finit par permettre aux malheureux de quitter le no man’s land à la veille de l’Aïd. Depuis, Rabat tente d’agir plus discrètement, mais les faits demeurent les mêmes. Inévitablement confronté au problème de l’immigration clandestine, le Maroc tente depuis un long moment de faire face à la situation en repoussant des réfugiés vers les régions frontalières.
Des militants des droits de l’Homme qui suivent de très près le dossier affirment que «les migrants sont éloignés vers les villes intérieures, voire même les villes du Sud». Certains soutiennent qu’il ne s’agit pas d’expulsions, «les frontières étant fermées», mais «une manière sournoise d’indiquer à ces personnes la direction à prendre». Au cours de ces derniers mois, les autorités algériennes ont constaté une augmentation importante du nombre de réfugiés dans certaines wilayas proches des frontières marocaines. C’est notamment le cas d’Oran, nous dit-on.
Sollicitée pour un éclairage sur la situation, la LADDH a tenu à mettre l’accent sur «l’opacité qui règne autour de ce dossier. Il est difficile d’avoir des chiffres, de savoir exactement ce qui se déroule, le sujet est sensible et les informations en provenance du Maroc sont rares. On a l’impression que les réfugiés se sont transformés en marchandise et qu’ils souffrent énormément».
Aujourd’hui, toute l’attention est focalisée sur le sort des trente Subsahariens en passe d’être déportés vers le no man’s land entre le Maroc et l’Algérie. Une femme enceinte et des malades se trouveraient parmi eux…
A. C.