La république des «Fils de…» (1re partie)

Frasques et prédation des enfants de la nomenklatura

Mohand Aziri, El Watan, 28 juillet 2018

Frasques, voracité, prédation, succession… Rejetons conçus dans le dos de la République égalitaire, les enfants terribles de la nomenklatura sont les nouveaux seigneurs de cette«Algérie de papa», la version bâtarde de l’«Etat algérien restauré». Pour désigner les fils de généraux et hauts gradés de l’armée, des services de sécurité, ministres, pontes de la haute administration…, l’humour populaire est intarissable de génie créatif : ouled al qiada, meqla, qaloi, chouaker, ouled douk douk, qemqoum, les rejetons des pontes font valoir chaque jour leur droit de cuissage sur les ressources du pays. De Toufik Benjedid à Saïd Bouteflika, de Adel Gaïd à Sid Ali Mediene, de Abdelmoumen Khalifa à Farid Bedjaoui, de Rym et Farès Sellal à Amine Zerhouni, de Réda Habour à Khaled Tebboune, des fils de Meziane au fils Ould Kaddour, des fille et fils de Saadani au fils Ould Abbès, de Mehdi Remaoun à Lamine Ouyahia, de Amel Bouchouareb à Khaldoun et Sina Khelil…, des échantillons représentatifs de la caste de compradores et de fabricants d’hégémonie qui réécrit l’histoire d’un «seul héros, le pouvoir». Plongée dans les dessous putrides de la reproduction en marche de la classe des dirigeants.

Ils sont dans l’import-import (60 milliards de factures d’importation), dans l’immobilier (?), dans les «services» (12 milliards/an), dans la com’ et l’événementiel, les bureaux d’études, le consulting, les centres commerciaux et grandes surfaces, le catering, le contrôle et concessions automobiles, les franchises, les sociétés de gardiennage et de sécurité, 7 milliards de dollars que se partagent quelques sociétés appartenant à des généraux à la retraite et/ou en activité, comme celle d’un des fils de Gaïd Salah, Adel, et à des personnalités du gouvernement et de la haute administration, à l’image de Vigie Plus, société à 50 000 agents, apparentée au fils de l’ex-Premier ministre, Abdelmalek Sellal. Aucun créneau juteux, aucune opportunité d’affaires, aucun business florissant n’échappe à leur appétit vorace.

Shootés à l’argent public, addicts aux privilèges et rente de «l’Etat pompeur», les «fils de» ont un «couloir vert» dans les ports, les tapis rouges des salons d’honneur, occupent des postes (fictifs de préférence, mais rémunérés en devises) dans les grandes compagnies (Air Algérie, Sonatrach…), postés dans les grandes capitales mondiales. Ils sont dans la diplomatie, dans les agences et organismes internationaux. Ils ont des ports secs pour cocaïne pure (fils du général Hamel) et quincaillerie de luxe, des flottes (navires de la Cnan rachetés en partie par Réda Habour).

Ils sont dans le négoce des matières premières (Sina Khelil…), dans la distribution, souvent en situation de monopole (Mouloud Djebbar, fils du général M’henna Djebbar), «bien nés» et as du trafic d’influence, ils ont les clés des coffres-forts de l’Etat social, dépecés, en bandes organisées, lors des soirées banquet. D’affriolantes saisons algériennes pour une jet-set fâchée avec le Projet national et le principe d’égalité des chances.

Boucherie du peuple vs caudillo du régime

Kouba. «Marché des 13 salopards». «La boucherie du peuple». Il porte bien son nom, le très «modeste» magasin de Kamel «Le Boucher», gros sous-traitant présumé des cartels de la cocaïne, scellé depuis plus d’un mois. L’homme aux 701 kg de coke a entraîné dans sa chute spectaculaire deux caudillos du régime : Abdelghani Hamel et Menad Nouba, tout puissants patrons de la police et de la gendarmerie.

Au ministère de la Défense, gros client de la viande importée par «le Boucher», deux généraux-majors, Boudouaour Boudjemaa, le directeur des finances, et Mokdad Benziane, directeur du personnel du MDN, sont éjectés, «admis à la retraite». Le menu fretin (26 inculpés-1, le fils de l’ex-Premier ministre Tebboune) est envoyé au cachot. L’Algérie, ses attributs de pouvoir, ses autorités régaliennes, flirte dangereusement avec narco-Etat.

Dans le Vieux Kouba, c’est encore la consternation. La colère. De l’incompréhension aussi. «Kouba, ce sont toutes ces personnalités qui ont fait l’histoire. De Ferhat Abbas qui y a vécu (en résidence surveillée) au colonel Mohamedi Saïd, de Cheikh Soltani à Ali Benhadj et j’en passe. Mais des ”cavés” comme ça, on en avait pas.» Yazid, spécimen de cette petite bourgeoisie de Kouba qui se sent «salie» par l’érection dans son paysage de ce sulfureux personnage. «Ce berani (étranger) qui a débarqué ici presque avec son seul vélo et qui s’achètera, en un temps record, pas moins de 26 villas.»

A Alger, les gendarmes de la section de recherches ont mis au jour 22 promotions immobilières, dont les appartements de standing sont cédés à des hauts fonctionnaires de l’Etat. «L’homme aurait juré de raser toute la ville et de ne laisser au peuple de Kouba que l’Hôtel de la mairie pour ses papiers d’identité.» Au chemin Calvaire, dans le bas Kouba, il aurait offert quelque 130 milliards pour s’adjuger un djenane de 6000 m2. «La famille, une grande famille de militants nationalistes qui y résidait depuis plusieurs générations, voulait préserver la valeur patrimoniale de la résidence.

Le Boucher ne voulait rien savoir. ”Dites-moi plutôt combien elle fait en longueur, combien en largueur et combien vous en voulez !”» Le Boucher a, selon ce riverain, mis tout le monde dans sa poche, «distribuant des cadeaux et liasses de billets par-ci, des kilos de viande par-là, offrant une voiture au commissaire, de petits pécules pour les fonctionnaires des mairies, de la daïra et de la wilaya et même des omra aux fidèles de la mosquée».

Le «gueux» quadra, fils d’un boucher venu de sa «gueuse» province de Palestro (Lakhdaria), s’est blanchi sous le harnais du pouvoir et de ses camorra. Sa résidence à Kouba, située en face du commissariat de police (qui n’a rien vu) ; les bureaux de ses sociétés à La Croix et à Aïn Naâdja ne désemplissaient pas de visiteurs de haut rang qui lui mangeaient avidement dans la main. «Les magistrats sont en train de compiler les écoutes téléphoniques et quelque 3 ans de vidéo-surveillance», rapporte la journaliste Salima Tlemçani, qui enquête sur l’affaire.

Des enregistrements «compromettants pour la longue liste de personnalités civiles et militaires qui y apparaissent». 30 ans après le scandale impliquant un des fils du président Chadli – en association avec un roturier du quartier La Montagne (Bourrouba) – dans la ruine d’une banque publique, l’affaire dite «Testosa» – du nom de la célèbre Ferrari Testarossa – a fait des «petits». Beaucoup de «petits».

La patrie pour les riches, le patriotisme pour les pauvres

Portrait d’un fils de… De l’élevage ovin dans les Hauts-Plateaux à la technologie de pointe, Lotfi Nezar est un entrepreneur aussi polyvalent que coriace. «Il est impitoyable en affaires», témoigne HKM*, un employé de SLC (Smart Link Communication), la «petite» boîte familiale devenue grande (plus de 150 employés), nichée au chemin Gadouche (Ben Aknoun) sur le domaine d’une ancienne coopérative militaire.

PDG de la société, Lotfi, l’aîné, y est actionnaire au même titre que sa fratrie et son généralisme paternel, aussi président de son conseil d’administration. Pionniers dans la technologie wimax (solution internet haut débit par ondes hertziennes), les fils du général affichaient un carnet de commandes plein.

Ses abonnés clients allant des ministères de la Défense, de la Santé, de l’Enseignement supérieur aux compagnies pétrolières (Becker, Schlumberger, Sonatrach…), les banques (BNP Paris Bas…), Alstom, Peugeot. «Une véritable machine à cash dont une partie des revenus générés est perçue en devise, en Espagne, notamment», décrit la gorge profonde. Le pouvoir, la réputation du père, le général Khaled Nezzar (sauveur de la République ou fossoyeur de son peuple, c’est

selon), parmi les premiers promus sous Chadli au grade d’officier général, a fait exploser littéralement le plan de charge de la SPA, créée en 1997. «Aujourd’hui, les affaires tournent de moins en moins bien. A cause de la concurrence soutenue par deux autres fournisseurs de services, Anwar Net et Icosnet, tout aussi puissants et adossés à des pontes mais surtout à cause des déboires de la famille avec le clan présidentiel.» Le général a dû, selon la même source, rembourser quelque 40 milliards de crédits alors que d’autres ont vu leurs ardoises effacées. La patrie pour les riches, le patriotisme pour les pauvres.

«Hna fi hna, el barani yasamhna»

Déclinaison locale de «Entrepreneurs de progrès», la devise chère au FCE, le cercle des bonnes affaires sis à El Mouradia, au fond d’une impasse, rue Sylvain Fourastier, du nom du maire de Bir Mourad Raïs dans les années 1940. C’est ici, dans la proximité charnelle du pouvoir et de l’argent, à quelques centaines de mètres du Palais présidentiel, que se trouve la fine fleur du CAC 40 algérien, les Kouninef, Bairi, Mazouz, Benabdeslam, Benamar, Tahkout et consorts, empires biberonnés aux marchés publics.

«150 millions pour réserver sa place à la table du Premier ministre.» H. Imad*, témoin ulcéré par les turpitudes de cette business class «made in bladi», jeune loup de la finance, a été dans le staff de Ali Haddad, le président du Forum des chefs d’entreprise, le FCE. «Self made man» comme sait en «fabriquer» à la chaîne le cercle présidentiel, le patron du groupe ETRHB, petite société de BTP fondée en 1997, est propulsé, 20 ans après, à la tête d’un empire engrangeant quelque 400 millions de dollars de revenus annuel (Forbes). «Rebrab ? C’est rien. Mon chiffre d’affaires à moi, c’est 5 à 6 fois plus», se vanterait Ali Haddad.

Le groupe Cevital, propriété d’Issad Rebrab, affiche un chiffre d’affaires de 3,5 milliards de dollars. Agence parapublique orientée vers la captation des contrats publics, le FCE possède sa version «fils de». Jil FCE, ce pouls de jeunes entrepreneurs connectés aux centres de décisions. Comme Allégories, la boîte de com’ et événementiel, drivée par le tandem Lourari/Marhoun Rougab, fils de Mohamed Rougab, secrétaire particulier du président Bouteflika.

C’est Allégorie qui, le 3 décembre 2016, a organisé, pour le compte du FCE, le Forum africain d’investissements et d’affaires au Centre international de conférences (CIC) et qui a tourné au fiasco. Ce jour-là, le gouvernement Sellal, arguant les «entorses au protocole», se retira, sous les regards médusés de centaines d’invités étrangers. «Tout n’a pas été dit sur cette affaire du CIC, raconte Imad. Il y avait une forme de mise en scène, puisque le gouvernement était la veille en possession du programme des interventions et aurait pu décliner sa participation.»

Les enjeux se superposaient, selon lui. Dans les coulisses du CIC, aux manettes, ce fut Saïd Bouteflika, tout puissant frère et conseiller plénipotentiaire du Président. «Il fallait à la fois happer le destin de Lamamra, le MAE qui était présidentiable, saper l’autorité du gouvernement au profit d’un patronat paraissant tout puissant, et troisio, renverser la table des négociations des contrats qui s’amorçaient dans la salle (…).»

Jeunesse dorée, jeunesse offshore

De SwissLeaks à Panama Papers, une orgie à coups de centaines de millions de dollars. Les listings des propriétaires algériens de comptes dans les banques suisses (HSBC) et de sociétés offshore au Panama renseignent sur la fraude à grande échelle et sur les pratiques des faunes au pouvoir. Le scandale planétaire des Panama Papers est aussi celui de cette caste d’Algériens dont les fortunes mal acquises transhument à travers les paradis fiscaux, lavées, blanchies, «réinvesties».

Des Îles Vierges britanniques au Panama, des îles Caïman à la République suisse, de la Barbade à Maurice, de Hong Kong à Dubaï, la toute nouvelle plaque tournante du blanchiment de l’argent algérien. Aux Emirats, une société offshore, c’est 30 000 dollars de capital avec droit de succession garanti pour les ayants droit en cas de décès du propriétaire.

Dans les Panama Papers, les Algériens y sont souvent en famille : les Khelil (Chakib), père, épouse et fils, les Sellal (père et fille), les Bouchouareb, les Habour, les Chadli, les frères Bedjaoui, les Zerhouni – entre autres cités –, paraissant en qualité de propriétaires, bénéficiaires et/ou ayants droit de sociétés offshore. Journaliste d’investigation, membre du réseau ICIJ – le Consortium international des journalistes d’investigation qui révéla le scandale Panama Papers –, Lyès Hallas a eu accès à certains documents fuités de la société fiduciaire panaméenne Mossack Fonseca.

Ne se distinguant ni par des «compétences reconnues» ni par un «savoir-faire particulier», les «fils de», observe le journaliste, excellent par contre dans la «fructification des carnets d’adresses» de leurs parents, dans la mise en relation d’affaires d’entreprises étrangères intéressées par le marché algérien. Ils sont dans «l’intermédiation internationale».

Farid Bedjaoui, neveu de l’ancien ministre des Affaires étrangères, est de ceux-là. «Ce ne sont certainement pas les 75 000 dollars canadiens de revenus annuels générés par son ancienne société de négoce qui ont permis à Bedjaoui de s’offrir des tableaux de Salvador Dali ou des biens immobiliers à Montréal et à New York, mais, les placements de Sonatrach.

Pourquoi n’a-t-il pas pu décrocher la gestion des portefeuilles de BP ou ExxonMobil, génie en placements financiers qu’il est ?» Impliqué dans les affaires Saipem, Sonatrach, SNC Lavalin (suit une longue liste), Farid Bedjaoui passe pour celui qui sait ouvrir les portes blindées des décideurs algériens, sécurisant, via un système de commissions/rétro-commissions, les gros contrats de compagnies étrangères.

«Le drame de ce pays est que son élite dirigeante n’imagine pas son avenir, l’avenir de ses enfants, en Algérie. Son principal souci est de trouver des alternatives pour financer l’éducation, les soins ou s’offrir une douce retraite à l’étranger, parce que les salaires perçus ne sont pas en mesure de prendre en charge son train de vie. Comment un Pdg de Sonatrach qui touche 300 000 DA de salaire mensuel pourrait s’acheter une résidence à Neuilly-sur-Seine ?»

Les Gated communities du Mont Sidi Yaya

Mont Sidi Yaya… Hydra. Le «Beverly Hills» algérois, une houma branchée au grille-pain et à la compteuse à billets, n’a rien d’un quartier pour ouled bouchia. Gosses de riches, gosses de maqla (pontes) et résidus du lumpenprolétariat s’y côtoient intimement dans ce lit d’oued (oued Hydra) où la jet-set s’est offert, par flots d’argent ininterrompus, son quartier de «luxe»…

Enfant de la cité Sellier, populace suspendue aux flancs des Crêtes, Nadir a vu le quartier se transfigurer. En seulement quelques années d’économie de bazar. «Vous voyez ce pâté de villas, désigne-t-il de la main. Elles appartiennent toutes à des généraux. Le terrain sur lequel elles sont construites devait accueillir à l’origine une coopérative pour enseignants.» Banques étrangères, restaurants sélects, magasins de grandes marques, Sidi Yahia est le quartier des affranchis du pouvoir et des franchises qui prolifèrent.

Malgré les nombreux interdits dressés par la Banque d’Algérie qui proscrit le transfert des royalties au franchiseur (la maison mère détentrice de la marque). Comment s’y prennent-elles ? «D’abord, elles appartiennent toutes à de hauts responsables et/ou à leurs enfants, ensuite, elles contournent les obstacles de la BA en gonflant le prix d’achat ou en transférant les devises sous le prétexte de l’assistance technique.»

Tout autour du quartier chic, des résidences gardées. Un phénomène urbanistique en pleine expansion. Des Gated Communities où gent aisée et gent du pouvoir s’inventent un «entre-soi», loin des masses qui menacent. Safar Zitoun Madani, spécialiste en sociologie urbaine, ne hurle pas au loin pour autant. Les Gated Communities sont un phénomène «universel». De la Chine «communiste» à l’Afrique du Sud, du Maroc aux Etats de l’Amérique latine. Une tendance mondiale. L’implantation de ces bunkers hautement sécurisés renseigne toutefois sur les inégalités qui s’accroissent dans un pays. Des inégalités qui ne sont pas toujours justifiées d’un point de vue économique.

Des «inégalités un peu honteuses» et un «enrichissement pas très transparent». «Dans le cas algérien, dit le sociologue, il faut un peu le relativiser. Car ce qui le caractérise, c’est qu’avant l’indépendance, nos villes étaient extrêmement inégalitaires du point de vue de la répartition des populations dans l’espace. Il y avait d’un côté les quartiers européens, les quartiers mixtes et les quartiers musulmans où résidaient la majorité des Algériens.

A l’indépendance, cette structure ségrégationniste, inégalitaire, a complètement explosé. Nos villes se sont mélangées, des populations d’origines modeste, moyenne, ont occupé des habitations situées dans les quartiers européens. Aujourd’hui, ce que l’on constate, c’est que les élites, notamment celles qui disposent des ressources, ne se retrouvent plus dans ce mélange. Alors, elles inventent des espaces d’entre-soi.

On revient, en quelque sorte, contre l’absence de ségrégation, et par des formes inédites, à une nouvelle façon de ségréguer, de se séparer des autres.» Loin du Fahs algérois, la proche campagne d’Alger, naguère prisée par les bourgeoisies coloniales, ottomane et française, les quartiers de l’ancienne plaine de la capitale sont en plein dans le processus de «gentrification», mot désignant ces quartiers de la noblesse anglaise qui étaient à l’origine des quartiers populaires d’origine sociale modeste.

Les opérations de relogement, de résorption de l’habitat précaire, menées au pas de charge, sur fond de spéculation foncière, immobilière, vident le Vieil Alger de sa population, au profit d’une autre. «Ce sont des processus sociologiques très courants. Ces quartiers, pour des raisons pratiques, leurs positions dans la ville, la présence d’opportunités, attirent une clientèle qui prend une coloration sociale bien particulière (…).

Progressivement donc, il y a un remplacement de population.» Dans ce processus, précise le spécialiste, l’Etat n’y est pour rien : «Il n’y a pas de volonté derrière, pas de deus ex machina, pour délimiter les quartiers des riches des quartiers pauvres. Ce sont des processus objectifs.» Dans le plan d’urbanisme d’Alger, explique-t-il, qui n’est pas «ségrégatif», la volonté de vider les quartiers populaires n’y est pas.

«Même si derrière un certain vocabulaire très technique, il y a la possibilité de comprendre que telle zone, par exemple, est destinée à une population fortunée. Mais il n’y a pas de volonté de déloger les gens du centre-ville, les populations pauvres et modestes pour la périphérie. Dans les plans, il n’y a rien de cela, dans la pratique, avec les opérations de relogement en cours. Effectivement, pour certains bidonvilles du centre-ville d’Alger, les populations sont relogées en périphérie. Est-ce qu’il y a une volonté de déportation de ces populations ? (…)»


Me NasrEddine Lezzar. Avocat d’affaires

«Les enfants de la nomenklatura sont rarement impliqués dans des affaires judiciaires»

Mohand Aziri

A partir de vos constatations et expériences d’avocat, quel est le degré d’implication des rejetons de la nomenklatura dans les affaires de corruption et, au-delà, dans les affaires d’atteinte aux biens publics ?

Les enfants de la nomenklatura sont rarement impliqués dans des affaires judiciaires. Ça ne signifie pas qu’ils ne sont pas impliqués dans des malversations ou des atteintes au patrimoine public.

En fait, le destin judiciaire des dossiers des enfants suit le destin politique de leurs parents. Les dossiers resteront sous le coude et seront versés dans l’oubli tant que leurs parents demeureront au pouvoir, mais aussi s’ils auront l’intelligence de partir dans la discrétion. Les dossiers dormants pourront, par contre, être déterrés dans le feu des purges ou des chasses aux sorcières. C’est l’ordre des choses dans les pays de non-droit où les justices sont assujetties au pouvoir politique.

Dans notre système, les poursuites judiciaires sont engagées par les parquets qui disposent de l’opportunité des poursuites et qui reçoivent des instructions du ministre de la Justice, donc du gouvernement, organe technique et politique qui exécute les décisions du président de la République. Il faut penser à une sérieuse réforme qui affranchira les procureurs de la République de la hiérarchie administrative.

Ensuite, une fois l’action publique engagée, «selon que vous êtes puissants ou misérables, les juges vous rendront blancs ou noirs». Tant que le parquet n’aura pas décidé de déclencher l’action publique, les déboires des enfants de la nomenklatura continueront, mais se limiteront à défrayer la chronique, susciter l’indignation de l’opposition et faire jaser le peuple profond.

Pour l’anecdote, interrogé sur l’arrestation de son fils en possession d’un grand pactole en pleine campagne électorale, et bien parti vers une condamnation pour corruption et trafic d’influence, le secrétaire général du parti au pouvoir, ou du pouvoir, répondit : «Je fais confiance à la justice.» Il avait entièrement raison : l’affaire a été classée. Mais non oubliée, car la politique réveillera les affaires que la politique a endormies.

«Les fils de… gouverneront l’Algérie»

– Pensez-vous que le système du pouvoir est en train de se reproduire ?

C’est clair que nous sommes en plein dans une dynamique de reproduction sociale. C’est même une tendance lourde chez ces coteries qui se sont agrégées à l’Etat, qui ont eu accès à la rente, de part leurs statuts et positions dans les sphères du pouvoir. Les dirigeants du pays se reproduisent socialement, financièrement à travers leur progéniture qui sera demain aux commandes de l’Etat. Les exemples de fils et filles de investissant des secteurs relevant de la responsabilité de leurs parents sont légion.

Dans tous les secteurs, on trouve ce type de liens, frappant au demeurant. Mais la presse n’en parle pas tellement, je trouve, et ne fait pas dans l’investigation pour informer sur ces liens établis. C’est aussi le problème des institutions en charge de la lutte contre la corruption qui ne réagissent pas. Le problème se pose aussi d’un point de vue éthique, moral (…). C’est vrai que pour l’heure, les «fils de» ne s’intéressent pas tellement à la politique, ce sont les pouvoirs économiques et financiers qui les intéressent. Ceci dit, mais nous avons d’ores et déjà des cas d’incursion dans la sphère politique.

Des gosses de députés qui sont eux aussi devenus députés (…). Cela est encore à ses balbutiements, mais ça viendra lorsque la scène nationale sera mûre pour en accepter le principe sans que la philosophie égalitaire de l’Etat algérien n’en soit heurtée ou ne sert de frein à son déploiement. Ce tournant, nous le prendrons, c’est inévitable, même au prix de la violence. Je présume qu’à l’échelle de quelques générations, ces fils et filles de… vont nous gouverner.

La mission historique des générations actuelles consiste donc, dans un premier temps, le temps de la prise du pouvoir économique, à comment transformer l’argent public en argent privé, à opérer un transfert de propriété. Les périodes de transition économique, comme celle que nous traversons, fournissent les conditions idoines pour l’accomplissement de cette mission.

Positionnés en amont des secteurs porteurs, rentables, nous constatons aussi souvent que les enfants des dirigeants sont les premiers à se lancer : leur présence, prééminence, précèdent souvent même la décision d’ouverture de certains secteurs. La gestion par le pourrissement entretenue par les hommes au pouvoir conduit à la privatisation, à leur profit, de plusieurs secteurs et activités. Initiés, ils ont l’information avant tout le monde, ce qui leur permet de mieux se servir quand il s’agit de reprendre des secteurs, des entreprises, en crise ou en faillite.

A vrai dire, nous sommes dans le modèle de la «famille qui gouverne». Précisons toutefois que nous ne sommes pas en présence de spécimens de la bourgeoisie traditionnelle, classique des grandes familles algérienne dont le pouvoir est insignifiant (les Hamoud, les Tamzali…) parce que restée loin, à la périphérie, de l’Etat. Il s’agit de familles de nouveaux riches, dont la fortune et le pouvoir se sont construits grâce et à l’intérieur des institutions de l’Etat, avec l’ouverture des années 1980-90.

C’est sous le règne du président Chadli que ce phénomène a vu le jour après avoir décomplexé le rapport de l’Algérien à l’argent, à l’accumulation. Sous le règne de Bouteflika, ce phénomène s’est fortement accentué. Autre chose par rapport cette fois-ci à la portée politique de ce phénomène de reproduction sociale de l’élite dirigeante.

L’exemple russe est assez édifiant en ce sens qu’il éclaire sur comment la classe d’entrepreneurs qui a émergé sur les décombres de l’URSS a dérivé vers le modèle maffieux. Pourquoi ce phénomène interpelle ? Parce qu’il a comme conséquence le changement de la base sociale de l’Etat lui-même. De sa nature et de ses orientations.

Si le papa a été un fervent socialiste, le fils peut se révéler ultra-libéral et ses actions peuvent faire changer à l’Etat ses fondements, son discours, son fonctionnement et dans son rapport même à l’Algérien. Cette reproduction, notons-le, est porteuse de périls, de risques de violence. Vouloir imposer sa progéniture dans les affaires, au pouvoir, est considéré déjà comme une violence par la masse des Algériens qui se sentent floués par leurs dirigeants.

Il s’agit de « hechoua », l’équivalent populaire qui rend bien, du paquet d’escroquerie déclinée dans ce type de reproduction. En plus de sa toute puissance économique et financière, cette classe destinée à gouverner demain , est formée, par ailleurs, dans les grandes écoles et universités occidentales.

La reproduction est, on le voit, un projet à plusieurs aspects avec ce souci permanent d’avoir toujours un pieds dans le camps du puissant vainqueur. C’est la stratégie développée au demeurant par certaines grandes familles algériennes qui durant la colonisation algériennes envoyé un fils dans le mouvement national et un autre, en supplétif, dans l’administration coloniale.

– Le régime Bouteflika n’a eut de cesse d’envoyer des signaux préfigurant un modèle de succession dynastique. Ce qui est valable au sommet de la pyramide peut aussi en être à la base, au niveau de l’entreprise, de lapar exemple.. ?

Effectivement. Le président Bouteflika promeut, du haut de ses 4 mandats, cette classe de nouveaux riches qui se prépare aujourd’hui à prendre le pouvoir. La succession dynastique est projetée par étapes successives. Il s’agit de préparer la scène politique à ce changement. Mais comme Bouteflika est d’un certain âge, d’une génération autre, il a peur que les choses ne lui échappent.

C’est ce qui explique par exemple son souci de préserver le caractère social de l’État (logement, subventions…etc), protection des terres agricoles. L’exemple russe nous éclaire beaucoup sur la trajectoire : nous constatons que ceux qui géraient un secteur public x continuent à le faire mais après l’avoir privatisé à leur profit et celui de la caste.

Il faut dire que notre classe politique, par trop libérale, parfois adepte d’un type de libéralisme sauvage, est, in finé, d’accord avec ce modèle de succession. La poussée terrible de l’ordre libéral international achève de compléter le tableau. Ces gens là s’imposent aussi par l’International. Pour garantir son business, la première chose qu’une multinationale cherche en Algérie, c’est « avec qui traiter », à contracter des alliances en offrant des postes et positions pour les filles et fils de…