Brahim Guendouzi: “La marge de manœuvre du gouvernement est étroite”

Liberté, 24 juillet 2018

Liberté : Le dernier bilan du commerce extérieur lève le voile sur une faible moisson évaluée à 489 millions de dollars d’économies réalisées sur la facture des importations au titre du premier semestre en cours. Pourtant, un véritable arsenal a été mis en place dès janvier 2018 pour réduire la facture des importations. Qu’est-ce qui fait, selon vous, que la valeur des importations ne baisse pas assez ?

Brahim Guendouzi : Depuis 2015, la balance commerciale de l’Algérie enregistre régulièrement un déficit commercial conséquemment à la baisse drastique des revenus extérieurs. Le taux de couverture qui représente un indicateur essentiel car exprimant de combien les exportations couvrent les importations durant une année est passé de 110% en 2014 à 76% en 2017. Aussi, la compression de la facture d’achat à l’extérieur est-elle devenue un souci majeur pour le gouvernement.
C’est vrai que des mesures ont été prises (licences d’importation et liste de marchandises soumises au régime des restrictions à l’importation) visant à renverser la tendance, c’est-à-dire à recadrer les importations du moins sur le plan quantitatif par rapport au volume global, et également du point de vue du nombre élevé des importateurs par un effet d’éviction des plus faibles.
Le résultat obtenu de tout ce dispositif est en deçà des attentes des pouvoirs publics car il y a une diminution timide en valeur des importations, une baisse des réserves de change et enfin un mécontentement des partenaires commerciaux de l’Algérie comme par exemple l’Union européenne du fait de l’existence de l’Accord d’association comprenant plusieurs clauses relatives à la libre circulation des marchandises.
La lecture à faire est simple : le commerce extérieur n’est qu’un résultat de l’organisation globale de l’économie nationale. L’industrie manufacturière par exemple ne représente que 5% du PIB, mais absorbe les trois quarts des importations tandis que sa part dans les exportations est à peine égale à 2%. S’il y a lieu d’agir, c’est justement changer de paradigme et passer d’une économie de rente vers une économie productive, tout en sachant que cela nécessite un peu plus de temps et surtout une volonté politique.

Selon vous, à quel niveau la facture des importations sera-t-elle incompressible et quels sont les facteurs qui participent à cette difficulté de descendre en dessous de ce niveau ?
La décomposition des importations fait ressortir quatre groupes de produits. En premier lieu, il y a les biens alimentaires destinés à satisfaire les besoins en alimentation de la population qui est en constante progression. Cette catégorie de biens reste dominée essentiellement par les céréales, le lait et le sucre. D’autant plus que les ménages algériens consacrent 45% de leurs revenus aux dépenses en produits alimentaires (étude ONS) dont les prix sont justement subventionnés par l’État. En deuxième lieu, on distingue les biens non alimentaires avec une dominance surtout des médicaments, des véhicules de tourisme (importés sous forme de collections SKD et montage en Algérie) et enfin de la pièce de rechange automobile.
En troisième lieu, figure toute une panoplie de produits intermédiaires destinés à l’outil de production. Il s’agit du premier poste en valeur dans la structure des importations. C’est à ce stade où il y a la vulnérabilité de l’économie algérienne car ses processus de fabrication sont totalement dépendants des importations d’inputs. D’où la nécessité de réaliser une densification du tissu industriel et l’encouragement de la sous-traitance pour une meilleure intégration industrielle.
Enfin, en quatrième lieu il y a les biens d’équipement dont il faudra encourager les importations puisque c’est significatif d’un effort d’investissement tant indispensable à la croissance économique et à la création d’emplois.
En définitive, la marge de manœuvre est étroite pour vouloir maîtriser les importations dans une économie qui cherche à aller de l’avant en matière de diversification et dont la population est en nette progression (croissance démographique).

Comme ce fut le cas pour le dispositif des licences, le gouvernement change son fusil d’épaule et décide d’abandonner la liste des produits interdits à l’importation au profit de l’institution, dans la LFC 2018, d’une taxe appelée “droit additionnel provisoire de sauvegarde” applicable aux opérations d’importation de marchandises. Faut-il espérer un léger mieux sur la balance commerciale ?
En effet, sans abandonner totalement les mesures non tarifaires, le gouvernement a introduit une autre mesure protectionniste, cette fois-ci tarifaire puisqu’il s’agit d’un droit de douane supplémentaire (appelé droit additionnel provisoire de sauvegarde) aux droits déjà existants dans le tarif douanier (5%, 15%, 30% et 60% nouvellement institué en 2018 avec la LF) dont le taux varie entre 30 et 200% ad valorem. Le ministère du Commerce est chargé de dresser la liste des produits concernés par les mesures de sauvegarde avec des taux de DAP correspondants. Les objectifs recherchés sont au nombre de quatre : protéger la production nationale, améliorer la fiscalité douanière, répondre aux critiques formulées par les partenaires commerciaux de l’Algérie en privilégiant la protection tarifaire (considérée plus souple dans le cadre du libre-échange) par rapport à la protection non tarifaire (plus rigide par rapport au libre-échange), et enfin une préparation au démantèlement tarifaire à l’horizon 2020 dans le cadre de l’Accord d’association Algérie-Union européenne.

Brahim Guendouzi, économiste et consultant