La stratégie politique américaine au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

Une source majeure de tension permanente (1re partie)

Mostefa Zeghlache, Le Soir d’Algérie, 23 juillet 2018

La région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (Middle East and North Africa, MENA en abréviation anglaise) est aujourd’hui en proie à de nombreux troubles et conflits politiques jamais connus auparavant dans son histoire contemporaine. C’est un euphémisme que de le rappeler. Les raisons en sont nombreuses et les conséquences le sont tout autant. Ce drame n’est certainement pas issu du néant et ses auteurs ne sont évidemment pas virtuels. Ils représentent des forces et des intérêts antagoniques divers impliquant tout à la fois des organisations et des groupes armés extrémistes, nationaux ou pas, des régimes politiques locaux, des puissances régionales et surtout de grandes puissances étrangères à la région, à leur tête les Etats-Unis d’Amérique qui créent, attisent et alimentent politiquement, matériellement et militairement le feu du brasier nommé Mena.

Pour rappel, jusqu’à la chute de l’«empire» soviétique en 1989, la politique américaine dans la région se déployait à travers 4 axes principaux : endiguer l’influence soviétique, assurer l’approvisionnement de l’Occident en pétrole, protéger et défendre Israël(1) et tenter de mettre en œuvre une stratégie de règlement  du conflit israélo-arabe et de la question palestinienne.

La révolution iranienne en 1979, suivie de l’effondrement de l’URSS et du camp socialiste d’Europe en 1989, la «victoire» en Irak sur le régime de Saddam Hussein à l’issue de la 1re guerre (août 1990-février 1991) et les attentats du 11 septembre 2001 ont créé les conditions favorables à un rôle de plus en plus important des Etats-Unis dans la région avec, pour conséquence, une implantation durable à travers un processus qui «marque le renforcement et l’inscription, dans la durée, de la présence des Etats-Unis au Moyen-Orient»(2) qui se poursuit encore à ce jour. Ce processus a trouvé auprès du courant néoconservateur américain la «source» de justification à sa mise en œuvre.

Après le 11 septembre, la politique moyen-orientale de  George W. Bush(3) a puisé dans la pensée néoconservatrice le support idéologique nécessaire à sa stratégie au Mena qui mettait l’accent sur la nécessité, pour l’Amérique, de partir en «croisade» contre l’Islam considéré comme principale, voire unique source spirituelle et idéologique pour les organisations extrémistes qui se réclament, à tort, de l’Islam. L’assimilation erronée de l’Islam au terrorisme est condamnable car elle s’inscrit dans une logique tendancieuse qui occulte volontairement l’esprit et la lettre de cette religion, comme le souligne le chercheur algérien  A. Nour qui écrit notamment que «pour une certaine pensée en Occident, le terrorisme, la barbarie et l’intolérance sont consubstantiels à l’Islam en tant que religion ; ils ne constituent pas, comme l’affirment certains intellectuels rendus aveugles par leur pacifisme, une déviation par rapport au vrai Islam. Rien ne semble ébranler les certitudes des tenants de cette ‘’pensée’’,  souvent qualifiée de néoconservatrice, véhiculée principalement par des think tanks occidentaux et israéliens et relayée par leurs redoutables médias de masse»(4). Néanmoins, face à l’interventionnisme militaire américain accru dans la région, au soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël et au manque de volonté des dirigeants arabes de s’inscrire dans la dynamique d’évolution de leurs peuples, s’est développé un courant islamiste politique radical qui «se caractérise notamment par une opposition à l’hégémonie des Etats-Unis et une volonté de ‘‘ré-islamiser’’ les sociétés». Washington y trouvera l’argument nécessaire à sa stratégie de lutte      antiterroriste devenue la priorité de son agenda moyen-oriental. Désormais, le terrorisme dit islamique remplace l’anticommunisme dans la  trilogie» post-guerre froide.(5)

Néanmoins, le courant néoconservateur, fondamentalement défenseur de la «mission civilisatrice» des USA dans le monde n’a pas attendu la fin de la guerre froide et les attentats du 11 septembre pour imprégner de sa vision la politique extérieure américaine, notamment au Mena. C’est ainsi que durant la période des années 1980-1990, les néoconservateurs développèrent leur théorie du «regime change», soit le changement par la force des régimes politiques hostiles à l’Amérique. Cette théorie sera expérimentée en Irak et en Afghanistan.

D’autres concepts tout aussi dangereux ont été développés par ce courant. C’est le cas du concept d’Etats «voyous» (rogue states) utilisé dans les années 1980 par le président républicain Ronald Reagan (1981-1989) pour désigner les Etats récalcitrants à l’Amérique, notamment la Libye de Kadhafi, et repris par G. W. Bush (2001-2009). D’ailleurs, une liste d’«Etats voyous» avait été publiée le 16 septembre 2001 incluant notamment l’Iran, le Pakistan, l’Irak, l’Afghanistan, la Libye et la Corée du Nord. Ce concept remplace celui d’«Etats Préoccupants» (States of Concern), développé par Mme Albright, secrétaire d’Etat du président démocrate Bill Clinton, en 2000. Avec G. W. Bush et les républicains au pouvoir, les néoconservateurs introduisent dans le discours officiel un autre concept, celui d’«axe du mal».

C’est David Frum, rédacteur de droite des discours de G.W. Bush, qui a «inventé» l’expression «axe du mal» pour désigner les pays qui, selon l’Administration américaine, cherchent à se doter d’armes de destruction massive et soutiennent le terrorisme. Il s’agit évidemment d’Etats majoritairement de la région  Mena. Cette expression rappelle aussi celle du président Donald Reagan d’«empire du mal» pour désigner indirectement  l’URSS, le 20 janvier 1981, lors de son discours d’investiture et de façon explicite lors d’un discours prononcé à Orlando, le 8 mars 1983, devant l’Association nationale des évangélistes.
Le slogan d’«Axe du Mal» servira à George W. Bush de «support politico-idéologique» pour justifier l’invasion de  l’Irak en 2003. Il l’employa pour la première fois dans son discours sur l’Etat de l’Union, le 29 janvier 2002, pour préparer l’opinion américaine à cette opération.

Convaincue de la mission dévolue «naturellement» à l’Amérique de «semer» les germes de son modèle démocratique auprès d’autres peuples, notamment du Mena, l’Administration américaine, sous influence néoconservatrice, lance dans le courant de l’année 2002 son Middle East Partnership Initiative (Mepi) ou Initiative de Partenariat au Moyen-Orient en réponse «aux appels pour le changement démocratique dans le Moyen- Orient et en Afrique du Nord» et afin de «soutenir le mouvement des réformes à travers la région». L’Initiative, pilotée à partir du département d’Etat à Washington, dispose de deux bureaux régionaux à Tunis et Abu Dhabi.

C’est le secrétaire d’Etat Colin Powell qui a annoncé en décembre 2002 le lancement de l’Initiative avec pour objectif de «créer de nouvelles perspectives de réforme» dans le Moyen-Orient. Elle serait destinée à «combler les déficits» dans la région en matière de liberté politique et économique, d’éducation et de droits de la femme.
Dans ce cadre, une assistance technique et financière, proposée par Washington, est présentée aux ONG locales et internationales opérant dans la région, aux administrations locales, au secteur économique privé, à celui de l’éducation et de la formation, aux associations…, donc essentiellement à la société civile considérée par Washington comme «moteur fiable» d’une démocratisation future.

Dans le sillage de cette initiative, l’Administration Bush revient à la charge en 2003 pour lancer, cette fois-ci, un projet purement politique destiné à «libérer le  Moyen-Orient de la tyrannie». Il s’agit du projet du Grand Moyen-Orient (GMO) ou Greater Middle East Initiative (GMEI). Lors d’un discours sur l’état de l’Union le 24 janvier 2004, George Bush exposa sa «vision» du GMO en ces termes : «Tant que le Moyen-Orient restera un lieu de tyrannie, de désespoir et de colère, il continuera de produire des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des États-Unis et de nos amis. Aussi, l’Amérique poursuit-elle une stratégie avancée de liberté dans le Grand Moyen-Orient.» 

Le projet reposait sur la conviction que «la démocratisation politique et la libéralisation sociale et économique de certains pays devraient être bénéfiques pour le Moyen-Orient et le monde entier». Il s’appuie sur la «destinée manifeste», et la « mission divine de diffusion des valeurs de liberté, de justice et de progrès qui aurait été accordée aux Etats-Unis». L’Amérique viendrait ainsi à la rescousse des peuples du Moyen- Orient «en proie à la tyrannie et au terrorisme» pour les aider à découvrir la liberté et la démocratie !
Pour preuve, le 19 mars 2003 est lancée l’invasion militaire de l’Irak sous le slogan  «Iraqi Freedom» (Liberté de l’Irak)(6) avec les conséquences dramatiques que l’on sait aujourd’hui, non seulement pour l’Irak, mais pour l’ensemble du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Sur les raisons géostratégiques de cette invasion, Michael Collins Piper, «l’auteur que le lobby israélien adore détester» parle de «destruction créatrice» du Moyen-Orient dans un livre publié en 2004 sous le titre de «The high priests of war» (Les grands prêtres de la guerre).

Il écrivait à ce sujet que «la guerre contre l’Irak est menée à des fins beaucoup plus larges qu’un simple ‘‘changement de régime’’ ou une ‘‘élimination des armes de destruction massive’’ ; mais d’abord et avant tout dans le cadre d’un effort global pour établir les États-Unis comme l’unique superpuissance internationale… ; ce n’est qu’une première étape d’un plan de longue durée et de grande envergure visant à déployer des frappes encore plus agressives contre l’ensemble du Moyen-Orient arabe, afin de ‘‘refaire le monde arabe’’ pour assurer la survie — et élargir la puissance — de l’Etat d’Israël».
L’Administration Bush était infestée de rêveurs «apocalyptiques» qui caressaient le projet néoconservateur et pro-sioniste de soumettre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, deux contrées où l’Islam est la religion majoritaire. D’ailleurs, George Bush avait reconnu que  plus de 20 membres de son administration étaient des néoconservateurs de l’Americain Enterprise Institute (AEI) dont un certain Michael Ledeen.

Michael Ledeen, membre influent des néoconservateurs de l’AEI proches de G. Bush, avait notamment écrit dans son livre The war against the terror masters  (La guerre contre les maîtres de la terreur) : «D’abord nous devons en finir avec les régimes terroristes, à commencer par les trois grands : Iran, Irak et Syrie. Puis nous nous occuperons de l’Arabie Saoudite… Nous ne voulons de stabilité ni en Irak, ni en Syrie, ni au Liban, ni en Iran ou en Arabie Saoudite. Nous voulons que les choses changent. La question n’est pas de savoir s’il faut déstabiliser mais comment le faire.» 

Pour rappel, M. Ledeen est un ancien collaborateur des services secrets américains, israéliens et italiens. Il collabore à la revue Jewish World Review (revue juive mondiale), et est membre  fondateur du Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA). Il est aussi éditorialiste dans la revue  National Review  des néoconservateurs.
A propos du lien entre Israël et le projet du GMO, il est nécessaire de rappeler que ce dernier s’inspire d’un autre projet sioniste en date de 1982 connu sous le nom de «plan Oded Yinon» (diplomate israélien) et qui préconisait purement et simplement la désintégration en mini-Etats de dix-neuf pays arabes incluant la Syrie, le Liban, l’Égypte, l’Irak…, par la force militaire !(7)

Par ailleurs, il est utile de rappeler aussi qu’à l’origine les objectifs du GMO s’identifiaient à ceux des accords Sykes-Picot de mai 1916 qui tentaient de délimiter les zones d’influence occidentales au Moyen-Orient et plus particulièrement britannique et française.
Last but not least, la prestigieuse revue militaire américaine AFJ (Armed Forces Journal) publia, en juin 2006, une carte très suggestive du futur Moyen-Orient. Intitulée «Redrawing the Middle East Map»(8) où elle présente une recomposition du Moyen-Orient sur la base de critères confessionnels et ethniques.

Par ailleurs, le départ de George Walker Bush de la Maison-Blanche le 20 janvier 2009 et son remplacement par le démocrate Barack Obama n’aura servi que d’interlude dans la politique belliciste des Etats-Unis à l’encontre du Mena. reprise avec plus d’agressivité par Donald Trump.
L’arrivée à la Maison-Blanche du premier président américain de couleur avait fait naître au Mena une lueur d’espoir dégagée par le discours prononcé  par Barack Obama le 4 juin 2009 à l’université du Caire intitulé «Un nouveau début» («A New Beginning») et destiné à améliorer les relations américaines avec les pays musulmans.
Dans cette perspective, Barack Obama avait officialisé en octobre 2011 la fin des opérations militaires en Irak, après plus de huit ans de tueries et de destructions systématiques contre un peuple et un pays berceau d’une civilisation universelle millénaire. Plus de 4 400 soldats américains y ont laissé leur vie pour  défendre « l’idéal américain » en Irak, c’est-à-dire pour… rien !

A quelques jours du retrait américain, Obama s’était adressé le 14 décembre 2011 à des militaires dans un centre à Fort Bragg, en Caroline du Nord, pour leur dire : «Nous laissons derrière nous un État souverain, stable, autosuffisant, avec un gouvernement représentatif qui a été élu par son peuple. Nous bâtissons un nouveau partenariat entre nos pays. Et nous terminons une guerre non avec une bataille finale, mais avec une dernière marche du retour.»  Mais l’avis du président Obama était loin d’être partagé que ce soit par les Irakiens que par de nombreux américains comme Michael Lind (2007), écrivain et journaliste américain, professeur à l’université Austin, au Texas, qui qualifie la guerre en Irak d’échec militaire et idéologique, s’agissant du projet de «démocratisation» du Mena. Il y ajoute que «l’image des Etats-Unis a ainsi été écornée par cette guerre, discréditant la politique unilatérale et hégémonique des néo-conservateurs et la possibilité d’une intervention américaine ailleurs dans le monde». L’échec est ainsi devenu une référence récurrente de la stratégie américaine au Mena.

L’espoir véhiculé par le discours du Caire a aussi été déçu s’agissant de la question palestinienne. Durant leurs deux mandats, Obama et son secrétaire d’Etat John Kerry n’ont rien pu réaliser de nouveau à ce sujet. Obama a dû abdiquer et admettre son impuissance devant l’intransigeance du génocidaire Netanyahu et son lobby mondial. Pire, avec l’extension et la radicalisation des tensions et des guerres au Mena, le conflit israélo-palestinien n’occupe plus une place centrale dans «la pensée géopolitique et la stratégie des Etats-Unis».(9)

S’agissant du conflit syrien, les tergiversations et les calculs politiques étroits de Washington ont contribué à renforcer les capacités de nuisance de certains groupes terroristes comme l’EI, Al Nosra, Al-Qaïda et bien ouffrances du peuple syrien. La stratégie américaine en Syrie a encouragé l’interférence accrue d’acteurs régionaux tels l’Iran, présent militairement en Irak et en Syrie, la Turquie, qui a lancé en janvier 2018 une vaste opération militaire contre les Kurdes syriens, l’Arabie Saoudite et le Qatar qui financent et arment les groupes armés sunnites et Israël notamment. Cet imbroglio politico-militaire a favorisé l’intervention militaire directe de la Russie de Poutine en 2015. Ce qui complique davantage une situation qui l’était déjà depuis le début du soulèvement populaire, dans le sillage du Printemps arabe, en 2011, et ravivé la tension de la guerre froide. Sans compter le renforcement du poids politique et du rôle militaire du Hezbollah libanais, allié du pouvoir despotique de Damas, qui se renforce de jour en jour.
Washington semble en panne de projets pour la Syrie et se contente, désormais, de rappeler son existence à travers des opérations militaires épisodiques contre Damas, comme ce fut le cas en avril 2017 et en avril 2018 conjointement avec la Grande-Bretagne et la France avec des  bombardements contre l’armée du régime syrien accusée d’avoir recours à l’arme chimique contre les civils. Dans cette atmosphère de «guerre totale», les Etats-Unis se sont auto-exclus de tout processus de recherche de solution politique négociée, laissant le champ libre à la Russie, l’Iran, la Turquie et l’Arabie Saoudite qui peinent à trouver une issue de sortie à ce drame humanitaire.          
En ce qui concerne le processus du Printemps arabe, les Etats-Unis ont brillé par l’incohérence de leur politique en soutenant un régime impopulaire comme celui de Moubarak en Égypte, pour applaudir  ensuite à sa chute en 2011 et finalement s’accommoder, bon gré mal gré, du fait accompli du coup d’Etat militaire de juillet 2013 qui a porté au pouvoir le maréchal dictateur Abdelfattah Sissi.

Au Yémen, les Etats-Unis apportent à la coalition menée par l’Arabie Saoudite un soutien politique, y compris aux Nations unies, à travers le Conseil de sécurité et l’envoyé spécial onusien, militaire et sécuritaire qui éloigne chaque jour la perspective de réconciliation des frères ennemis yéménites.

En Afrique du Nord, la chute du régime de Mouammar Kadhafi a été l’«œuvre» de l’OTAN avec pour soutien principal les Etats-Unis. En refusant d’impliquer directement son pays dans le champ de bataille contre Kadhafi, Obama mettait en pratique une stratégie intitulée «diriger de l’arrière» (leading from behind)(10) qui a limité le rôle américain à un soutien logistique de l’action de l’OTAN ayant abouti à la chute du régime libyen et au chaos actuel qui s’étend à toute la région d’Afrique du Nord et du Sahel.

S’agissant de l’Iran, l’Administration Obama avait pesé de tout son poids pour aboutir à l’accord sur le programme nucléaire iranien du 14 juillet 2015, aujourd’hui remis en cause par Donald Trump. Elle s’est attiré l’animosité des monarchies arabes du Golfe et de l’establishment militaire américain. Le nouveau président américain a décidé de reconsidérer la stratégie américaine y afférente.

Pour rappel, c’est dans un climat marqué par la confusion, la contestation populaire et les scandales que Donald Trump a succédé, le 20 janvier 2017, à Barack Obama inaugurant une ère d’incertitudes et de tensions pour une région déjà tendue comme jamais auparavant. Pour les républicains, menés par Trump et majoritaires aux deux chambres du Congrès, le moment est propice pour entamer un processus de remise en cause de la stratégie de l’administration d’Obama au Mena avec des conséquences que même l’atypique 45e président des Etats-Unis ne pourrait lui-même anticiper. Quelle logique guide l’action  Donald Trump au Mena ? Pour tenter de comprendre la logique toute personnelle du président Trump, outre le fait qu’il donne l’impression de tenir ses engagements électoraux «là où ses prédécesseurs ne l’ont pas fait», (11) il faut s’intéresser à l’entourage qu’il s’est constitué à la Maison-Blanche s’agissant notamment du staff de conseillers et des membres de son administration. Dans ce cadre, Trump fait appel d’abord à sa famille. Et lorsqu’on évoque celle-ci, on pense surtout à son gendre, Jared Kushner. Né le 10 janvier 1981 à Livingston, Jared Corey Kushner, juif orthodoxe, est un homme d’affaires américain. Il s’est marié en 2009 avec Ivanka,  la fille aînée de Donald Trump, dont il devient le haut conseiller au moment où celui-ci est élu à la Maison-Blanche. Ils vivaient en couple depuis 2005, sans être mariés et étaient parvenus à la séparation en 2008. La raison en était que la famille de Jared est juive orthodoxe et ne voulait pas de la femme d’affaires chrétienne, Ivanka. Pour garder son foyer indemne, Ivanka a dû se plier à l’exigence familiale et… se convertir au judaïsme !

Signalons aussi que Jared dirige la fondation de la famille Kushner qui a fait des dons pour un montant de 325 860 $ à l’organisation Friends of the Israeli Defense Forces (FIDF) — association qui collecte des dons au bénéfice de l’armée israélienne et d’autres de 58 500 $ (période de 2011-2013) à des yechivas (écoles de Talmud) de colonies israéliennes, accordant notamment 38 000 $ aux American Friends Of Beit El Yeshiva, une colonie radicale et farouchement anti-palestinienne. En homme «avisé», Trump charge Kushner de «définir la politique moyen-orientale des États-Unis et de suivre d’éventuelles négociations israélo-palestiniennes», malgré le «conflit d’intérêt» évident et le parti pris prévisible, dénoncés par la presse. Et c’est ce même couple «peu orthodoxe» qui est allé «inaugurer» (transférer) le siège de l’ambassade américaine à El-Qods le 14 mai 2018 en compagnie du secrétaire d’Etat américain du Trésor Steven Mnuchin, de l’ambassadeur américain,  lui-même… de confession juive, et du génocidaire Netanyahu. Une affaire de famille, semble-t-il !

Outre la famille, le président Trump s’est entouré d’officiers de haut  rang  présents surtout au National Security Council et que la presse appelle les «colonels de Trump», qu’ils soient retraités reprenant du service à l’appel de Trump ou actifs, mais presque tous amateurs ou partisans de la manière forte dans la gestion des intérêts américains à l’international. D’authentiques «va-t-en-guerre» qui n’ont pas pardonné à Obama le retrait des troupes d’Irak et  fondamentalement opposés à une solution politique tant avec l’Iran qu’avec la Corée du Nord. Pour eux, la guerre fait marcher l’industrie de l’armement au lobby de laquelle ils sont souvent intimement liés(12). Ces officiers forment une équipe chargée d’élaborer et de coordonner les décisions relatives au Moyen-Orient. Aussi, «connaître les ‘’colonels de Trump’’ au National Security Council (NSC) est important pour comprendre la psychologie de la prise de décisions sur le Moyen-Orient».
La conséquence en est que, contrairement à ce que laissait entendre Trump lors de la campagne électorale avec sa formule de «présence suffisante» sur la perspective de réduction des engagements militaires américains dans le monde, on assiste au processus inverse, surtout en Irak et en Syrie, où cette présence s’est renforcée de 33% au troisième trimestre de 2017. A cette période, 9 122 militaires américains se trouvaient  en Irak et 2 000 en Syrie, sans compter un nombre inconnu de forces spéciales et de  représentants de sociétés militaires privées. De plus, les Etats-Unis ont mis au point, en 2014, une coalition de 22 pays majoritairement  occidentaux et du Moyen-Orient pour combattre l’Etat Islamique et Al Nosra en Irak et en Syrie. L’intervention militaire, surtout aérienne, est une opportunité d’expansion pour l’industrie de l’armement américain qui constitue un important lobby politique dans le pays.

Aujourd’hui certaines sources de presse évaluent les effectifs «visibles» de militaires américains au Moyen-Orient à 35 000 hommes et femmes  dont 15 000 au Koweït, 7 500 au Qatar, 6 000 au Bahreïn, 5 000 aux Émirats arabes unis et 1 000 en Jordanie. A cela s’ajoute un nombre indéfini de forces spéciales et de formateurs notamment s’agissant de la formation des éléments de l’opposition syrienne et de «conseillers» du gouvernement irakien et des forces kurdes. Aux effectifs opérationnels présents en force dans la région, il faut rappeler l’importance des bases militaires comme celles d’Al Dhafra aux Emirats arabes unis, celle d’Ali al-Salem au Koweït et la base Al-Udeid au Qatar, où se trouve aussi «un centre de commandement aérien américain qui contrôle les opérations dans 20 pays limitrophes ainsi qu’en Afghanistan». En Égypte, les Américains conserveraient depuis 1982 deux bases au Sinaï «avec pour mission le maintien de la paix des accords de Camp David». Enfin, en Arabie Saoudite, les Etats-Unis maintiendraient une base de drones de surveillance.(13)

N’oublions pas la  Turquie, membre de l’OTAN, où stationnent près de 1 500 hommes à la base d’Incirlik et Israël où se trouveraient six bases secrètes de surveillance et d’action rapide. Enfin, la présence permanente d’armadas en tous genres notamment la Ve  flotte dans les espaces maritimes de la région ajoute à l’impressionnante présence militaire américaine au Mena. Cette présence avait permis les agressions contre l’Irak de Saddam Hussein et assure actuellement une hégémonie militaire au «gendarme du monde» sur l’ensemble des pays de cette région.

En Israël, il existe jusqu’à six bases américaines secrètes pouvant être utilisées pour des interventions rapides en n’importe quel point de la zone. On trouve également une «base effectivement américaine» pour la flotte de l’Armada en Méditerranée. Et l’on soupçonne l’existence de deux autres endroits tenus secrets. En Egypte, les troupes américaines ont conservé au moins deux installations et occupé au moins deux bases dans la péninsule du Sinaï depuis 1982.(14)
M. Z.
(À suivre)

Webographie

    Un labyrinthe de contradictions : Les aléas de l’hégémonie américaine au Proche-Orient par Henry Laurens  https://www.monde-diplomatique.fr/1991/07/LAURENS/43632
    To play the Hegemon : Fifty years of US policy toward the Middle East, HUDSON M.C., 1996, Middle East Journal, Vol. 50, n°3, p. 329-343.
    Droz-Vincent P., 2007, Vertiges de la puissance : le «moment américain» au Moyen-Orient, Paris : La Découverte. Cité in https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Etats-Unis-au-Moyen-Orient-2-les-ambiguites-d-une-superpuissance-au-Moyen.html
    https://arretsurinfo.ch/les-racines-occidentales-du-terrorisme-moyen-oriental par Amir Nour
    Guney A., Gokcan F., 2010, The  Greater Middle East as a «Modern» Geopolitical Imagination in American Foreign Policy, Geopolitics, Vol. 15, p. 22-38.
    Lacoste Y., 2003, Les Etats-Unis et le reste du monde, Hérodote, Vol. 2, n°109.
    https://www.legrandsoir.info/moyen-orient-le-plan-americano-israelien.html
    LIND M., 2007, Le monde après Bush, Le Débat, Vol. 1, n°143.
    Copolani A., Les années Bush et le conflit israélo-palestinien : un bilan – Politique étrangère, 2010.
    https://alencontre.org/moyenorient/lempire-et-le-moyen-orient-a-lage-de-trump.html
    https://fr.sputniknews.com/presse/201801221034843212-usa-trump-moyen-orient
    https://www.amnesty.fr/controle-des-armes/actualites/les-cinq-plus-grands-marchands-darmes-mondiaux
    https://www.lorientlejour.com/article/887748/etat-des-lieux-des-forces-americaines-au-moyen-orient.html
    https://fr.sott.net/article/23999-USA-35-ans-a-construire-des-bases-militaires-et-a-repandre-le-malheur