Ferhat Aït Ali, Analyste financier: “Le marché informel pèse 5 à 8 milliards de dollars”

Liberté, 19 juillet 2018

L’expert financier bien connu Ferhat Aït Ali dissèque, dans cet entretien, le phénomène du marché informel de la devise, officiellement interdit mais toléré, et ses répercussions sur l’économie nationale.

Liberté : Dans sa dernière évaluation de l’état des indicateurs financiers et macroéconomiques de l’Algérie, le FMI s’est dit inquiet quant à un marché informel de devises qui semble gagner en ampleur et en sophistication. Selon vous, qu’est-ce qui fait que les experts de Washington sortent de leurs gonds pour pointer du doigt un fléau économique que les autorités ont depuis toujours toléré ?
Ferhat Aït Ali : Dans un passé assez récent, je n’ai pas souvenir que le FMI ait eu à s’inquiéter d’un phénomène, somme toute normal, une fois appréhendé dans son repère naturel, comme un segment d’un schéma intégralement irrationnel, dénommé économie chez nous. Poser un par un les errements de tout un circuit régi par l’improvisation et l’opacité dans les tenants et les aboutissants de la décision officielle est, à mon sens, faire preuve de la même logique erratique de la part du FMI.
Le marché, dit informel de la devise fiduciaire, n’est pas un phénomène générant d’autres résultats pervers dans la sphère économique opaque du pays, mais une résultante, qui ne pourra jamais être traitée sans une réforme en amont de sa genèse qui dicte de revoir l’intégralité de l’approche économique du pays. Partant de là, la composante humaine est chargée de régenter cette approche selon un système de pensée qui n’a strictement rien à voir avec la rationalité. Les autorités ne tolèrent pas ce phénomène, elles sont les génératrices principales et les instigatrices de tous les segments et fondements de cette activité, de l’amont bancaire à l’aval théoriquement délictuel et concrètement inévitable qu’est le change hors circuit officiel.
Le FMI, aussi, doit se douter que les devises de ce marché ne sortent pas plus du néant que les dinars qui sont échangés à un taux supérieur au taux officiel par des gens poussés vers ce marché par une réglementation qui interdit tout dans les textes et n’empêche rien dans les faits.

Le FMI a suggéré quelques pistes de travail à même de réduire le poids du marché parallèle des devises, dont l’ajustement progressif du taux de change, le relèvement des plafonds indicatifs des montants de devises que les voyageurs peuvent emporter et l’assouplissement des restrictions aux importations. N’est-ce pas que de telles recommandations butent comme à l’accoutumée sur une volonté officielle qui fait défaut ?
Les pistes du FMI sont la recette standard pour freiner ce genre de phénomène dans un environnement normal où la volonté politique de l’enrayer est le maître-mot et pas dans ce qui a été cité précédemment comme étant une volonté inverse dans certains cercles, relayée par un appareil bureaucratique qui fait de l’incitation à la délinquance une place de marché pour ses nuisances et intérêts.
L’ajustement progressif du taux de change est la nouvelle formule pour désigner une dévaluation soutenue et continue du dinar pour l’aligner sur le taux parallèle. Tout le monde sait que le taux officiel d’aujourd’hui est supérieur au taux parallèle de 2010 sans qu’il y ait aucune incidence sur l’ampleur de ce marché.
Cette dévaluation n’aura pas qu’un effet limité positif sur cette niche délictuelle, mais des effets dévastateurs sur d’autres segments et agrégats économiques et sociaux, que ne saura équilibrer une éventuelle éradication de ce phénomène qui paraît illusoire.
De toute manière le dinar plongera sous l’effet d’autres politiques erratiques, avec ou sans les conseils du FMI.
Pour le relèvement de l’allocation touristique à un niveau qui tarira en partie le besoin des Algériens pour ce marché, nous en parlons tous les jours ici sans qu’il y ait le moindre écho de la part de centres de décision économique que j’estime être les principaux leviers d’alimentation de ce marché en clients par effet de déviation du change officiel, et en devises par effet d’orientation des capacités de change commercial vers des parties précises par voie discrétionnaire. Il n’y aura aucune réponse positive tant que les mêmes parties à la base de ce phénomène depuis des décennies sont sollicitées pour y mettre fin.
Je pense que le FMI attend le moment où toute cette construction boiteuse atteindra ses limites finales pour appeler un chat un chat et chaque partie par son rôle dans ce phénomène, avec un langage moins diplomatique et plus percutant.

Peut-on évaluer réellement la valeur des montants en devises en circulation dans les circuits invisibles et leur poids dans le PIB ? Ces montants seraient en hausse compte tenu des tentations de thésaurisation constatées depuis le début de la crise ainsi que de la dévaluation du dinar…
Comme tout marché non reconnu, et au même titre que le reste de l’informel interne, il est difficile d’avoir une appréciation précise des montants annuels transitant par les circuits non autorisés de la devise dans le pays. Mais une fourchette de l’ordre de 5 à 8 milliards de dollars par an n’est pas à écarter, tous flux confondus, y compris pour les virements ne nécessitant pas un passage matériel des devises aux frontières.
Il est évident que durant les périodes fastes aux grands volumes d’importation et aux capacités de paiement élargies comme entre 2011 et 2013, les montants peuvent être près du double des périodes serrées comme au moment présent, où la disponibilité de devises est aussi resserrée que les capacités de paiement en dinars.
Le seul montant sûr en devises est celui des transferts des retraites qui tourne en moyenne autour de 2 milliards de dollars par an et qui finissent toutes au square Port-Saïd. Mais pour les devises issues de la surfacturation et d’autres sources suspectes, il est sûr que 70 milliards d’importations génèrent moins de devises au noir que 50. Il y a aussi la contre-valeur dinar de ces changes qui freine ou accélère le phénomène. Ainsi, 8 milliards de dollars à 120 dinars en 2011 donnent un équivalent de 960 milliards de dinars, mais 5 milliards de dollars en 2018 à 180 DA équivaudraient à 900 milliards de dinars, soit presque le même chiffre. Cependant, les 8 milliards de dollars ne trouveront pas acheteur du fait qu’ils nécessitent une contrepartie de 1 440 milliards de dinars, introuvables chez les ménages en crise, sauf s’il y a une panique poussant les grosses fortunes à tout vendre en devises, mais pour une période limitée à la panique ou à la fuite des capitaux et de leurs détenteurs.

C’est un secret de Polichinelle que de dire que le marché informel des devises peut donner naissance à des fléaux tous aussi nuisibles, dont le trafic de drogue et le blanchiment d’argent. Des affaires aussi scabreuses que le récent scandale des 701 kg de cocaïne interceptés au port d’Oran peuvent-elles témoigner de ces liaisons dangereuses entre les circuits informels et le trafic ?
La délinquance au sens moral et social du terme fonctionne en cercle vicieux et non en linéaire. Si nous devons chercher un point de rupture ou de genèse à ce cercle, il faudrait remonter à l’origine de tous les autres phénomènes qui s’appellent le pouvoir discrétionnaire et sans contrôle des uns sur les destinées des autres.
Parler de blanchiment suppose un “noirciment” si on peut intégrer ce néologisme dans l’objet à blanchir et la genèse du délit est dans cette phase et non dans ses suites logiques. Ailleurs, la lutte contre le blanchiment est initiée pour remonter à la source du problème et non comme une phase à combattre en l’alimentant en fonds et en raison de vivre.
Mais dans un pays, où même la décision économique tend à chercher un blanchiment par effet de législation où la forme sert à couvrir le fond, il est difficile de parler de délit de blanchiment, en offrant même aux fonctionnaires les textes pour se payer des fonds à blanchir et les mécanismes pour ce faire. Et puisque cette affaire de cocaïne est citée, il est apparent que les fonds à blanchir au vu de la nature des suspects présentés à ce jour relèvent autant de la corruption que du délit lui-même. Et il se trouve que la corruption brasse une partie du PIB allant très loin du montant de toutes les drogues réunies dans le pays.
Pour le narcotrafic, quelle que soit la nature du change effectué, il est sûr que s’il existe une clientèle locale ou étrangère pour un réseau, et un intérêt criminel pour ce réseau, il se constituera même avec d’autres circuits, et sa part de devises et de dinars sera achetée d’une manière ou d’une autre, ici ou ailleurs. Pour ce cas précis, il y a de fortes chances que la surfacturation sur la viande a directement payé la cocaïne, et la viande de ce personnage est plus chère en moyenne de 1 200 dollars la tonne, que celle de ses concurrents sur les 6 années de ses opérations vérifiées. Au fond, je reviens à dire que tant que les projections et motivations de législateurs par abus de position, que sont les bureaucrates et les cercles qui les nomment, ne sont pas assainies, tout autre gesticulation en aval de leurs agissements sera sans objet, ni résultats.