Que se passe-t-il au FFS? – troisième épisode/ fin

La caporalisation en cours du dernier parti autonome en Algérie

Par Rafik Lebjaoui*, Algeria-Watch, 19 juillet 2018

Premier épisode

Deuxième épisode

Retrouver la boussole politique

Le but recherché par cette prise de contrôle; visiblement très préparée, est clairement d’agréger le FFS au cercle des partis-zombies qui font office d’opposition formelle, et dont les dirigeants peuvent accéder à des fonctions rémunératrices. Pour rendre le FFS aphone, brouiller son image et lui faire perdre sa boussole politique, les intrigants en service commandé ont machiavéliquement orchestré la démission d’Ali Laskri et choisi d’emprisonner les militants et les cadres dans une logique statutaire et organique biaisée. La nouvelle direction a été élue grâce au renfort de participants au Congrès extraordinaire qui n’ont plus de relations avec le parti depuis des années…

La conquête de l’appareil et le bâillonnement de ceux qui refusent la soumission est la condition préalable à l’insertion du parti dans le jeu de dupes du pouvoir. Moyennant un accès privilégié à la rente pour des dirigeants complaisants ou à la recherche de reconnaissance sociale et en contraignant ceux qui résistent à se taire ou à s’en aller. La méthode, entre cynisme et félonie, a fait ses preuves, le FLN de feu Abdelhamid Mehri l’a subie violemment. Le tristement fameux « complot scientifique » déjà évoqué, exécuté par Abderrahmane Belayat et Abdelkader Hadjar télécommandés par la police politique, a stérilisé définitivement le FLN.

Est-ce là le sort réservé au FFS?

Formulations ambiguës, intentions limpides…

On peut le craindre. Comme cela a déjà été évoqué dans le deuxième épisode de ce triptyque, les deux derniers textes diffusés par le parti montrent déjà que son expression commence à se fondre dans la partition composée par le régime. Le FFS rejoint concrètement le chœur des acteurs secondaires chargés d’animer une scène politique artificielle. Ces déclarations publiques méritent donc une attention particulière.

Le premier communiqué – daté du 30 mai 2018 – de l’instance présidentielle signale un infléchissement perceptible. Le communiqué ne dénonce à aucun moment l’écrasante responsabilité du régime dans la situation désastreuse du pays. Les rédacteurs se contentent très platement d’observer que : « Les différends économiques et sociaux ont pour cause première l’orientation politique du système et de ce fait nécessite une approche systémique pour leur règlement ».

Plus loin, les auteurs de la déclaration n’hésitent pas à faire un appel du pied en forme d’offre de service : « A présent le FFS est en mesure, comme il s’y est engagé, de partager avec les acteurs concernés, dans un cadre approprié et en temps utile, les résultats de ses échanges ».

Les formulations vagues ne permettent de situer ni les acteurs ni les enjeux dans une langue de bois caractéristique mais la nouvelle direction est disposée à discuter avec le régime sans conditions, sans critères, sans garanties. Enfin, les rédacteurs concluent, comme déjà souligné, que la démarche peut être entamée avant ou après l’élection présidentielle. La décision du régime quelle qu’elle soit est d’emblée entérinée et, pour la nouvelle direction l’élection présidentielle, cinquième mandat ou non, n’est qu’une péripétie (1). Il est pour le moins surprenant que le FFS accepte sans se renier la poursuite d’une scandaleuse mascarade.

Ce communiqué a été suivi par la résolution du Conseil national du 29 juin. Il s’agit en l’occurrence d’une compilation de généralités convenues sans grande portée politique. Ce dernier texte lénifiant est très éloigné, dans la forme et l’esprit, des analyses politiques structurées et percutantes du Conseil national que la presse aux ordres s’échinait, sans jamais y parvenir, à démolir à chaque publication. Aujourd’hui les journaux « indépendants » se satisfont de les reproduire in extenso tant ils sont anodins (2).

Un parti normalisé sur une scène politique verrouillée

Autre signe de la dilution de la ligne d’opposition du nouvel FFS, la récente session de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU à Genève a vu le gouvernement algérien sommé de rendre des comptes sur les pratiques indignes et criminelles dont il assume la responsabilité. Le FFS, fer de lance de la défense des droits de l’homme en Algérie, ne s’est pas exprimé et n’a émis aucun commentaire sur cette rencontre au cours de laquelle le représentant du régime a été malmené et poussé dans ses retranchements (3).

Pourtant la répression, l’état des libertés publiques et privées, l’asservissement de la justice à la bureaucratie du pouvoir, l’oppression policière constituent de très graves sujets de préoccupation dans un pays où tous les clignotants sociaux et économiques sont au rouge. Une chape de plomb pèse sur toute la société et la voix la plus forte et la plus crédible, celle du FFS, qui s’élevait pour briser le silence complice et l’unanimité de façade n’est plus audible.

L’apathie et le mutisme sur des questions d’une extrême sensibilité sont les manifestations du recul politique et l’instauration d’une relation de connivence avec le régime.

Que dire ainsi du silence inadmissible du parti au sujet du drame des réfugiés? Que dire de ces rafles de nos frères et sœurs sub-sahariens, véritable indignité nationale, qui entache la réputation du pays et son histoire? Le fait que l’Algérie, pays de la Révolution Africaine, en soit réduit à servir de paillasson à l’Union Européenne, inhumaine et immorale, et fasse le plus sale boulot qui soit : celui de garde-frontières par procuration, est une offense au peuple algérien et à ses traditions d’accueil et de fraternité. Les déportations massives de femmes et d’enfants, les dérives racistes et les chasses à l’homme non sanctionnées sont la preuve de la soumission à un ordre étranger et de la collusion du régime avec ce qu’il y a de pire dans notre société. Il s’agit là de faits graves et nouveaux par leur ampleur et leur généralisation. A ce sujet non plus, la nouvelle direction du parti n’a rien trouvé à redire. La dénonciation du comportement des administrations et des services de sécurité devrait pourtant constituer la priorité des secrétaires nationaux chargés des dossiers sociaux et des relations internationales. Ce secrétariat national pléthorique inaugure donc son mandat dans l’impuissance, le silence… et la complicité?

Le clientélisme et l’épuration

Le secrétariat national remanié par la nouvelle direction est la caricature d’une approche clientéliste. Au vu des effectifs et de la composition de cette structure, il apparait clairement que cette réorganisation qui permet de coopter ceux qui ont un contentieux avec l’ancienne équipe de direction ne vise certainement pas à dynamiser et à installer davantage de rigueur. La surcharge bureaucratique a pour but d’installer des chaines de loyauté concurrentes pour permettre aux dirigeants issus du congrès extraordinaire d’imposer une ligne politique réajustée. Loin de toute mobilisation renforcée pour l’État de droit et la souveraineté populaire.

Au vide de substance politique s’ajoute une grandiloquence étonnante : la création d’une structure à la dénomination pompeuse – « Chancellerie », quelle autre organisation nomme ainsi l’organe chargé des relations internationales? – ne peut masquer l’inconsistance politique de ses composantes.

Parmi les multiples nominations problématiques, celle d’un individu qui s’est distingué par une déclaration favorable à Israël sur sa page Facebook. Faisant preuve d’une complaisance inaccoutumée, la presse du régime n’a pas jugé utile de relayer cette information. Seul le journal en ligne Tariq news a interpellé, le premier secrétaire du FFS. Ce dernier s’est borné à botter en touche en répondant, en substance, que ce qui s’écrit sur les réseaux sociaux relève du virtuel.

La nouvelle direction du FFS estime-t-elle désormais que le soutien au peuple palestinien ne constitue plus une priorité de politique internationale? Si tel est le cas, cela relève du reniement pur et simple des orientations constamment défendues par le moudjahid Hocine Aït Ahmed (4).

Ce dérapage intervient quelques semaines après la levée du drapeau palestinien au siège du parti à Alger en solidarité avec le peuple palestinien victime de tueries perpétrées par l’armée israélienne lors de la marche du retour, à Gaza.

Modalités d’une reprise en main autoritaire

La mansuétude clientéliste de la nouvelle direction à l’égard d’un cadre subjugué par la « démocratie » d’apartheid ne peut masquer la volonté de purger le parti de cadres récalcitrants fidèles à sa ligne historique.

Le premier secrétaire du FFS, Mohamed Hadj Djilani, a ainsi transmis il y a une dizaine de jours un courrier au président FLN de l’Assemblée Populaire de la Wilaya (APW) d’Alger, lui demandant de destituer trois militants du parti exerçant des fonctions de responsabilités dans cette Assemblée. Les cadres FFS visés par les foudres du premier secrétaire sont Hakim Kridi et Soraya Louz tous deux vice-présidents de l’APW, ainsi que Athmane Belfodil, président de commission. Ces trois responsables – est-il utile de le préciser? – se sont opposées aux manœuvres autour du congrès extraordinaire.

Ce tir groupé est d’autant plus ciblé qu’un quatrième membre du parti, Hocine Ammour, lui également président d’une commission, a été épargné par la vague de destitutions. Le premier secrétaire a désigné dans sa lettre les remplaçants des militants récalcitrants, en l’occurrence Madjid Lemdani, trésorier du parti, qui est à son cinquième mandat à l’APW, Mohamed Limani et Djamel Chafa. Ces désignations constituent de toute évidence une gratification pour services rendus…

Le président FLN de l’APW d’Alger n’a pas encore fait connaitre sa réponse à la requête du préposé aux liquidations.

La nature de la méthode ne surprend pas, étant le fait de Mohamed Hadj Djilani. Il n’est pas inutile de rappeler qu’en tant que membre de la Ligue Algérienne de défense des Droits de l’Homme (LADDH) au titre du SNAPAP, ce personnage avait soutenu l’offensive menée par Hocine Zahouane contre Ali Yahia Abdennour et Mustapha Bouchachi. L’actuel premier secrétaire avait même participé à une réunion et une conférence de presse de l’aile Zahouane de la LADDH en septembre 2013 au cours desquelles Hocine Aït Ahmed avait été gravement mis en cause (5).

Il est donc plus que probable que ce liquidateur sans éthique accomplira donc sans états d’âme ce que les donneurs d’ordre attendent de lui. Les premières évictions de militants sincères le montrent bien. Les modalités de la purge en cours ne laissent planer aucune équivoque sur la détermination à exclure ceux qui refusent la réorientation en cours.

La manœuvre est soutenue par la presse « indépendante » et notamment par la brigade de désinformation électronique du régime comme, inter alia, le site de la famille du sinistre général Nezzar. Ce pure-player de l’intoxication s’est illustré par une attaque insidieuse contre Jugurtha, fils et héritier moral de Hocine Ait-Ahmed, « coupable » d’avoir apporté son soutien à Salima Ghezali en butte à la vindicte « d’apparatchiks sans envergure ». Il est significatif d’observer l’absence de réaction de la nouvelle direction du FFS. A une époque pas si lointaine, le parti aurait recadré promptement et avec vigueur tout site d’information qui aurait osé s’en prendre aux proches d’Aït Ahmed.

La conquête du FFS, phase terminale de la recomposition politique?

La presse « indépendante » soutient naturellement le mouvement de prise en main du parti. Car la manœuvre doit aboutir le plus rapidement possible à un contrôle total de l’appareil afin de répondre à l’agenda politique des « décideurs ».

Le régime a plus que jamais besoin de contrôler strictement la scène politique pour mener la phase de reconduction ou de succession d’Abdelaziz Bouteflika dans un contexte manifestement trouble. Soumis aux pressions de ses protecteurs étrangers, en France et aux Etats-Unis principalement, il doit réduire au minimum les voix discordantes à l’intérieur du pays dans une situation dégradée. Le régime est impliqué aux plus hauts niveaux dans une très obscure affaire de trafic de cocaïne qui continue de défrayer la chronique. Cet énorme scandale expose la collusion de secteurs centraux du pouvoir avec le crime organisé international et montre l’imbrication des oligarques du crime et de la spéculation avec les sphères dirigeantes du système militaro-affairiste.

L’opinion observe cette interminable décomposition en espérant que les règlements de compte entre « décideurs » ne se traduisent pas par davantage d’insécurité, tant il est dans les mœurs du régime de faire payer ses conflits internes à la société toute entière. Un calme apparent règne donc dans un pays où la seule issue pour de trop nombreux jeunes est la fuite dans la traversée désespérée de la Méditerranée.

Même si l’énormité des moyens de répression rend difficile tout mouvement de rue, il n’est pas acquis que, face aux difficultés croissantes et au désespoir, des jeunes en particulier, le calme prévale. La société algérienne vit sur un volcan de frustration; le mépris et le cynisme avec lesquels le peuple algérien est traité par ses dirigeants alimentent une colère rentrée mais très perceptible. Les contrefeux que le régime allume, en Kabylie principalement, pour émietter et détourner le front social dans des fractures de diversion, peuvent parfaitement se transformer en incendies généralisés.

Dans ce contexte de transition critique et de tensions internes et externes, il est clair que la normalisation du FFS est un enjeu substantiel pour les décideurs du régime. La caporalisation du parti serait une grande victoire de la police politique qui éliminerait ainsi l’ultime structure politique légale autonome, capable de catalyser une partie substantielle des forces de changement. Il s’agit en la circonstance de l’aboutissement d’une stratégie d’étouffement des forces démocratiques mise en œuvre avec constance, notamment depuis le Contrat National de Rome en janvier 1995. Pour paraphraser une formule du régime il s’agirait du « parachèvement » de la destruction de l’ensemble des expressions politiques autonomes.

Pour l’honneur et la fidélité à l’action de Hocine Ait Ahmed!

L’opinion le sait, les jeunes le chantent rageusement dans les stades : le régime dévoyé, qui assume l’écrasante responsabilité du détournement de la Révolution algérienne, conduit le pays vers une catastrophe annoncée. Les décideurs de ce système gouvernent par expédients dans une fuite en avant permanente sans repères ni direction. Tous les partenaires du pays comprennent la nature inédite des périls qui menacent l’Algérie et s’inquiètent des implications régionales de ruptures violentes. Faisant fi de toute décence, le régime putschiste et ses propagandistes n’hésitent pas à recourir au chantage d’une menace extérieure qu’ils suscitent et alimentent eux-mêmes.

Un FFS fort et mobilisé sur une ligne nationale et progressiste peut contribuer, de concert avec les autres forces de droit et de progrès, avec le concours des personnalités politiques indépendantes, à sortir par le haut de la crise générale, sans violence ni « regime change » téléguidé par des intérêts étrangers.

Face à une situation inédite et éminemment dangereuse, il est à présent de la responsabilité des élus et des militants sincères de reprendre en main effectivement leur parti et de le soustraire aux stratégies policières mises en œuvre ces derniers mois. Le peuple algérien abandonné et privé de cadres d’expression a besoin de toutes les voix qui expriment ses préoccupations et ses intérêts. Le FFS doit rester l’une de ses voix et compter parmi les plus résolues. C’est le sens profond de la loyauté envers Hocine Ait Ahmed et le respect de son engagement dans l’honneur, le désintéressement et au service du peuple algérien.

La soumission au diktat du régime n’est pas une fatalité, il est encore temps pour tous les militants sincères du FFS de faire échec à la caporalisation et de retrouver la boussole morale et politique léguée par Hocine Ait-Ahmed.

*Journaliste indépendant-Alger

(1) https://www.facebook.com/ffsdz/

(2) http://www.ffs.dz/resolution-politique-conseil-national/

(3) https://www.tsa-algerie.com/droits-de-lhomme-en-algerie-lonu-sinterroge-sur-la-dissolution-du-drs/

(4) http://www.tariqnews.com/2018/07/07/%D8%B9%D8%B6%D9%88-%D8%A8%D8%A7%D9%84%D9%85%D9%83%D8%AA%D8%A8-%D8%A7%D9%84%D8%AF%D8%A8%D9%84%D9%88%D9%85%D8%A7%D8%B3%D9%8A-%D9%84%D9%84%D8%A3%D9%81%D8%A7%D9%81%D8%A7%D8%B3-%D9%8A%D8%B7%D8%A8%D8%B9/

(5) https://dzmilitant.wordpress.com/2013/09/22/maitre-hocine-zehouane-declare-la-guerre-a-tout-le-monde-et-accuse-le-ffs-hocine-ait-ahmed-omar-belhouchet-kamel-daoud-lancien-et-le-nouveau-president-et-la-fidh/