Que se passe-t-il au FFS? – Deuxième épisode

La caporalisation en cours du dernier parti autonome en Algérie

Premier épisode

Troisième épisode

Rafik Lebjaoui*, Algeria-Watch, 17 juillet 2018

L’apparence du pouvoir et les donneurs d’ordre

Les raisons de la démission d’Ali Laskri restent inconnues à ce jour. Pourtant il avait promis de révéler au conseil national les motifs d’une décision aux très sérieuses conséquences. Inexplicablement ni le parti ni les médias n’ont révélé ne serait-ce qu’une once d’information sur le sujet.

Pour seule justification, Ali Laskri se contente de répéter à qui veut l’entendre que son objectif consiste à « restituer le parti aux militants ». Quant à ses partisans ou plutôt ses alliés du moment, ils crient sur tous les toits qu’ils voulaient débarrasser le parti du « cabinet noir ». Cette formule conspirationniste fait partie du jargon commun de la presse indépendante pour designer sans jamais le nommer l’ennemi de l’heure. Mais lorsque l’expression d’Ali Laskri est associée à cet élément de langage de la presse aux ordres, il est aisé de comprendre que ce fameux « cabinet noir » a confisqué le parti.

Derrière ces formules creuses et ces accusations nébuleuses mais très graves se dessinent nettement les ressorts tactiques de la prise de contrôle du parti. Dans la tradition éprouvée de l’infiltration des partis et de la manipulation des structures comme l’a illustré de manière emblématique « le complot scientifique » qui a conduit en 1996 à l’éviction d’Abdelhamid Mehri et au retour du FLN dans le giron du régime. Ces expressions très connotées désignent directement l’ordonnateur de la manœuvre de prise de pouvoir et d’épuration du FFS. La signature de la police politique est toute entière dans les mécanismes d’enfumage, d’induction en erreur et d’organisation de la confusion.

Leurres, népotisme et chasse aux sorcières

Car qui voudrait-on désigner à la vindicte des militants ? De qui parle-t-on? Qui sont les composantes de ce cabinet noir? Ils ne sont pas nommés, non pas en raison d’on ne sait quelle retenue mais bien parce que les hommes et les femmes qui composeraient le prétendu « cabinet noir » sont des militantes et des militants de longue date, exercent des fonctions électives au sein du parti et sont connus de tous. Il s’agit de Salima Ghezali directrice de la publication Libre Algérie et conseillère de la direction nationale, de Madjid Rouar secrétaire national chargé des relations internationales, de Chafâa Bouaiche chef du groupe parlementaire, Aziz Baloul, membre de l’instance présidentielle, élu au dernier congrès, et Karim Baloul, coordinateur du comité d’éthique. Il est de notoriété publique que ce groupe de responsables de premier plan faisait partie du premier cercle de l’entourage de Hocine Ait-Ahmed. Prétendre qu’il existe un pouvoir de l’ombre dans le parti est une insulte envers les cadres et les militants de ce parti, qui luttent sans relâche depuis des décennies pour maintenir le parti en vie. C’est également nier le legs politique de Hocine Ait-Ahmed.

Même s’il ne les a pas prononcées directement, il est évident que de telles mises en cause ne peuvent s’exprimer sans l’aval d’Ali Laskri. Il n’est pas inutile de rappeler à cet égard qu’Ali Laskri exerce de hautes fonctions au sein du parti depuis plus de vingt ans. Il fut pendant plus d’une décennie membre des différents secrétariats nationaux, puis premier secrétaire à deux reprises et a été élu à l’instance présidentielle dans laquelle il jouait le rôle de coordinateur depuis 2013, soit depuis cinq longues années. S’il y avait réellement confiscation du parti par un groupe, soit il appartenait à la conjuration, soit il en a cautionné les décisions.

La thèse qu’il défend n’est donc pas convaincante. D’autant qu’Ali Laskri est sur la défensive depuis longtemps en raison d’une tendance au népotisme. De nombreux militants lui ont reproché d’avoir imposé son fils, sa fille et son gendre comme têtes de liste aux élections locales de novembre 2017, scrutin à l’issue duquel le FFS a perdu du terrain dans sa circonscription de Boumerdes. Il lui a été également reproché d’avoir noué une alliance avec le MPA, d’Amara Benyounes, ce qui a permis à ce micro-parti inféodé totalement à la police politique de prendre les rênes de l’APW de Boumerdes. Ce vieux militant a trouvé dans cette conjoncture le moyen illusoire de sortir d’une posture peu confortable.

Il reste aussi qu’assumer le rôle de dirigeant d’un parti d’opposition n’est guère gratifiant, à tous points de vue. La rente, elle, est pourtant là, à portée de la main, avec tous ses attraits … Il suffit de quelques aménagements avec le pouvoir et avec sa propre conscience pour accéder enfin à ce que le regretté Ali Bey Boudoukha appelait « la mangeoire ».

Mohand-Amokrane Chérifi, expert et ancien chef de cabinet de Kasdi Merbah

Celui qui semble être l’éminence grise de la nouvelle instance présidentielle du FFS ne doit sa place qu’à la confiance de Hocine Aït Ahmed. Le fondateur du parti, à la recherche d’expertise, lui avait confié au cours des dernières années des missions précises. Cependant ses liens avec le parti sont distants.

Ancien fonctionnaire d’une organisation de l’ONU à Genève, M-A Chérifi n’est pas connu pour son activisme au sein du FFS. Sa contribution se limite à quelques conférences, entrevues et textes de réflexion.

Ancien chef de cabinet du premier ministre Kasdi Merbah (ex-chef de la Sécurité Militaire) et ministre du commerce dans le gouvernement d’Abdelhamid Brahimi, avant d’être recruté par le PNUD, M-A Chérifi est donc arrivé sur le tard au parti. Il s’est retrouvé au sommet sans avoir cheminé dans les structures du parti.

À la seule lecture de ses textes, on comprend vite qu’il ne possède ni la culture du FFS, ni son orientation politique originelle.

Sa présence à ce niveau de l’appareil n’est donc due qu’à sa qualité d’expert et au crédit dont il bénéficiait à ce titre auprès du fondateur du FFS. Comme d’autres avant lui, saura-t-il en être digne? Cet homme, dont la proximité avec les appareils du régime est notoire, est l’instigateur principal du cours des événements à la tête du parti. Quel rôle voudra-t-il lui faire jouer? Les prochaines semaines éclaireront certainement les militants sur les objectifs réels de l’instance présidentielle. Car comme chacun sait, un parti, aussi important que le FFS ne peut pas se contenter de nommer des responsables à tour de bras en guise de ligne politique et de stratégie d’alliances. Il faudra bien un jour ou l’autre prendre position et agir face aux enjeux cruciaux auxquels le pays fait face.

Le FFS dans les jeux du pouvoir

Mais l’incertitude ne devrait pas durer. En effet, le triumvirat Chérifi-Laskri-Hadj Djilani a d’ores et déjà donné un aperçu de l’orientation qu’il souhaite imprimer au parti dans les prochains mois.

Le communiqué du 30 mai 2018 a levé un pan du voile sur les objectifs de la nouvelle direction. Dans un texte insipide et creux, aux antipodes de la ligne politique et du langage du parti, la nouvelle instance présidentielle déclare en conclusion :

« Aujourd’hui plus que jamais, l’Algérie est à un tournant de son développement historique. Avant ou après la prochaine élection présidentielle, seul le rassemblement des énergies que le projet de reconstruction d’un consensus national et populaire vise à promouvoir, permettra d’affronter victorieusement les enjeux et les défis de ce nouveau siècle. » Cette conclusion n’offre guère de place à une large interprétation, il s’agit, sans grande ambiguïté, d’une offre de service dans le but d’intégrer le FFS dans le dispositif du régime.

Bien que la phraséologie de l’instance présidentielle soit particulièrement pesante, une phrase, chargée de sens, retient l’attention : « avant ou après l’élection présidentielle ». Cette indifférenciation temporelle indique que la nouvelle instance de direction du FFS n’accorde aucune signification politique à une élection présidentielle vraisemblablement jouée d’avance. Dans un contexte général troublé, Abdelaziz Bouteflika, impotent et mutique, pourrait très vraisemblablement être candidat à sa propre succession. Cette reconduction manifeste l’impasse gérontocratique au sommet du pouvoir réel, l’incapacité à identifier une relève en son sein. En tout état de cause, la prolongation d’Abdelaziz Bouteflika dans son rôle très commode de visage « civil » ou son remplacement par un homme coopté par le régime n’aura pour effet que d’accentuer la panne politique et d’aggraver la situation déjà très préoccupante du pays.

Il demeure que les éléments de son discours semblent indiquer que le néo-FFS amorce bel et bien un changement de cap, qui le conduira mécaniquement, de compromis en compromissions, à rejoindre la cohorte d’organisations-prétextes qui servent de vitrine au régime.

Clientélisme vs rajeunissement

Les derniers événements ont mis, pour le moment, un frein brutal à la transition que vivait le FFS. Après la disparition de son chef historique, le parti devait prendre le temps de la réflexion et de réorganisation pour entamer une nouvelle séquence de son parcours.

Cette transition allait plutôt dans le bon sens. Plusieurs jeunes militants ont émergé en montrant des capacités pour diriger le parti dans les années à venir. Une importante étape de cette transition devait être le congrès du parti qui devait donner un nouveau souffle au parti pour contrecarrer les desseins du régime.

Or, comme déjà évoqué, juste avant la tenue du 6eme congrès, Ali Laskri démissionne avec fracas et réussit avec ses partisans à imposer un congrès extraordinaire bureaucratique. Éloignant ainsi le parti de ses objectifs de rajeunissement des cadres, d’élargissement de la base et de redynamisation de l’action politique.

Pour montrer un semblant d’action et gratifier ses soutiens, la nouvelle direction a procédé à une série de nominations, certaines incompréhensibles, d’autres insolites, à l’instar d’un secrétaire national chargé de « la transition énergétique » et de celui chargé « du patrimoine » … La nouvelle direction a ratissé large, n’hésitant pas à faire appel à des personnalités qui s’étaient, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, retirées de la vie politique. Cet appel à un encadrement pas toujours très crédible ressemble à une stratégie de compensation pour combler le vide créé au lendemain du congrès extraordinaire.

On a pu constater le retour d’Ahmed Djeddaï, Abdelmalek Sadali et de Dalila Taleb au « bureau conseil », une sorte de think-tank ou de comité d’experts accessoire à l’instance présidentielle. Ce sont d’anciens responsables dont les trajectoires ont connu des fortunes diverses mais qui ont brillé par leur absence sur le terrain ces dernières années. Les observateurs notent aussi la nomination d’un admirateur de la « démocratie » d’apartheid israélienne, Essaïd Mougari qui s’était fait remarquer lors des élections locales à Boumerdès en 2017, par son soutien un candidat du Parti des travailleurs alors opposé à … Ali Laskri.

Ces décisions organiques se réduisent donc à une série de nominations souvent peu convaincantes, c’est un euphémisme, autour d’objectifs flous. Il ressort tout de même qu’à une nouvelle génération, la direction du FFS a préféré cyniquement le retour d’une vieille garde qui n’a plus grand-chose à offrir au parti mais qui aurait quelques comptes à régler.

Car il est clair que cette nouvelle configuration intègre un aspect revanchard qu’il ne faudrait pas minimiser, et qui est susceptible d’obérer gravement le futur du parti.

La figure de proue, l’instigateur et la cheville ouvrière

Le cours des événements permet de voir en Ali Laskri la figure de proue d’une opération de « redressement » dont l’architecte serait Mohand-Amokrane Chérifi. Dans le dispositif de la nouvelle direction, le premier secrétaire Mohamed Hadj-Djilani joue un rôle primordial. Contrôlant l’appareil, il peut agir avec toute latitude sans être dérangé par une quelconque opposition.

M. Hadj-Djilani a été nommé premier secrétaire depuis environ une année sans présenter le moindre bilan de son mandat. Il a été tête de liste aux législatives de 2017 à Aïn-Defla, où le parti n’a obtenu aucun siège. Aux élections locales de novembre 2017, il n’a pas réussi à obtenir un seul siège d’élu local dans sa Wilaya, notamment dans sa propre commune de Miliana.

Ancien syndicaliste du SNAPAP (1), il a été à deux fois membre du secrétariat national et est membre du parti depuis 2006.

Malgré un bilan peu impressionnant, la nouvelle direction l’a pourtant maintenu à son poste. Il est évident que l’instance présidentielle a intégré le premier secrétaire dans son dispositif de prise de contrôle totale du parti et la réorientation de sa ligne.

L’importante et inhabituelle couverture de la presse « indépendante » (2) dont bénéficie le premier secrétaire est un indicateur éloquent du soutien des appareils de la police politique. Le suivi des activités du FFS n’a jamais fait l’objet d’une telle attention ni un dirigeant du parti d’un tel traitement. Les services semblent avoir ferré un poisson qu’ils rêvaient de capturer depuis longtemps…

À suivre…

*Journaliste indépendant – Alger

(1) SNAPAP, syndicat autonome des personnels de l’administration publique.

(2) Pour une illustration du traitement médiatique cf.

https://news.google.com/stories/CAAqSQgKIkNDQklTTERvSmMzUnZjbmt0TXpZd1NoOGFIV1JyWDFaQ01ISXRhMnRMTXpseVRWaG5Wa3RFUlVOSlZrZ3dRV1pOS0FBUAE?q=mohamed+hadj+djilani&lr=French&sa=X&ved=0ahUKEwjhl8PR7pncAhVFbRQKHbHFA-oQqgIILTAA&hl=fr&gl=FR&ceid=FR:fr