L’avocat Nasreddine Lezzar à propos de l’affaire de cocaïne: «Chikhi n’est qu’un homme de main…»

Mohamed Fawzi Gaidi, El Watan, 15 juillet 2018

– La tentative d’introduire 701 kg de cocaïne en Algérie a échoué et a eu pour conséquences un remue-ménage au sommet des appareils sécuritaires de l’Etat. Pouvez-vous commenter cela ?

Le pendant politique, sécuritaire et institutionnel de ce ténébreux dossier est autrement plus grave. Il est vrai qu’aucune raison officielle n’a été donnée sur la brutale fin de fonction du policier en chef et autres haut gradés militaires. Même le Conseil supérieur de la magistrature a radié un procureur et son adjoint dans le cadre de l’affaire Kamel Chikhi (rien n’indique s’il s’agit des promotions immobilières ou du trafic de stupéfiants).

S’il est clair qu’une relation existe avec cette affaire vu l’ordre chronologique des événements, la nature de cette relation est plutôt obscure, trouble et troublante. Est-ce sa déclaration : «On doit être propre pour lutter contre la corruption» ? En elle-même l’assertion est pertinente, sauf qu’elle n’est pas politiquement correcte venant d’une autorité de ce niveau. Il faut rappeler que le général Benhadid a été mis en prison pour moins que cela.

Mais qu’est-ce qui explique que ce personnage, si discret par ailleurs, ait manqué de discernement à ce point ? N’y aurait-il pas des accointances d’un autre genre ou d’une autre nature ? En tout cas, il est difficile de croire que cette déclaration, qui aurait pu être traitée par une mise au point à sa mesure, puisse, à elle seule, expliquer une décision aussi grave.

– Que voulez-vous dire ? Que l’ex-DGSN serait gêné par ce dossier ou ce qu’il révélerait ? Pensez-vous à des défaillances dans les appareils de sécurité ?

Peut-être plus que cela ! Un autre constat est autrement plus tragique et préoccupant : une opération de cette envergure n’a été organisée qu’après avoir sécurisé l’itinéraire, et ce, au plus haut de la hiérarchie administrative et sécuritaire.

Comment expliquer une pareille audace d’introduction d’une quantité aussi importante par des canaux gardés, sécurisés, traversant des barrières censées être bien surveillées, si ce n’est par des assurances fiables données ou acquises auprès des autorités portuaires, douanières et sécuritaires ?

Cette marchandise n’a aucune chance de passer entre les mailles des appareils de détection sophistiqués dont disposent la douane et la police des ports, sauf par le biais d’une complicité humaine.

Personne ne prendrait le risque fou d’une pareille aventure sans assurances données par des cercles omnipuissants, siégeant au sommet des structures compétentes. Et là est le drame : la pègre tutoie les sommets de la hiérarchie administrative et sécuritaire du pays. Dans un autre pays, le gouvernement aurait démissionné ou aurait été limogé.

– La mafia siégerait-elle dans les sphères les plus élevées de l’Etat ? En tout cas, la justice saisie du dossier est attendue pour faire toute la lumière. Pensez-vous qu’elle pourra le traiter d’une façon souveraine et indépendante ?

En matière pénale, dans ce dossier comme dans un autre, la justice ne peut être ni souveraine ni indépendante. Les juges du siège (qu’on appelle la justice) qui rendent des jugements ne peuvent s’autosaisir.

Ils ne peuvent traiter que les dossiers qui leur sont soumis par le parquet (procureur) qui dispose de l’opportunité des poursuites. Le parquet déclenche l’action publique quand il l’estime opportun et classe le dossier quand il le souhaite. Le parquet est une structure qui dépend du ministère de la Justice et est, donc, un organe de l’Exécutif qui reçoit des instructions verbales et écrites du ministère de la Justice.

Par ailleurs, le dossier d’une pareille affaire est confectionné, d’abord, par la police qui mène son enquête préliminaire, théoriquement sur instructions du procureur, mais en pratique il arrive qu’elle échappe au contrôle. La police transmet les dossiers qu’elle veut bien transmettre avec les preuves qu’elle a préparées et/ou qu’elle a confectionnées.

Le procureur aura aussi sa part de préparation et de conditionnement de la procédure judiciaire et de la décision qui en découlera. Le juge d’instruction, qui est la première autorité judiciaire «indépendante» à prendre en charge le dossier pénal, est déjà conditionnée directement ou indirectement par ce que la police, la gendarmerie, ou la sécurité militaire, lorsqu’elle est impliquée, ont bien voulu lui transmettre.

Il va sans dire que dans un dossier de cette nature, où la sécurité de l’Etat est en cause, les services de sécurité mettront dans le dossier ce qu’ils voudront. Le procureur préparera le dossier selon les informations qui lui parviennent, les instructions qu’il reçoit et les contraintes qui s’imposent à lui. Il peut facilement être manipulé. L’itinéraire du magistrat instructeur est ainsi tracé et la décision «souveraine et indépendante» du juge du fond est substantiellement préparée.

– Dans le langage populaire, cette affaire est assimilée à celle de Khalifa que vous avez très bien connu. Quel est votre commentaire ?

Je réfute cette comparaison globalement et dans le détail. Il n’y a aucune ressemblance entre les deux affaires. Le groupe Khalifa est parti sur des bases saines, il a injecté de l’argent propre dans un circuit propre, dans des activités d’avant-garde (informatique) créatrices d’emplois (travaux publics, prestations, transport aérien national et international) des activités lucratives (banques, médicaments…).

On pourrait à la limite faire le procès de sa gestion ou de certains de ses agents. Le cas qui nous intéresse ici est un trafic de drogue enclenché par de l’argent venu d’on ne sait où et qui va on ne sait où. Un argent sale, destiné et investi dans la pourriture.

– Comment évaluez-vous le principal accusé ?

Tiens, là une petite ressemblance ! C’est ainsi qu’on appelait Moumene Khalifa. Je vous raconte une anecdote : le hasard m’avait placé, quelques jours avant le déclenchement de cette affaire, dans une audience de vente aux enchères d’une assiette foncière indivise à laquelle soumissionnait Kamel Chikhi. Pour des raisons liées au dossier, je me suis mis à l’observer. Quelques points me reviennent à l’esprit :

– Dans la soumission, il avançait avec prudence et hésitation, par petites tranches.

– Il ne se manifestait pratiquement qu’à la dernière seconde.

– Il était loin de donner l’image d’un investisseur sûr de lui, qui ne lésinait pas sur les détails.

– Il se retira de la course à un montant assez réduit, abandonna un site qui aurait pu être spéculatif pour ses projets.

– Il donnait plutôt l’image de quelqu’un qui comptait son argent.

– Il s’est déplacé lui-même pour une opération, alors que quelqu’un de la stature financière qu’on lui prête aurait délégué un émissaire.

– L’intéressé n’avait ni le profil d’un magnat du foncier ou de l’immobilier ni celui d’un trafiquant de drogue.

L’idée que je me fais de lui est qu’il n’est qu’un homme de main, un prête-nom. En tout cas, il ne peut être ni à la hauteur ni à la tête d’une opération de criminalité transnationale.

– Cette affaire continue à remuer le sérail et pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. On parle de trafic de drogue, de blanchiment d’argent sale et de salissement d’argent propre. Pouvez-vous nous expliquer la nuance ?

Le concept de blanchiment d’argent se réfère à l’activité exercée pour dissimuler l’origine des fonds ayant été obtenus moyennant des activités illégales. Le but du blanchiment est que l’argent apparaisse comme le résultat d’une activité économique ou financière légale.

Celui qui blanchit de l’argent cherche donc à légitimer les fonds provenant du trafic de drogue, de la corruption, de la fraude fiscale, de la contrebande, de la vente d’armes ou d’enlèvements, entre autres activités, de sorte que l’argent puisse entrer et être distribué dans le système financier légal.

Ainsi, dans les pays dotés d’un système de contrôle comptable et fiscal performant, il est intéressant de blanchir l’argent afin de pouvoir le fructifier de façon légale, efficace et sereine.

Le salissement de l’argent propre est un phénomène inverse, pire que le blanchiment en ce sens où l’argent pourri est introduit dans des circuits «réguliers». L’argent propre dégénère vers les espaces malsains où les bénéfices sont immenses et non contrôlés. Ce phénomène est enregistré dans les pays, comme le nôtre, où le contrôle comptable juridique et fiscal est approximatif.

Les détenteurs de capitaux préfèrent les faire tourner dans les espaces opaques. Dans le cas qui nous intéresse, tout porte à croire qu’un cercle vicieux s’est constitué. L’argent tourne entre la spéculation foncière, immobilière et le trafic de devises et de drogue sans qu’on connaisse le sens de la rotation.

Il est difficile de dire, maintenant, si l’argent est né dans la spéculation foncière et immobilière puis est allé vers le trafic de drogue ou s’il a emprunté le chemin inverse, ou, aussi, s’il tourne alternativement et successivement dans les deux sens.

– Vous êtes un observateur de la vie judiciaire et de la vie politique, pouvez-vous évaluer la gravité de cet événement ?

L’évaluation et la perception de la gravité de cette affaire et ses aspects destructeurs nécessitent la présentation de certains éléments.

– Les spécificités de la cocaïne et ses effets pervers : la cocaïne est une drogue forte aux effets pervers et ravageurs sur le plan personnel, social, familial et économique. Sa consommation provoque immédiatement l’euphorie et l’indifférence à la fatigue. Elle plonge le consommateur dans un sentiment de toute-puissance intellectuelle.

Cet état passager laisse très vite place à la «descente», soulignée par des états de types dépressif, anxieux et d’irritabilité. Lors de cette descente surviennent de nombreux suicides. Très vite, la cocaïne conduit au «craving» : l’irrémédiable et irrépressible envie de consommer le produit. Elle engendre une détérioration des conditions de vie. L’usager qui gérait sa consommation peut tout à coup «déraper» sans s’en rendre compte.

– La quantité : La dose type de cocaïne et d’une moyenne générale de 100 mg. Un kilo contient un million de milligrammes, donc, 10 000 prises/10 000 personnes. La cargaison représente 701 000 000 prises.

– Peut-on comprendre que si cette quantité avait été introduite, le désastre aurait été immense ?

Absolument et pour le mesurer, faisons un peu d’uchronie en nous posant la question : que se serait-il passé si le coup avait réussi ? L’injection de cette quantité sur le marché aurait provoqué une chute des prix et, donc, boosté la consommation, augmenté le nombre de consommateurs, de vendeurs et de dealers. La cocaïne est une drogue chère qui a un effet fugace. L’effet enivrant et euphorisant dure environ deux heures.

La dépendance, inhérente à toute drogue, provoque une autre demande, etc. Sa liquidation au détail aurait impliqué d’autres équipes de petits revendeurs, qui sont en même temps des consommateurs. Vendue à un prix relativement plus abordable, la cocaïne aurait augmenté ses parts de marché et son personnel, tous grades confondus, vendeurs en gros et semi-gros, petits revendeurs à la sauvette, petits, moyens et gros dealers, gros trafiquants internationaux. Cette quantité, une fois consommée, aurait appelé d’autres commandes équivalentes et même supérieures. Et le cycle infernal est ainsi enclenché.

– Mais il semble que cette drogue dure était destinée à l’exportation ?

Oui c’est possible, du moins en partie, mais les dégâts sont aussi graves. Les pays de transit sont aussi des pays de consommation et se transforment aussi en pays de production. Le processus est classique : l’introduction, pour le transit, fait découvrir le produit qui s’invite dans la consommation locale et la drogue qui ne faisait que passer sera produite localement pour une réduction des coûts.

Cette opération n’est en fait que le coup d’envoi de la création, en Algérie, d’un cartel de Medellin qui ferait de notre pays une plaque tournante de la production et du transit de cette drogue et d’autres stupéfiants. L’aboutissement de ce processus se réalisera moyennement dans les cinq ans.

Au plan économique, des experts ont disserté sur le montant engagé et le chiffre d’affaires escompté de cette opération, mais il y a d’autres règles dans ce domaine. L’argent de la drogue se recycle dans la drogue, qui est un produit à rotation rapide, et aussi dans l’alcool, la prostitution, les jeux de hasard et toutes les activités interlopes. Le capital investi dans la drogue engendre de gros bénéfices, se recycle et se multiplie dans des saletés qui, sans être les mêmes, ne sont pas tellement différentes.

L’argent sale attire l’argent propre dans son espace et non l’inverse. Ainsi, nous serions devant un salissement de l’argent propre qui est pire que le blanchiment de l’argent sale. Le trafic de drogue et le proxénétisme sont des disciplines voisines, reliées par plusieurs passerelles qui permettent de passer de l’une à l’autre, et leurs territoires, leurs adeptes, leurs locataires se confondent. Ainsi naissent et se développent les pègres et se détruisent des sociétés humaines.

– Cette affaire vous inspire-t-elle des réflexions ?

Nous ne sommes pas devant une criminalité de droit commun, il s’agit d’un acte de criminalité politique qui vise la déstabilisation du pays. Cette affaire est un signe avant-coureur de l’effondrement de l’Etat algérien. Cette situation tragique que nous inflige le malheur des temps me rappelle deux citations de Victor Hugo : «La République est nue» ; «l’histoire a pour égout des temps comme les nôtres.»