Que se passe-t-il au FFS? – Premier épisode

La caporalisation en cours du dernier parti autonome en Algérie

Rafik Lebjaoui*, Algeria-Watch, 15 juillet 2018

Dès sa sortie de la clandestinité en 1989, lors de l’éphémère parenthèse démocratique à la suite des émeutes d’octobre 1988, le Front des forces socialistes (FFS), fondé par Hocine Aït Ahmed, a fait l’expérience d’une succession d’opérations de déstabilisation et de sape de la part de la police politique. Ces manœuvres répétées, visant à prendre le contrôle du parti, ont toujours eu pour objectif de créer un climat d’incertitude et pour effet de susciter le trouble chez les militants.

La série quasi-ininterrompue de manipulations, d’intoxication, d’infiltration et de retournement de cadres menées par la police politique à l’encontre du FFS est systématiquement scénarisés par la majorité des journaux algériens contrôlés par le régime. Ce storytelling, décliné sous divers registres, a fini par faire accroire à des observateurs distants que le seul parti d’opposition réelle ne sort d’un conflit interne que pour retomber dans un autre, donnant ainsi au fil des années l’image d’un mouvement en crise perpétuelle.

La démarche méthodique et au long cours de la police politique a pour objectif stratégique de caporaliser, ou au moins à affaiblir, l’un des très rares acteurs politiques autonomes, qui exprime une pensée politique cohérente et réaliste, susceptible de permettre au pays de dépasser une situation de plus en plus dangereuse de blocage dans une dictature stérile et liberticide.

Malgré le déploiement de méthodes dénotant une absence totale de scrupules, le parti a su résister à ces campagnes incessantes grâce au courage et à l’honnêteté absolue de son chef historique et à la clairvoyance et au sens du discernement de ses militants.

Tout au long de ce quart de siècle marqué par un fleuve de sang (1), la dilapidation effrénée de ressources et la dislocation de la cohésion sociale, le FFS n’a pas plié et a échappé à la caporalisation voulue par le régime. Ce dernier, qui a réussi à étouffer toutes les autres voix contestataires autonomes, peut se targuer d’avoir créé une scène politique complètement factice qui compte des figures tant islamistes que modernistes censées représenter l’ensemble du spectre politique et associatif du pays.

Ce paysage créé de toute pièce, qui ne trompe aucun algérien et permet de gratifier des clientèles, est surtout destiné à la consommation extérieure, aux protecteurs étrangers dont les opinions publiques sont soucieuses d’apparences démocratiques. Grâce à sa police politique le régime peut ainsi présenter à ses partenaires une vie politique « classique » avec les institutions idoines et où, face au pouvoir existe une opposition parfois véhémente, mais totalement artificielle et donc malléable à l’infini.

Dans ce panorama en trompe-l’œil et en faux semblants, dont, répétons-le, personne n’est dupe, le FFS a su préserver son intégrité et son indépendance. Les tentatives de corruption, les tirs croisés du régime, des partis de façade et d’une presse servile n’ont jamais cessé, mais le premier parti d’opposition à la dictature a résisté aux sirènes et aux pressions pour rester le seul acteur crédible aux yeux de l’opinion publique algérienne.

L’instrumentalisation cynique des statuts

Toutes les manœuvres visant à noyauter le parti et en orienter l’action en faveur du pouvoir finissaient immanquablement par se briser sur la rigueur de Hocine Ait-Ahmed. Mais cette capacité de résistance aux intrigues a été naturellement très amoindrie par sa disparition le 23 décembre 2015.

En février dernier, l’un des membres de l’instance présidentielle, Ali Laskri, annonce sa démission dans un communiqué transmis à la presse, en exigeant la tenue d’un congrès extraordinaire afin de pourvoir les sièges vacants de l’instance collégiale de direction, invoquant pour cela les statuts du parti.

Cette démission surprise a rencontré une réelle incompréhension chez de nombreux militants et sympathisants du parti. D’autant qu’aucune raison expliquant une décision aussi significative n’est invoquée. Quelles en sont les motivations précises et pourquoi avoir choisi une période marquée par une grande incertitude sur les intentions du régime quant à la reconduite d’un chef d’État très amoindri pour un cinquième mandat, sommet d’une impuissance absurde à se renouveler?

Comment un haut dirigeant du FFS peut-il entreprendre une démarche aussi spectaculaire que clivante dans un parti qui prône depuis plusieurs années le consensus?

Ces questions demeurent sans réponse pour le moment.

Il demeure que cette démission et cet appel aux statuts du parti se fonde sur le fait que les participants au congrès extraordinaire sont ipso facto les délégués au congrès ordinaire précédent. Or, le dernier congrès de ce type s’est tenu en 2012 et nombre des délégués ont été évincés ou ont quitté le parti du vivant de son fondateur Hocine Ait-Ahmed. De ce fait, le congrès extraordinaire est, pour une large part, composé de membres qui n’ont plus de lien organique avec le parti ou qui ont perdu toute légitimité.

La prise de pouvoir par le triumvirat

Les semaines qui suivent la démission d’Ali Laskri sont le théâtre d’une agitation sans précédent, notamment sur Facebook. D’anciens dirigeants du parti, qui ont brillé par leur absence, pour certains depuis plus de dix ans, sortent de leur hibernation et de leur mutisme pour s’épancher dans des déclarations vindicatives et largement dénuées de substance politique. L’atmosphère autour du parti s’alourdit au fil de gesticulations et de discours confus, dénués d’analyses probantes et de propositions concrètes.

La décomposition en cours est en effet traduite par le vide conceptuel et de revendications vagues mais acrimonieuses et sans liens avec le contexte politique général. Le discours d’Ali Laskri et de ses supporters est en effet, essentiellement articulé autour de la revendication de la réintégration -du retour – des anciens militants dans le giron du parti. Il s’agit là du seul leitmotiv, de l’unique mantra de ce groupe qui ne formule aucune proposition politique alternative ou novatrice.

Cette revendication à la pertinence contestable, au regard des motifs ayant conduit le parti à se séparer de certains de ces ex-militants; est accompagnée de la critique virulente, ad personam, de plusieurs cadres du parti, pourtant connus et reconnus comme fidèles à la ligne du parti, tracée par feu Aït Ahmed.

Ce lynchage verbal s’est accompagné d’intimidations et de violence physique totalement étrangères aux usages du parti. Ainsi deux cadres ont été agressés physiquement dans l’enceinte même du siège du parti à Alger. Une ancienne députée a aspergé d’eau un membre de l’instance présidentielle pendant le conseil national extraordinaire du 9 mars 2018. Lors de ce même conseil, les partisans d’Ali Laskri ont littéralement assiégé la salle de réunion, huant et invectivant certains membres du conseil national lors de leurs prises de parole. Des méthodes barbouzardes inédites dans la longue vie du parti. Cette session a été marquée par le refus des alliés d’Ali Laskri de soumettre au vote le choix entre la tenue d’un congrès ordinaire ou extraordinaire.

La parole « d’honneur » d’Ali Laskri

Devant l’impasse, un nouveau conseil national est convoqué quinze jours plus tard. Dans une atmosphère tendue, ce second conseil national a permis, sous la médiation du bureau du Conseil, d’aboutir à un compromis consistant à convoquer un Congrès extraordinaire avec pour seul ordre du jour de compléter les trois sièges vacants de l’instance présidentielle, y compris celui d’Ali Laskri.

Ce compromis élaboré par le bureau du Conseil a été accepté par l’ensemble des protagonistes, notamment le premier secrétaire Mohamed Hadj-Djilani et le démissionnaire Ali Laskri qui a donné sa « parole d’honneur » devant les membres de l’instance présidentielle, le premier secrétaire et les membres du bureau, de respecter ce compromis.

La résolution a été ensuite lue par le président du bureau du Conseil national, Mohand Amokrane Chérifi. Ainsi, les cadres ont soutenu la résolution du conseil pour la tenue d’un congrès extraordinaire. Celui-ci s’est tenu le 20 avril. Ce jour-là, à la stupéfaction des militants, Ali Laskri et M.A. Chérifi, avec la complicité du premier secrétaire, reniant leur engagement solennel, présentent une liste aux congressistes. La manœuvre, fondée sur le mensonge et la tromperie, se révèle crûment.

A l’issue du scrutin, la liste « surprise » constituée secrètement par Mohand Amokrane Chérifi et Ali Laskri, obtient la majorité des voix contre la liste composée à la dernière minute par de jeunes élus du parti. 44 voix ont fait la différence. À l’évidence, Ali Laskri et Mohand-Amokrane Chérifi appuyés par le premier secrétaire Mohamed Hadj-Djilani avaient préparé le terrain en vue de s’assurer rapidement le contrôle du parti et ainsi avoir les mains libres pour imposer un plan qui se sera révélé quelques jours plus tard.

La surprenante mais très révélatrice bienveillance de la presse

Les journaux qui ont traité de la démission de Ali Laskri et du congrès extraordinaire ayant porté le trio Laskri-Chérifi-Hadj Djilani à la tête du parti, font preuve d’une surprenante bienveillance, sans précédent, à l’égard du FFS. Quasiment tous les journaux ou sites d’informations ont repris au mot près la thèse d’Ali Laskri. Ce dernier est présenté comme le redresseur d’un parti qui se serait éloigné de ses principes fondateurs.

Cette unanimité médiatique est illustrée par ces quelques titres de la presse :

« Ali Laskri reprend les rênes » L’Expression, « Ali Laskri sort renforcé, le cabinet noir isolé » TSA, « Laskri annonce un assainissement » Liberté

De même, le journal en ligne Algérie patriotique, qui appartient à la famille du sinistre général Nezzar, s’est joint à ce concert au garde-à-vous en reprenant à son compte le même discours d’un prétendu retour à la ligne historique du parti. Du jamais vu dans les annales de la couverture – rare et en général très négative – des activités du parti par la presse du régime.

Dans la foulée de son élection, la nouvelle direction s’est lancée à marches forcées dans une course aux nominations, dont l’objectif est très clairement le contrôle total du parti dans les plus brefs délais. La purge aux allures de règlement de compte commence au lendemain de l’installation de la nouvelle équipe. Les cadres du parti sont écartés, le chef du groupe parlementaire remplacé. Un nouveau secrétariat national d’une quarantaine de personnes est mis en place, une « chancellerie » diplomatique de cinq personnes est désignée, un « bureau conseil » comprenant d’anciens dirigeants écartés par Hocine Ait-Ahmed est créé. Un nouveau directeur de Libre Algérie est désigné. Viendra probablement le tour des sections et des fédérations dans les prochaines semaines.

Les trois séquences politiques précédant la reprise en main

Les funérailles de Hocine Aït Ahmed, organisées de manière exemplaire par le parti et la famille du défunt, ont provoqué le mécontentement affiché du régime qui s’est vu refuser toute implication dans l’événement. L’image du gouvernement Sellal aligné en rang d’oignons en face de la famille d’Aït Ahmed et des dirigeants du parti avec le cercueil au milieu du salon d’honneur de l’aéroport d’Alger, restera longtemps dans les mémoires.

L’adieu au vieux Leader et les deux scrutins de l’année 2017 constituent des phases riches d’enseignements :

 
Le nombre impressionnant d’Algériens de tous horizons, les images sont éloquentes, qui ont accompagné le défunt à sa dernière demeure dans son village natal a montré au régime que le FFS bénéficiait d’une audience intacte et du respect de la population. La ferveur et la discipline populaire qui a répondu aux mots d’ordre du parti a constitué une véritable piqure de rappel pour la police politique.

 
Les élections législatives de mai 2017, qui ont vu le parti obtenir quatorze sièges, malgré ses faiblesses et ses limites, confirment une implantation réelle du parti en dépit d’un environnement administratif et policier adverse. Dans un contexte de fraude et de délire politique, le FFS a su maintenir une présence au sein de l’assemblée nationale, notamment avec l’élection à Alger de Salima Ghezali, une figure de l’opposition, ancienne directrice de l’hebdomadaire interdit La Nation, prix Sakharov des droits de l’homme et qui a été la conseillère écoutée de Hocine Aït Ahmed pendant une vingtaine d’années.

 
Les élections locales de novembre 2017 démontrent clairement la capacité de mobilisation du parti et, avant tout, l’émergence d’une jeune génération de militants capable de poursuivre le combat historique du FFS.

Ces trois séquences ont convaincu le régime de l’urgence de la neutralisation du parti pour l’intégrer dans le jeu factice d’une scène politique intégralement contrôlée.

Les conditions juridiques, par l’exploitation des statuts, et la présence d’éléments acquis au régime dans l’instance de direction ont permis aux services spécialisés du régime d’agir promptement pour réduire, enfin, l’unique bastion politique échappant à sa mainmise.

C’est chose faite pour le moment.

À suivre…

Journaliste indépendant – Alger

(1) Hocine Ait-Ahmed s’adressant au général Nezzar lors du procès de la Sale Guerre à Paris en juillet 2002 : « Entre toi et moi, il y a un fleuve de sang. »