Les stades, ces tribunes politiques

Chaque week-end, les supporters de football font le procès des gouvernants

Liberté, 12 juillet 2018

La dernière chanson en date du groupe “Ouled El-Bahdja” s’intitule “Casa del Mouradia”, en référence à la célèbre série Netflix “La casa de papel”.

Les gradins des stades de football, notamment dans l’Algérois, ne résonnent plus au rythme de chants exclusivement sportifs. La tendance, ces dernières années, est surtout à la revendication politique. Repris en chœur, dans une parfaite harmonie, les supporteurs de clubs de football entonnent des chants au contenu politique parfois étonnant, des messages adressés explicitement aux hauts responsables du pays. Les tribunes des stades se transforment ainsi en un tribunal géant où se tiennent de véritables procès politiques. Chaque week-end, la jeunesse accuse, délibère et condamne ceux qu’elle tient pour “responsables de ses malheurs”, les gouvernants. Chantés ainsi à pleins poumons, ces “réquisitoires” retentissent dans les stades, ponctués d’applaudissements nourris aux sons du tambour et de la derbouka. Les tribunes parsemées de tifos géants ainsi que de banderoles et éclairées de fumigènes, s’enflamment. Un des groupes qui a fait le plus parler de lui durant les dernières semaines de la saison écoulée, est celui des supporteurs de l’USM Alger, dit “Ouled el-Bahdja” (comprendre : enfants d’Alger). C’est le cas aussi du groupe Torino, du MC Alger, les “frères ennemis” d’à-côté… Ces deux groupes ont près de 50 000 abonnés chacun sur leurs pages Facebook respectives et leurs vidéos ont été vues des millions de fois sur Youtube. De l’avis de leurs fans, ils tirent leurs succès de “la véracité des paroles” qui touchent d’une manière ou d’une autre le citoyen lambda. Encouragés par une masse de jeunes, actifs autant sur les réseaux sociaux qu’à l’occasion des matches livrés par leurs équipes favorites, ces groupes sont carrément adulés par leurs fans. Le choix des paroles, qui révèlent souvent un travail de recherche certain, est fait de manière subtile, sans l’emploi de mots vulgaires ou injures. Un fait largement relevé et salué comme en témoignent plusieurs commentaires d’internautes postés sur leurs pages et vidéos. “Même dans la chanson, ils n’insultent pas. On peut même les écouter avec nos parents, c’est pour ça que j’aime ce club, ils (les supporteurs, ndlr) sont raffinés…”, commente une jeune femme, “Ilhem usmiste”, sur la page Facebook d’“Ouled el-Bahdja”.

Le “cinquième mandat” au menu des gradins

Les paroles tournent ainsi autour de l’actualité du pays et de la vie quotidienne d’un jeune Algérien. Elles sont écrites en arabe dialectal, utilisant des termes simples, directs, avec un strict respect de la rime. La dernière chanson en date, du groupe “Ouled el-Bahdja”, s’intitule “Casa del Mouradia”, en référence à la célèbre série Netflix “ La casa de papel”, qui relate l’histoire de huit voleurs qui organisent une prise d’otages dans la maison royale de la Monnaie d’Espagne. Sortie il y a tout juste un mois, la vidéo compte plus d’un million de vues sur Youtube. Dans le premier extrait, ils évoquent leur désespoir : “Sa’aât lefdjer ou majani noum (c’est bientôt l’aube et je n’ai toujours pas sommeil), rani n’consomi ghir bechouia (je consomme à petite dose —‘la drogue’—)”. Ils posent ensuite la question de savoir qui est responsable de leurs malheurs. “Chkoun seba ou chkoun nloum ? Mélina men lem’ïcha hadiya (à qui la faute, qui en est responsable ? Nous en avons marre de cette vie)”. Dans le deuxième extrait, ils critiquent le système, notamment le clan présidentiel accusé de préparer le cinquième mandat. “Fi louwla, n’qoulou jazet, h’chaw’halna bel aâchria (le premier mandat, disons qu’il est passé, on nous a dupés avec la décennie noire), fel tania h’kaya banet la casa del Mouradia (au bout du second mandat, c’est devenu clair, l’histoire de la casa del Mouradia), fel talta leblad ch’yanet bel masaleh el chakh’siya (au troisième, le pays a faibli à cause des intérêts personnels), fel rabâa poupiya matet ou mazalet el qadiya (au quatrième mandat la poupée est morte et l’affaire se poursuit), wel khamsa rahi t’suivi binat’houm meb’niya (le cinquième mandat va suivre, entre eux c’est combiné)”.

Ils veulent partir, ils le disent ! 

Dans la seconde chanson, interprétée par les supporters de l’USMH, nommés “El-Kawasser”, sont évoqués, pêle-mêle mais en toute harmonie, le climat politique régnant dans le pays, le transfert illicite de l’argent du contribuable vers l’étranger pour l’acquisition de biens immobiliers, ainsi que les inégalités sociales. “Dzaïr baâtouha ou q’semtouha chritou gue3 les villas fi Paris (l’Algérie, vous l’avez vendue et partagée, vous avez tous acheté des villas à Paris), ouled l’harka hadou li ba3ouha zawali fi bladou rahou kari (les fils de harkis l’ont vendue, le pauvre est locataire dans son pays)”. Et de poursuivre : “Ikhelouk dima 3ayech fel mahna t’khemem ghir aâl l’khobza w’drari (ils te laissent croupir dans la misère, préoccupé par la pitance), el chaâb l’youma 3tawlou el ta3mar, desespera meli rahou sari (le peuple, abandonné à la drogue, est désespéré de ce qui se passe)”. Comme leurs homologues du Mouloudia, ils s’interrogent sur la source de leurs problèmes. Une question à laquelle ils apportent la même réponse : “Chkoun s’babna ? El doula hia li s’babna, s’bab aâdabna (qui est responsable de notre souffrance ? L’État est la cause de nos problèmes, la cause de notre souffrance)”.
La solution pour eux est l’exil. Ils le disent : “La solution rahi fel harga (la solution est dans la harga), yama kouli 3leh raki tabki ? (maman dis-moi pourquoi tu pleures ?) Yek hadouk li khanou l’fellagas (ils ont trahi les fellagas), khelini nahreb ou n’risqui (laisse-moi fuir et risquer ma vie)”. D’autres chansons expriment leur amertume, comme “Qilouna” (foutez-nous la paix) ou encore “Babor elouh”, où ils chantent la vie de misère que mènent les couches défavorisées face à la cherté de la vie, la difficulté de la jeunesse à trouver un emploi. Aussi, leurs problèmes et préoccupations qu’ils essayent d’oublier en s’adonnant à la drogue quitte à y sombrer, l’espoir d’un avenir meilleur… de l’autre côté de la Méditerranée.
Ces chants, dont on a tendance à ignorer la portée et le sens profond sont pourtant révélateurs d’un malaise certain. Ils expriment de profondes plaies dans le corps d’une jeunesse frappée de plein fouet par le chômage, l’oisiveté et le désespoir. Longtemps stigmatisée, cette jeunesse dont on a tendance à penser qu’elle ne communique que par la violence, fait montre, à travers ces chants, d’une conscience politique dont on ne peut plus douter. Saura-t-on les écouter ?…

Sihem Benmalek


Le sociologue Karim Khaled à propos des chants politiques dans les stades

“La jeunesse veut en finir avec l’ordre établi”

Karim Khaled est docteur en sociologie. Il est spécialiste des questions touchant la fuite des compétences professionnelles algériennes (fuite des cerveaux). Actuellement chercheur permanent et responsable de l’équipe “Politiques d’éducation et de formation” au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread). Dans cet entretien, il analyse le “sens caché” des chants politiques dans les stades algériens, leur dimension historique. Il évoque aussi leurs impacts possibles.

Liberté : La politique s’invite de plus en plus dans les stades. Des chants politiques sont écrits par plusieurs groupes de supporters de clubs de football, notamment ceux de l’Algérois, comment expliquez-vous cette nouvelle tendance ?

Karim Khaled : Par politique, il faut entendre  gestion de la cité, à la gouvernance de l’imprévu et de l’imprévisible avec beaucoup d’imagination, de partage de pouvoirs et de crédibilité. Or, il s’est avéré que la problématique du politique en Algérie relève de la triade défendue (religion, sexualité et politique), rendue, depuis l’indépendance, impensée et impensable. Face à cette hégémonie, à la fois, communautariste et idéologique unanimiste, empêchant tout épanouissement individuel et collectif, les espaces sociaux de sociabilités collectives, comme les stades, deviennent des soupapes, une échappatoire et une libre expression des refoulés, des inquiétudes et aspirations. Quand le politique, en tant que pratique sociale des sociétés où on mesure le degré de conscientisation historique, est confisqué, tous les moyens sont bons pour l’exprimer, dont les stades, la chanson, l’expression artistique…Donc, dire que la politique s’invite dans les stades, c’est nier la dimension historique de cette dernière qui confirme le contraire, puisque dans beaucoup de situations les processus politiques sont nés dans les “marges”, par les classes dites “dangereuses”.  Il faut placer les chants dans les stades dans leurs contextes historiques. Ils expriment des contenus et des thématiques du moment et dans d’autres situations, ils expriment des questions qui relèvent du transgénérationnelle, c’est-à-dire des sujets restés refoulés, transformés en mémoire collective et transmis d’une manière inconsciente entre générations, à l’image de la question de l’identité berbère longuement revendiquée et sans relâche par les supporters de la JSK.  Idem, pour des questions politiques liées aux injustices, aux exclusions, aux désarrois, visa, clientélisme, prédation,… exprimés par des chants rythmés et bien maîtrisés sur le plan de la richesse sémantique et le vocabulaire utilisé, notamment dans l’Algérois. De ce point de vue, les chants dans les stades deviennent des “armes” politiques redoutables. Ils peuvent être aussi des “baromètres” qui nous donnent de la mesure sur l’état réel de la situation sur le plan social, économique et politique d’une société.

Mais si l’on se penche sur ces chants en termes de contenu politique, comment les évaluez-vous ?

Il y a une puissance du vocabulaire. Une profondeur dans le contenu politique.
Des chants porteurs de messages multiples. Si nous essayons de les thématiser, ils peuvent exprimer à la fois le désarroi social, une frustration, mais aussi une aspiration et des revendications politiques du moment. Et ils posent une problématique importante qui est celle de l’épanouissement individuel et collectif, notamment quand ils disent “halou bab el konta” (ils ont ouvert la porte de l’angoisse). Collectivement, ça exprime un désarroi profond. Et c’est aussi une manière de rappeler aux gérants des politiques publiques les lacunes, les dérives et les échecs. Cette génération bouscule donc quelque part l’ordre établi dominant.
Elle veut en finir avec l’ordre établi. Elle essaye de disloquer de l’intérieur par l’intermédiaire du chant. Tout ce qui était jusque-là haram politiquement, est devenu possible. Et la jeunesse l’exprime de manière claire, dans les stades, à travers le chant. Le sens caché de ces discours, c’est donc de remettre en cause un ordre établi et imposé. Une forme d’expression symbolique d’une catégorie d’âge, qui est la jeunesse.

Ces jeunes supporters sont pourtant souvent stigmatisés et considérés comme des “voyous”, une catégorie de la société complètement ignorante, sinon désintéressée de la chose politique…

Les pratiques d’infantilisation ont pris corps dans le corpus des discours politiques depuis les évènements du printemps berbère (avril 1980) et les évènements d’octobre 1988, pour stigmatiser les jeunes révoltés et les désigner comme des perturbateurs de l’ordre établi. Or, la jeunesse n’est qu’un mot. Car, réellement, il y a des jeunesses ; une minorité qui vit dans les sillages des privilégiés et une majorité qui vit dans l’exclusion avec toutes ses formes, dont le stade est transformé en un espace social “d’expression libre”. Depuis les événements d’octobre 88, et plus exactement après l’avènement de la nouvelle Constitution de 1989, la jeunesse devient le centre des discours politiques des partis politiques nouvellement agréés. On passe de la stigmatisation aux excès du jeunisme !
Une forme de louanges de façade à des fins électoralistes. Stigmatiser la jeunesse relève donc de la politique dominante depuis l’indépendance. C’est une forme de paternalisme politique. On a tendance à dénigrer, et ce processus de dénigrement cache en soi une forme de domination invisible. C’est comme le rapport de l’homme à la femme. Tous les êtres vulnérables sont stigmatisés sous forme d’un processus de jugements moraux pour justement perpétuer ce complexe de dominé.
Et ce paternalisme ambiant et dominant handicape toute dynamique, notamment celle de la jeunesse. Si on revient au Mouvement national, il a été déclenché par des jeunes. C’est une jeunesse qui a compris le sens de l’histoire dans un contexte bien déterminé, qui a saisi la chose politique, et qui a renversé ce rapport de dominant sous la forme d’un projet de décolonisation. Les six comme les vingt-deux étaient tous des jeunes.

Si l’on peut qualifier ces chants comme des cris de rage, de ras-le-bol, comment interprétez-vous l’indifférence des autorités publiques face à ces revendications politiques formulées dans les stades ?

Les classes populaires vivent avec ce qu’on appelle leurs frustrations de manque de situations économiques et culturelles, cela se transforme en violence symbolique. Et la violence symbolique c’est vivre un manque, absorber des situations douloureuses sans avoir cette possibilité de répondre ou de réagir. C’est aussi un sentiment intérieur auquel on trouve des difficultés à lui donner du sens.
Ce sentiment s’exprime donc collectivement à travers des chants bien structurés, des mots bien choisis, avec un rythme musical extraordinaire. Et ce n’est jamais un hasard si les jeunes viennent au stade s’exprimer collectivement avec des chants préparés et des instruments de musique accordés.
Il y a donc un travail bien réfléchi en amont.
Une bonne gouvernance suppose l’existence de veille et de l’écoute active aux pulsions profondes de la société, sinon cette gouvernance se transforme en un syndrome de la maladie du pouvoir. Quand la maladie du pouvoir se combine avec la dépendance aiguë au jeu, l’aliénation sera au rendez-vous et prend corps dans la société. Dans ces conditions, l’investissement politique dans ces espaces est très “juteux” pour perpétuer la domination.

Est-ce qu’on peut déduire que la jeunesse fait de la politique dans les stades parce que ce domaine reste verrouillé ?

C’est en effet parce que les autres espaces sociaux n’existent pas. Mais en parallèle, les moyens de communication sont aujourd’hui multiples et ont révolutionné le monde. Il serait donc absurde de verrouiller l’expression politique ou chercher à cacher la vérité. Les systèmes politiques intelligents sont à l’écoute des pulsions de la société. Ils essayent de réguler des situations bien précises. Comme c’est le cas de la jeunesse actuellement. Il faut donc prendre cette jeunesse telle qu’elle est et éviter de véhiculer des messages populistes et mensongers à son égard.

Est-ce que les autorités doivent prendre au sérieux cette nouvelle tendance, et comment devraient-elles percevoir ces messages ?

Ces chants constituent une forme de menace relativement voilée. Et si cette menace n’est pas prise en considération, elle se traduira par des faits dans la réalité, des violences extrêmement dangereuses comme on le voit aujourd’hui dans les stades. Lorsqu’il n’y a pas de feed-back, il y a forcément la naissance de frustrations collectives qui peuvent aussi s’avérer dangereuses.
Une bonne gouvernance est censée prendre tout au sérieux et dans les moindres détails. Il n’y a pas de hasard. Chaque fait a son histoire. Saisir cette histoire, c’est prévoir et vouloir, ce qui est l’essence même de toute bonne gouvernance