Brahim Guendouzi: «La Chine se doit d’accroître ses investissements en Algérie»

Akli Rezouali, El Watan, 11 juillet 2018

La Chine s’installe de plus en plus comme un partenaire économique majeur du continent africain. Cette nouvelle donne va-t-elle dans l’intérêt de l’Algérie ?

Le fait marquant depuis la fin de la guerre froide et la destruction du mur de Berlin est incontestablement l’essor remarquable des relations économiques entre la Chine populaire et les pays africains. La création en l’an 2000 du Forum de coopération sino-africain a eu ensuite pour conséquence l’accélération des échanges multiformes. Cela touche aussi bien le commerce extérieur, l’investissement direct, le financement que la réalisation des infrastructures de base, etc.

Le fait paradoxal est que l’on assiste actuellement à une poussée du protectionnisme aux Etats-Unis, pays ultra-libéral, alors que la Chine populaire, gouvernée par un Parti communiste, préconise la poursuite et l’approfondissement des relations libre-échangistes, dont le continent africain est le plus grand bénéficiaire.

A l’instar de beaucoup de pays africains, les relations économiques entre l’Algérie et la Chine populaire ne cessent de se renforcer, même si ces relations remontent aux premières années de l’indépendance du pays grâce à l’aide et le soutien diplomatique apportés à notre pays.

Depuis, doucement et sûrement, la Chine populaire s’est hissée au rang de premier fournisseur de l’Algérie au détriment de la France. Au vu de l’intensité des échanges, assiste-t-on à la naissance d’une certaine relation de dépendance ?

L’Algérie favorise-t-elle réellement le partenariat avec la Chine aux dépens de l’Union européenne (UE), avec laquelle elle est pourtant liée par un accord d’association ?
En réalité, l’Algérie module ses échanges avec ses partenaires économiques en fonction de la nature de ses besoins et de ses équilibres diplomatiques.

Même si sur le plan des importations, les produits chinois dominent ceux européens en raison de la compétitivité des prix, les entreprises chinoises ont pu bénéficier également d’importants marchés dans la réalisation d’infrastructures économiques, l’habitat et les télécommunications.

La contradiction réside néanmoins dans le fait que la Chine populaire étant premier fournisseur du pays mais son classement en tant que client est bien loin par rapport aux pays européens, comme par exemple la France, l’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne.

Il est question alors d’équilibre de la balance commerciale. Il ne faut pas également ignorer que les produits provenant de l’UE bénéficient de privilèges tarifaires alors que ceux chinois sont soumis au tarif commun. Aussi, les mesures de protection et de sauvegarde prises récemment par l’Algérie touchent l’ensemble de ses partenaires commerciaux.

Au-delà du commerce extérieur, la dynamique chinoise profite-t-elle réellement à l’investissement productif ?

Le constat établi souligne que la présence chinoise en Algérie reste confinée à la fourniture de marchandises de toute nature ainsi que les réalisations dans le secteur du BTPH. Les activités de partenariat dans le domaine industriel sont actuellement faibles comparativement à un autre pays aussi dynamique comme la Turquie qui dispute à la Chine populaire une place de plus en plus privilégiée dans l’économie algérienne.

Compte tenu des efforts déployés en vue d’une diversification de l’économie et de la densification du tissu industriel, la Chine populaire se doit de faire un saut qualitatif dans ses relations économiques avec l’Algérie, notamment en augmentant ses investissements dans le secteur industriel et minier.

Une orientation purement commerciale

Quelle approche pour la présence chinoise en Algérie ? A lire le volume des échanges commerciaux entre les deux pays et des investissements chinois dans le plus grand pays d’Afrique, force est de constater l’orientation purement commerciale de la présence du géant asiatique en Algérie mais aussi dans le reste des pays africains.

Premier fournisseur du pays, la Chine est loin pourtant de représenter un important client de l’Algérie. La stratégie commerciale chinoise consiste à exporter près de 8 milliards de dollars de produits annuellement et de n’en importer presque rien ou quelques produits énergétiques.

Depuis le début de l’année actuelle, la part de marché de la Chine dans le volume des importations algériennes est passée de 18% à 15% du fait de l’application des mesures de restriction à l’importation.

En termes d’investissements, on parle de 2,6 milliards de dollars d’investissement, mais contrairement aux apparences, la Chine n’investit pas beaucoup ou peu mais arrive à obtenir des projets de grandes envergures ce qui lui donne l’apparence d’occuper une place de choix dans les IDE. Les entreprises chinoises arrivent à décrocher de très bonnes affaires en Algérie, notamment dans des mégaprojets d’infrastructures, en commençant par les autoroutes, aéroports, ports, habitat et même la Grande Mosquée d’Alger. Ce sont plusieurs dizaines de milliards de dollars que les entreprises chinoises arrivent à rafler sur le marché algérien sans pour autant investir dans la production locale et encore moins dans le transfert de technologie.

Même la main-d’œuvre pour la réalisation de ces projets est chinoise. Selon une étude récente (juin 2018) de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed), l’investissement chinois en Afrique ne représente que 2,9% du stock d’IDE chinois dans le monde, très loin derrière les IDE en Europe ou dans les Amériques.

«Les Chinois connaissent peu l’Afrique, qui sert en quelque sorte de ‘‘laboratoire’’ pour leur stratégie qui est avant tout mondiale», indique le rapport. «Si elle s’inscrit dans la continuité des dix dernières années, la politique future de la Chine en Afrique ne suffira pas à relever le défi de l’industrialisation», note le document.

Toujours selon cette étude, en 2017, la Chine réalisait 14,9% des échanges du continent africain, dont 16,7% des importations et 12,1% des exportations. «Quatre pays seulement absorbent près de la moitié des exportations chinoises : l’Afrique du Sud (15%), l’Egypte (12%), le Nigeria (11%) et l’Algérie (8,7%). Ces pays accusent aussi le plus gros déficit de leur balance commerciale avec la Chine.

Les courants d’affaires restent déséquilibrés en volume et s’appuient sur des échanges de produits de base africains contre des produits manufacturés chinois.» La Chine a une approche de l’investissement en Afrique très prudente. Si l’investissement direct chinois en Afrique est de 2,4 milliards de dollars (1,2% du flux d’IDE chinois dans le monde), en 2016, le volume «des prestations de services et de travaux clés en main, parfois assimilées, à tort, à de l’investissement direct étranger, atteint 50 milliards de dollars de projets d’infrastructures.

Cinq pays représentent 56% de la totalité des contrats de prestations réalisées par la Chine entre 2003 et 2015 : l’Algérie, l’Angola, le Nigeria, l’Ethiopie et le Soudan».

La même étude affirme qu’il est peu probable de s’attendre à une implication chinoise dans le sud de la Méditerranée pour implanter des industries en vue de réexporter des produits manufacturés vers l’Europe ou vers un pays africain.

Algérie-Chine : Messahel se félicite de la solidité des relations bilatérales

Le ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, a souligné, à l’occasion de célébration du 60e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques algéro-chinoises, que cet anniversaire reflète la solidité des liens entre les deux pays.

Dans une interview accordée à l’agence de presse chinoise Xinhua, le chef de la diplomatie algérienne a estimé que cet anniversaire permet de tendre «vers la consolidation du partenariat stratégique global» qu’ils entretiennent depuis 2014.

Le ministre des Affaires étrangères a longuement abordé les bases des relations algéro-chinoises ainsi que leurs objectifs et les acquis réalisés au profit des deux parties, saluant, dans ce sens, l’établissement du partenariat stratégique auquel sont parvenues les deux parties. Il a qualifié, par ailleurs, l’initiative de la «ceinture et la route» de projet stratégique intégré, ayant pour but le renforcement de la coopération entre les Etats au service de leurs objectifs de développement et leur intérêts communs, à travers notamment la multiplication des investissements, relevant que l’Algérie était un «acteur incontournable dans la relance de la coopération sino-arabe», et ce, au regard de ses relations distinguées avec la Chine et son rôle pivot dans le monde arabe.

S’agissant des champs de coopération bilatérale, M. Messahel a fait savoir que la Chine s’emploie à la réalisation de plusieurs projets d’infrastructures sur tout le territoire, faisant état de signature, par les deux pays, d’accords dans les domaines de l’agriculture, la pêche et autres. Le chef de la diplomatie algérienne a salué également les efforts consentis dans le domaine des sciences, technologies et applications de l’espace ayant été couronnés par le lancement du premier satellite algérien (Alcomsat-1) depuis la Chine le 11 décembre dernier.

Cet événement a été une halte importante dans le renforcement de la coopération bilatérale, a-t-il mis en avant, soulignant l’intérêt qu’accorde l’Algérie à la réalisation du port d’El Hamdania (120 km nord-ouest d’Alger), qui sera réalisé par la Chine. Ce projet, poursuit-il, revêt un aspect stratégique sur les plans local et régional, permettant de lier les marchés chinois et africain via la route transsaharienne qui relie l’Algérie à Lagos (Nigeria), ce qui attirera les investisseurs vers la zone logistique autour du port.

Brahim Guendouzi: Docteur en économie