Réforme des subventions : le grand cafouillage

Makhlouf Mehenni, TSA, 10 Juillet 2018

Même si le sujet demeure d’une extrême sensibilité, il n’est cependant plus tabou. La levée des subventions des produits de large consommation est évoquée régulièrement par des membres du gouvernement comme palliatif à la baisse des revenus de l’État et pour un meilleur ciblage des aides publiques, donc plus d’équité.

On sait maintenant que ce n’est plus qu’une question de temps, le système actuel de soutien aux prix est condamné et devrait subir une profonde refonte.

Si, techniquement, la question n’est guère très complexe puisqu’il suffit de reproduire l’un des modèles mis en œuvre dans d’autres pays et de l’adapter au contexte algérien, on ne peut pas dire autant de l’aspect politique du dossier.

La preuve, ces tergiversations du gouvernement et les contradictions publiques entre ses membres à chaque fois que la question est évoquée. En février dernier, le ministre des Finances, Abderrahmane Raouya, annonçait à partir de Dubai, la fin de la subvention de l’essence pour 2019, ce qui lui avait valu un cinglant désaveu public de la part du Premier ministre qui avait alors parlé de « mensonge ».

La semaine passée, le même ministre est revenu à la charge et a fait part à la radio de l’intention de l’Exécutif d’engager la refonte du système des subventions à partir de l’année 2019, réaffirmant encore que les carburants seront les premiers touchés, en plus de l’électricité et de l’eau ensuite.

Bis repetita, Ahmed Ouyahia réagit, mais cette fois par la voix de Seddik Chihab, le porte-parole de son parti, pour démentir l’échéance avancée par M. Raouya.

Par un moyen tout aussi détourné, soit une source anonyme du ministère, reprise par l’agence officielle, le premier argentier du pays a apporté, dimanche 8 juillet, la « précision » que « la révision ne sera pas précipitée et ne sera pas appliquée de manière systématique et indiscriminée », sans rien démentir sur le fond, ni sur l’échéance avancée.
Que cachent ces désaveux successifs et cet excès de prudence ?

Il faut dire d’abord que le projet semble mûrement réfléchi et ficelé, sinon, comment expliquer que le même ministre déterre solennellement un dossier sur lequel il s’est fait remonter les bretelles il y a à peine cinq mois ?

Car en l’état actuel des choses, la bourse publique est saignée (1760 milliards de dinars de transferts sociaux en 2018 soit 23% du PIB). « Le montant total des subventions à l’énergie de la région Mena, avant impôts, s’est élevé à près de 240 milliards de dollars en 2011 – soit 22% des recettes publiques, et près de la moitié des subventions énergétiques mondiales », relève Rabah Arezki, économiste en chef à la banque mondiale, dans un article publié dans Project Syndicate.

Le même économiste de la Banque Mondiale préconisait en juin dernier aux gouvernements de la région Mena de « poursuivre en priorité les réformes destinées à améliorer l’efficience de l’investissement public, et notamment éliminer complètement les subventions énergétiques. Ils devraient ensuite utiliser ces économies pour développer et consolider les systèmes de protection sociale, de manière à protéger les pauvres et à favoriser dans le même temps un dynamisme économique qui leur donnera une chance d’échapper à la misère ».

Si l’accent est mis sur les subventions énergétiques, c’est parce qu’il est évident que nul ne peut toucher au soutien aux produits alimentaires de base avec le niveau actuel du SNMG, le nombre de chômeurs, de sans ressources et de ceux qui vivent de maigres pensions de retraite, bref en l’absence d’un véritable filet social.

D’autant plus qu’une telle mesure risque de constituer un coup d’épée dans l’eau au vu de la faible proportion des montants consacrés à ces produits dans la facture globale des subventions.

On peut donc bien fermer l’œil sur le fait que le pain, le lait, la farine et autres puissent profiter à tous sans exception, riches, pauvres, classe moyenne, étrangers de passage en Algérie… Le gros des transferts sociaux est en effet absorbé par le soutien aux énergies et le gouvernement fait bien de cibler ce segment.

Restent l’électricité et l’eau qui sont deux produits primordiaux et qui risquent de devenir inaccessibles à de larges couches de la population si leurs prix venaient à être libérés.

Mais là aussi, le gouvernement peut bien par exemple fixer un seuil de consommation équivalent aux besoins élémentaires d’une famille moyenne et à partir duquel la subvention sera levée.

Si absence de consensus il y a, c’est sans doute à propos du timing, les tergiversations constatées ne pouvant être motivées que par le souci de ne pas créer un motif supplémentaire de mécontentement populaire dans un contexte international « guère serein », comme l’a qualifié Ouyahia lui-même lors du dernier conseil national de son parti.

Mais à quelques mois de l’élection présidentielle, n’est-il pas temps pour les potentiels candidats, dont le président Bouteflika auquel on prête des intentions de briguer un autre mandat, de faire part des grands axes de leur future politique, et la révision de la philosophie des aides publiques en est un ?

Se faire élire à base d’un programme incluant une telle disposition est le meilleur, sinon l’unique moyen d’avoir les coudées franches, pour mettre fin au caractère généralisé des subventions publiques, sans susciter la colère de la population qui aura été sensibilisée pendant la campagne électorale avant de donner son quitus lors du scrutin. La décision sera plus facile à faire passer quand bien même les facteurs qui ont maintes fois ajourné son application seront encore là.

Sauf que c’est là que la question s’avère d’une grande complexité puisque le gros du corps électoral est constitué de la classe moyenne, celle-là même qui sera la plus touchée en cas de levée des subventions, notamment sur l’énergie.

Le seul avis qui est attendu c’est donc celui du président de la République qui, pour le moment, ne s’est pas exprimé. Encore faut-il qu’il le fasse d’abord sur ses intentions quant à se représenter ou pas pour un autre mandat.

Quant à Ouyahia, il est suffisamment échaudé par l’épisode de la hausse des taxes sur les documents biométriques, annoncée par le gouvernement puis annulée solennellement par Bouteflika en conseil des ministres…