Politique des subventions et transferts sociaux: Cacophonie entre Ouyahia et Raouya

Kamel Amarni, Le Soir d’Algérie, 9 juillet 2018

La politique des subventions et des transferts sociaux de l’Etat et la nécessité de la revoir font à chaque fois l’objet de débats, voire de polémiques, au gré des déclarations et leurs contraires, notamment de la part des responsables concernés. Particulièrement le ministre des Finances qui, pour la seconde fois en quelques mois, se voit contraint de se raviser ou recadré sur cette question.
Kamel Amarni – Alger (Le Soir) – En février dernier déjà, l’actuel ministre des Finances, Abderahmane Raouya, surprenait, à partir de Dubaï où il participait à une rencontre internationale, par une déclaration qui a fait l’effet d’une bombe : l’Algérie s’apprête, selon lui, à mettre fin à sa politique des subventions à moyen terme. Immédiatement après, ce sera le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, Nourredine Bédoui, qui sera chargé de le «recadrer».
Un scénario qui s’est reproduit en ce début juillet lorsque, à la suite de déclarations quasi-similaires du même Abderrahmane Raouya sur les ondes de la Radio nationale, ce sera, cette fois, le Rassemblement national démocratique du Premier ministre Ahmed Ouyahia qui lancera un cinglant démenti aux affirmations du ministre des Finances.
Dans un communiqué rendu public samedi dernier, à l’issue d’une réunion de son bureau national, le RND répliquera sèchement : «Ce qui se dit à propos de la levée des subventions de l’Etat sur certains produits de large consommation en 2019 est infondé. Le soutien de l’Etat à ces produits comme l’eau, le gaz, l’électricité et le carburant sera donc maintenu en 2019.»
Le ton utilisé dans ce communiqué est solennel, ferme et affirmatif. A travers ce communiqué, ce n’est donc pas le chef du RND, en l’occurrence Ahmed Ouyahia, qui s’est exprimé mais carrément le patron du gouvernement qui y dément publiquement un membre de son exécutif. C’est ce qui expliquera du reste la nouvelle réaction de Abderrahmane Raouya qui interviendra sous la forme d’une longue dépêche, diffusée hier en fin de matinée par l’agence officielle APS.
Tout simplement intitulée : «Les clarifications du ministère des Finances sur la politique des subventions», cette dépêche, certainement inspirée par Raouya lui-même, tente d’édulcorer les précédentes déclarations faites à la Radio nationale. On y lit, notamment, que, selon une source au ministère des Finances, «s’il y a nécessité de revoir les dispositifs de soutien actuels, la révision ne sera pas précipitée et ne sera pas appliquée de manière systématique et indiscriminée». Cette phrase à elle seule équivaut une nette reculade de la part du ministre par rapport à ses propres affirmations de la semaine dernière.
Le ministère se veut davantage rassurant en s’engageant encore, à travers cette dépêche de l’APS, que, de toute les manières, «aucune mesure ne sera mise en œuvre sans étude préalable et sans une large concertation». Aussi, l’objectif demeure, selon toujours le ministère des Finances, «la protection des catégories sociales les plus nécessiteuses en explorant toutes les options qui permettent d’opérer des transferts ciblés au profit des ménages les plus vulnérables». Puis, et comme pour répondre directement au communiqué du RND de Ahmed Ouyahia, le département de Raouya ajoutera ceci : «Le ministère fait savoir que le soutien des produits énergétiques (électricité, gaz, carburants…) absorbe 60% des ressources consacrées par les pouvoirs publics aux subventions qui ne passent pas par le budget de l’Etat, alors même que ce sont les catégories les plus favorisées qui en profitent le plus. C’est pourquoi une révision éventuelle des prix concernerait d’abord ces produits (énergétiques) avec le souci constant de préserver le pouvoir d’achat des couches les plus démunies.» Autrement dit, le projet dont parlait le ministre des Finances, à savoir la révision de la politique des subventions et des transferts sociaux, existe bel bien. Une commission spéciale avait été installée dans ce sens d’ailleurs par le gouvernement.
Le problème demeure seulement au sujet des mécanismes adéquats pour ce faire ainsi que du timing de leur mise en application. Ceci à moyen terme. A court terme, toutefois, le problème entre Raouya et son Premier ministre se situe manifestement au niveau des déclarations faites par le ministre des Finances et, surtout, leur timing. Si le ministre a parlé en technocrate froid, chiffres à l’appui, le patron du RND et Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a, lui, réagi en homme politique, celui qui sait qu’en cette période de véritable campagne électorale engagée par le pouvoir au profit du cinquième mandat pour Abdelaziz Bouteflika, ce n’est vraiment pas le moment de brandir la moindre décision impopulaire, fût-elle nécessaire et incontournable…
K. A.