Affaire de la cocaïne : la machine de la rumeur broie tout sur son passage

Fayçal Métaoui, TSA,  5 Juillet 2018

Ces derniers jours, beaucoup de rumeurs circulent sur les réseaux sociaux, parfois relayées par les médias. Il est souvent question de fin de fonctions pour des responsables au sein des services de sécurité.

Ce mouvement de rumeurs s’est curieusement accéléré depuis le limogeage du général Abdelghani Hamel de son poste de directeur général de la sûreté nationale (DGSN), mardi 26 juin.

Ces bruits seraient liés à l’instruction judiciaire en cours sur l’affaire de la saisie de 701 kg de cocaïne, mardi 29 mai, au port d’Oran. Un séisme à plusieurs répliques d’intensité variable.

On a par exemple fait courir la rumeur de l’arrestation de trois juges à l’aéroport d’Oran qui seraient impliqués dans le trafic. Le nom d’Abdelkader Zoukh, actuel wali d’Alger, a été également cité avec insistance comme ayant un lien avec l’affaire de la cocaïne avant que le concerné démente ce qui était rapporté ici et là. De hauts cadres de la DGSN sont malmenés sur les réseaux sociaux où les rumeurs pullulent sur leur limogeage ou arrestation, sans que le gouvernement ne réagisse, laissant ces policiers livrés à eux mêmes.

Un rideau de fer ?

La mort en prison de Kamel Chikhi, principal accusé dans l’affaire de la cocaïne, a traversé les réseaux sociaux comme une trainée de poudre avant de disparaître dans le ciel estival d’Alger.

À quelle logique obéit cette « inflation » de rumeurs ? Pourquoi des noms émergent et d’autres disparaissent ? Cherche-t-on à accentuer la pression sur l’action actuelle de la police judiciaire et de la justice ?

Ou s’agit-il simplement d’une faille dans le système de communication autour d’une affaire qui suscite l’intérêt de l’opinion publique ? Après avoir livré quelques détails sur l’évolution de l’instruction, le ministre de la Justice, Tayeb Louh a déclaré avoir « assez parlé » sur l’affaire. Est-ce une bonne stratégie ?

Il est connu que la rumeur n’est neutralisée que par la transparence et par une bonne communication. En pareilles situations, le parquet d’Alger, en charge de l’affaire, doit adapter les techniques de la communication de crise pour répondre, au moins en partie, aux nombreux questionnements que les Algériens se posent sur cette affaire de cocaïne.

Informer sur l’évolution de l’enquête, sans dévoiler les secrets de l’instruction est tout à fait possible surtout que le Code pénal et la loi 06/01 relative à la lutte contre la corruption l’autorisent.

Dire qu’il est « interdit » de parler de cette affaire, comme l’a suggéré Djamel Ould Abbes, secrétaire général du FLN, est la pire méthode qu’on peut adopter en pareilles situations.

Cela ne fera qu’avoir l’effet inverse, c’est-à-dire jeter le trouble. Laisser « la justice faire son travail », comme l’a soutenu Ould Abbes, est une chose, dresser un rideau de fer pour empêcher l’éclatement de la vérité en est une autre.

Climat de suspicion

La propagation de la rumeur, voulue ou pas, crée un climat toxique de suspicion à quelques mois seulement de l’élection présidentielle. Au sein de la DGSN par exemple règne une ambiance de doute et de questionnements, suite au départ d’Abdelghani Hamel.

Un départ toujours non expliqué par les autorités politiques ouvrant un boulevard aux interprétations et aux lectures, parfois hâtives ou farfelues. Les cadres de la police se posent aussi des questions sur leurs propres carrières professionnelles surtout ceux qui ont avancé dans des postes sensibles de responsabilités lors de la gestion de Hamel (entre 2010 et 2018).

Il en est de même pour les officiers supérieurs au sein de la Gendarmerie nationale après le changement, intervenu ce mercredi 4 juillet, à la tête du commandement avec la désignation du général Ghali Beleksri, en remplacement du général major Menad Nouba. Ce changement a été précédé par des rumeurs sur des changements importants au sein de ce corps de sécurité.

La pratique usuelle en Algérie est que le changement des chefs au niveau des services de sécurité bouscule, presque d’une manière automatique, les architectures internes et les hiérarchies administratives.

En présidant, ce mercredi 4 juillet à Alger, la cérémonie de remise de grades et de médailles aux officiers supérieurs de l’armée, le général de corps d’armée, Ahmed Gaid Salah, vice-ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’ANP, a lancé un message pour rassurer les cadres de l’institution militaire.

« En honorant un parcours professionnel, on attribue à la fidélité son sens propre et profond et vous savez que la fidélité prend tout son sens quand le cadre, peu importe son grade ou ses responsabilités, je dis quand le cadre se distingue par ses bonnes intentions, son honnêteté envers lui-même, puis envers la Patrie mais en premier et en dernier lieu envers Allah le Tout-Puissant, en faisant preuve d’intégrité, qui signifie à son tour la sincérité dans le travail et la loyauté envers le devoir, comme elle signifie aussi la droiture, la probité et la discipline professionnelle », a-t-il déclaré, repris par l’agence APS.

« Ce sont toutes ces qualités désirées, voire exigées et impératives, dont on a besoin afin d’être le modèle à suivre (…) tels sont les traits pour lesquels nous œuvrons, avec l’aide d’Allah le Tout-Puissant, et auxquels nous accordons une importance extrême, afin de les ancrer au sein des rangs de l’ANP », a-t-il insisté.

Ce message semble également adressé au général-major Hamel qui a critiqué, avant son limogeage, le travail mené par la Gendarmerie nationale, un corps qui relève du ministère de la Défense, dans l’enquête sur l’affaire de la saisie de 701 kg de cocaïne.

L’évocation par Ahmed Gaid Salah de « la fidélité », de « la loyauté » et de « la discipline » ne relève pas du hasard dans une conjoncture politique compliquée.