Un crime sans châtiment

Mohand Aziri, El Watan, 24 juin 2018

Ni vérité, ni justice. 20 ans se sont écoulés depuis la tragique disparition de Matoub Lounès, l’artiste transgressif et versificateur iconoclaste de la cause amazighe, assassiné, à 42 ans, dans des circonstances troubles, le 25 juin 1998, à Tala Bouinane, en Haute Kabylie. L’exécution du barde kabyle garde, à ce jour, son mystère entier et sa plaie toute ouverte.

A-t-il été victime d’un attentat terroriste — comme le soutient la thèse officielle —, ou d’un assassinat politique visant l’opposant réfractaire à toute soumission, tel que le crédite la vox populi avec son cinglant «Pouvoir assassin !» ?

Aujourd’hui, et en dépit des appels répétitifs (de la famille du défunt, de la société civile) à la tenue d’un véritable «procès Matoub», les incessantes demandes et requêtes insistantes pour la réouverture du dossier, exécutants et commanditaires potentiels de l’assassinat courent toujours, couverts des sceaux du secret et de l’impunité érigée en valeur républicaine.

«Le procès Matoub ? Il n’a jamais eue lieu.» Malika Matoub, présidente de la Fondation Matoub, sœur inconsolable de l’artiste, le crie haut et fort, guettant, comme nombre d’inconditionnels, et à chaque aube naissante, le moindre indice, le témoignage plaidant la cause d’un procès en règle. «Il y a bien eu un procès, dit-elle : mais ce fut le procès Medjnoun/Chenoui», duquel elle affirme s’être retirée comme partie civile. «D’ailleurs, pas une fois, le nom de Matoub n’a été prononcé et cela durant tout le procès.» Un procès criminel plié en quelques trois heures seulement.

Tribunal de Tizi Ouzou. 18 juillet 2011. Retour sur un déni de justice. Le procès des assassins présumés de Matoub Lounès s’ouvre (enfin). A la barre des accusés, Malik Medjnoun et Chenoui. Deux «ex-terroristes», des «repentis» du GSPC (organisation terroriste ayant succédé au sinistre Groupe islamique armé) sont jugés pour «participation et complicité» dans l’assassinat. Après 12 ans de détention préventive — qui vaudra à l’Algérie une condamnation par le Conseil onusien des droits de l’homme — les deux mis en cause sont condamnés (avec six autres complices présumés, morts ou en fuite) à 12 années d’emprisonnement, peine déjà couverte par la durée de leur détention.

Boubaker Aït Habib, avocat de Malik Medjnoun, n’en revient toujours pas de la tenue d’un pareil procès dont le verdict était «ficelé d’avance», et où il était «interdit» de prononcer le nom de Matoub. «Ce fut le procès de la ‘‘victime décédée’’. Un procès mascarade avec un président du tribunal qui a été davantage un chargé de mission qu’un magistrat», se rappelle l’avocat, encore «choqué» par les arbitraires en série, dont celui d’envoyer un «innocent» au cachot une douzaine d’années durant. «Le verdict, j’en suis certain, avait été préparé d’avance tant le dossier d’accusation était vide.»

L’enquête, menée par le département du renseignement et de la sécurité, l’audition tronquée des témoins, l’étude balistique d’une des armes du crime, la reconstitution des faits, c’est toute la procédure judiciaire qui a été «bâclée», aux dires de cet avocat au barreau de Tizi Ouzou, qui plaide carrément «l’erreur sur la personne». «Il y a bien un terroriste qui s’appelait Medjnoun, au demeurant tué par les services de sécurité à Sidi Naâmane, mais il n’a aucun lien avec mon client.»

Malik Medjnoun n’a jamais été un terroriste ou un repenti, précise-t-il, alors qu’il était poursuivi pour adhésion à un groupe terroriste. «Aucune pièce du dossier ne comporte un témoignage quelconque, même de repentis, qui auraient entendu parler de Malik. C’est pour vous dire combien le nom de ce groupe terroriste intéressait l’auguste tribunal» qui jugea de l’affaire alors que 11 ans avant, en 2000, un «consciencieux juge d’instruction avait prononcé un non-lieu».

Arrêté le 28 septembre 1998, son client aurait été, selon lui, «soigné» du 5 au 28 février, à l’hôpital militaire situé à l’intérieur de la caserne de la 1re Région militaire. «A t-il été soigné pour une grippe, un rhume ?» ironisera l’avocat dans un de ses rares témoignages. «Il pesait 51 kg lui qui d’habitude avoisinait les 90 kg ; est-ce à cause d’une cure d’amaigrissement ? Je dis bien quatre témoins auditionnés après avoir prêté serment ont confirmé leurs déclarations à la police judiciaire, puis témoigné devant le premier juge d’instruction en l’an de grâce 2000 que Malik Medjnoun était (à l’heure du crime, ndlr) avec eux depuis 8h30 jusqu’à 14h30 environ et qu’il ne pouvait pas s’absenter sans se faire remarquer ne serait-ce que cinq minutes. Il travaillait au centre-ville de Tizi Ouzou dans un fast-food qui servait de la sardine.»

Pis. Dans le dossier, les dépositions de trois repentis qui «tous citaient» (les noms) de huit personnes qui «se félicitaient d’avoir assassiné Matoub. Aucun ne cite nommément mon client. Le seul témoignage qui l’impliquait est celui de Chenoui, qui avouera devant le prétoire que ce nom lui a été suggéré lors des tortures qu’il aurait subies». Plus que sur des éléments de preuves, le tribunal du pouvoir a mis en avant des «convictions  pour condamner mon client. Comme dans les procès de Moscou lors desquels Andreï Vychinski, le procureur de Staline disait : ‘‘Le dossier est vide ; s’il est vide c’est parce que l’accusé continue de nier et le fait de persévérer dans sa négation des faits qui lui sont reprochés est une preuve de sa culpabilité’’».