Octobre 1988: Zaabat Abdelkader, ancien champion algérien de lutte

Victimes des émeutes

Torturés, touchés par balle, tabassés des jeune ont été les victimes d’événements que le plus souvent ils ne comprenaient pas. Ils nous racontent une douleur indélébile.

Zaâbat Abdelkader, ancien champion d’Algérie de lutte :
« Torturé pendant un mois »

«On ne pensait pas qu’on allait récolter des balles dans nos corps dans notre propre pays ! », avouait l’athlète. « On était jeunes, en plein âge des folies, j’avais vingt-quatre ans et j’étais conditionné pour le
5 octobre. Deux semaines durant et les discussions de rue ne tournaient qu’autour de ce sujet. Certaines personnes étaient chargées de cette tâche. Moi, je savais que le bruit ramène la vérité, comme on dit. Si on s’était manifesté de la sorte, c’est parce qu’on était des enragés, fruits de régimes injustes. » Se rappelant avec précision des événements à El Biar, il débita d’un seul jet : « On ne s’est attaqués qu’aux bâtisses de l’Etat. On n’avait pas porté atteinte aux biens des secteurs privés. Cela signifie donc clairement anarchie et sans message porteur. Moi, j’étais bourré de comprimés, un turban sur la tête comme un Sahraoui et portant des lunettes. J’étais dans un autre monde, inconscient. Cela s’est passé comme dans une guerre, car je voyais réellement la guerre.
Les premières balles tirées étaient inoffensives. Ce n’est qu’après que les militaires se sont mis au massacre. Des personnes tombaient devant moi mortes ou blessées loin de leurs courses. J’ai soulevé des jeunes déchiquetés dont même le médecin ne pouvait supporter la vue. Pourquoi a-t-on tiré ? Pourquoi n’a-t-on pas dispersé la foule autrement ? »
Zaâbat qui avait brûlé deux chars militaires à coups de bombes confisquées aux soldats, qui avait arraché à ceux-ci deux kalachnikov et un fusil-mitrailleur, déclarait se sentir le maître du monde. Après réflexion, il a remis l’armement pour éviter les représailles. « J’ai même sauvé un militaire kidnappé de son char par quarante personnes qui allaient le tuer.
Le pauvre criait son innocence. Sensible, la foule l’a relâché. Ils lui ont même remis son arme après l’avoir cassée », dit-il encore, « Le samedi 7 octobre, alors que je voulais mettre les voiles sur Oran (car Alger s’est vidée et est devenue insupportable par son climat), on a frappé à ma porte. Une douzaine de personnes venues dans quatre voitures ont voulu me prendre sans décliner leur identité. C’était monnaie courante à l’époque. Je ne me suis pas laissé faire. Des mouchards cagoulés étaient avec eux. J’en ai reconnu certains.
Au commissariat de police, on m’a torturé durant un mois. On me considérait comme le chef de la révolte.
On a tous les jours utilisé la méthode du chiffon et de l’eau, j’ai reçu continuellement des coups de bâton. On m’a ligoté avec du fil de fer sur une échelle qu’on laissait tomber, ma figure en premier. Des équipes se relayaient durant un mois, j’étais isolé dans une cellule. J’ai passé ensuite un autre mois à la prison d’El Harrach. Des 106 kg, j’en ai perdu 30 kg !
Quand on m’a libéré, je ne dormais durant six mois que sur mon ventre. J’ai failli devenir fou. Si je n’avais pas voyagé en Europe, et si je n’ai pas basculé dans le camp terroriste dont je connaissais pas mal de futurs chefs, c’est parce que je me suis entre-temps marié et au sein de ma famille j’ai trouvé une compensation.
C’est vrai que par notre révolte on a ouvert les yeux au peuple et qu’on a acquis plus de liberté, mais je me demande quand tombera ce pouvoir de hogra ».

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