Lakehal Ayat: On sait qui a mis le feu au poudres

Lakehal Ayat

On sait qui a mis le feu aux poudres

Entretien réalisé par Sid Ahmed Semiane, Octobre, ils parlent, Editions Le Matin, 1998, pp 127-134

Lakehal Ayat. Général-major, ancien officier de l’ALN, chef de la Sécurité militaire, de 1982 à 1987, année oú la très redoutable SM fut scindée en deux. D’une part, la Sécurité de l’armée qui sera dirigée par Mohamed Betchine et d’autre part, la DGPS (les services de renseignements) avec Lakehal Ayat à sa tête.

Le 29 octobre 1988 le général-major Lakehal Ayat est limogé par Chadli à la suite des émeutes d’octobre.

Lakehal Ayat, vous étiez patron de ce qu’on appelait la « police politique » lorsque survinrent les événements d’octobre. Une vingtaine de jours avant, des rumeurs de grève avaient circulé à travers tout Alger. Vous êtes-vous, au niveau de vos services, interrogé sur le bien-fondé éventuel de ces rumeurs ? Vous attendiez-vous à ce qui allait se produire ?

Avant de vous répondre sur le bien-fondé des rumeurs du 5 octobre 1988, j’aimerais préciser que la DGPS n’a jamais été une police politique, mais plutôt un service de renseignement, dont les objectifs et les missions étaient d’assurer la sécurité extérieure du pays. Je vous rappelle seulement qu’en octobre 1987, le chef de l’Etat avait réorganisé les services de l’ex-direction de la sécurité militaire (SM) en les scindant en deux, à savoir la direction de la sécurité de l’armée qui relevait du ministre de la Défense, et la DGPS qui relevait directement du président de la République. Ayant pour missions principales la prévention et la sécurité extérieure, la DGPS avait à peine une année d’existence, elle était en pleine organisation et surtout, elle décrochait du suivi des problèmes intérieurs pour les transférer vers la police nationale (DGSN), vers la gendarmerie nationale et surtout vers les ex-structures de la SM, transférées à la direction de la sécurité de l’armée.

Notre rôle était d’informer le chef de fEtat des risques éventuels de la situation internationale et de ses répercussions sur la politique intérieure du pays. A partir de 1986, la chute du prix du baril de pétrole et le manque de rentrées de devises dans les caisses de l’Etat ont créé dans le pays un malaise qui annonçait déjà la crise. Il ne faut pas oublier que l’allocation touristique venait d’être supprimée, que certains produits de base avaient disparu du marché, que les licenciements commençaient… Il y avait pendant l’été 1988 un mécontentement général chez les travailleurs, chez les cadres et surtout chez la population, nous savions qu’il allait y avoir des troubles sociaux ou des émeutes de même nature que ceux de Sétif et de Constantine.

Nous avions informé le chef de l’Etat qui, à son tour, a donné des instructions aux services chargés de suivre ce genre de problèmes et de se préparer à y faire face. Mais tout cela était, si vous voulez, la partie visible de l’iceberg. Car la source d’octobre 1988 était ailleurs, et c’est là, la partie cachée, qu’il faut qu’on aborde. Il y avait au niveau des centres décisionnels du pays une lutte feutrée entre réformateurs et conservateurs du système de pouvoir en Algérie.

En juillet 1988, le chef de l’Etat gèle les activités de la commission de préparation du congrès du FLN et donne pratiquement le signal de la confrontation entre ces deux tendances pour le contrôle du congrès, du FLN et du pays.

En août 1988, le chef de l’Etat organise une réception dans sa résidence à Sidi Fredj, où il reçoit tous les chefs militaires, pour prendre la température de l’armée et de la situation politique du pays. Mais le seul civil présent était le wali de Tipasa. Il n’y avait ni le Premier ministre, ni le président de l’APN. Cela a été un peu ce qu’on appelle la tournée des popotes.

Et finalement en septembre 1988, le chef de l’Etat, au Club des Pins, en présence des cadres de la Nation, exposera publiquement ce que j’appellerai la revendication des réformateurs et donnera le coup d’envoi sur le terrain de l’affrontement désormais public entre libéraux et conservateurs.

A partir de ce moment, les rumeurs d’émeutes, de complot, de manipulation, de ras-le-bol deviennent quotidiennes et tout le monde attendait l’étincelle. Pendant cette période, nous avons tenu le chef de l’Etat régulièrement et quotidiennement informé sur ce qui allait se passer; oui, je dis bien, sur ce qui allait se passer.

Qui étaient les membres de cette commission dont Chadli avait décidé de geler les activités en juillet ?

La commission de préparation du congrès était présidée par M. Messaâdia, les deux vice-présidents étaient M. Hamrouche et M. Brahimi Abdelhamid. La commission a cessé ses travaux dès juillet 1988 sur ordre du chef de l’Etat. En Algérie, le gouvernement préparait la rentrée universitaire qui s’annonçait chaude. A l’étranger, au Koweït plus exactement, Abou Ayad a déclaré qu’il proclamerait lors du congrès de l’OLP à Alger la naissance de l’Etat palestinien et cela, le 5 octobre 1988. C’est le premier qui a annoncé cette date mais, comme nous savions que ce mois d’octobre risquait d’être perturbé, je lui ai proposé de reporter le congrès de l’OLP pour novembre 1988 et cela d’un commun accord avec Abou Ayad en août 1988.

Qu’est-ce qui vous pousse à établir un lien entre les événements d’octobre 88 et le congrès de l’OLP ?

Je n’établis aucun lien, mais je précise que la date du 5 octobre 1988 avait été proposée par Abou Ayad, le premier, pour annoncer la naissance de l’Etat palestinien à Alger, niais que d’autres ont choisi cette date précisément pour faire basculer l’Algérie dans l’enfer. Je ne fais aucun parallèle, aucun lien, mais je relève la coïncidence.

Vous partagez donc le point de vue de certains responsables selon lesquels ces événements sont le résultat d’un complot ?

On ne peut pas parler d’un complot, mais plutôt d’une confrontation entre les deux tendances ; le chef de l’Etat en 1988, qui peut être considéré comme le chef de file des réformateurs, n’a Jamais exprimé sa volonté de réformer l’économie au sein des réunions du bureau politique du FLN. Il l’a toujours souhaité, mais sous forme de conseils, d’allusions ou d’orientations mais jamais en une manière claire à savoir des ordres, des instructions ou des décisions prises à l’intérieur des instances du parti. Donc si vous préférez, le complot est algéro-algérien.

Vous ne croyez donc pas à la thèse de la révolution spontanée ?

Je ne peux pas dire que je ne crois pas à la thèse de la révolution spontanée. La Révolution algérienne a été une révolution spontanée, mais elle a pris ses racines un peu plus loin dans le temps. Octobre 1988 n’est pas une révolution mais une émeute spontanée de par certains côtés. Car ce n’était pas totalement innocent. On le sait, et on sait qui a mis le feu aux poudres, ça ne sert à rien d’accuser X ou Y. A votre avis, quel est le parti politique qui se targue, aujourd’hui, à lui seul, d’avoir provoqué octobre 1988 ?

On a pourtant accusé le PAGS.

Le PAGS n’a pas été accusé. C’est un fait qu’il aurait été intéressé de faire bouger la rue et de lancer des mots d’ordre de grève etc. Nous n’avions rien à faire avec le PAGS, mais nous savions qu’il avait la promesse de certains centres du pouvoir qu’on supprimerait l’article 120 pendant le prochain congrès du FLN. De cette façon le seul obstacle qui lui barrait la route pour certains postes politiques serait enlevé, au cas où les manifestations aboutiraient.

Nous savions qui, de l’intérieur du PAGS, était en contact avec quel décideur et dans quelle direction il le faisait agir. Mais cela ne nous intéressait pas, car c’est du domaine intérieur. Nous, à la DGPS, nous n’intervenons que lorsqu’un agent étranger commence à manipuler un élément national.

Etes-vous parvenu, aujourd’hui, à vous forger une idée plus précise sur la nature du complot, sur ceux qui l’ont fomenté et sur ses raisons surtout ?

Dix ans après le 5 octobre 1988, vous me demandez si je suis arrivé à me forger une idée plus précise. Excusez-moi, mais en toute modestie, l’idée précise, je l’avais depuis juillet 1987 ! Je m’explique. Pendant l’été 1987 à Oran, le chef de l’Etat est arrivé à la conclusion qu’il fallait libéraliser le pays. Que la Charte nationale n’a pas été sérieusement revue, qu’il devait en quelque sorte bouger et qu’il était impératif, pour le chef de l’Etat surtout, de renouer avec les Marocains. En d’autres termes, qu’un coup de main sérieux aux réformateurs était nécessaire et qu’il fallait aller au charbon quoi qu’il en coûte. Maintenant est-ce un complot? Je ne pense pas. Qui l’a fomenté ? Et quelles sont ses raisons ? La situation politique et économique de l’Algérie de 1998 donne toutes les réponses.

Quels étaient, à votre avis, les objectifs visés à travers le mouvement du 5 octobre ? Partagezvous l’analyse qui en fait une tentative des opposants de Chadli, à l’intérieur du parti, de faire avorter son projet de réformes politiques et de multipartisme, annoncé pour le congrès du FLN ?

Je ne vois pas au sein du FLN qui était capable de s’opposer à Chadli depuis 198 1. Ceux qui le furent, et ils étaient quelques-uns, n’ont pas démissionné, mais ont été exclus du comité central pendant le premier mandat de Chadli.

Le président Chadli était en quelque sorte en crise avec le FLN depuis le congrès extraordinaire de 1986 à cause de l’amendement raté de la Charte nationale. On avait effectivement convaincu le président de la nécessité de libérer l’économie et d’activer les réformes.

Après avoir mené le congrès seuil sans la présence de M. Messaâdia, Chadli s’attelle à gouverner seul, sans consulter personne. Il en fit de même quand il s’agissait de rétablir les relations avec le Maroc. Il n’a consulté aucun chef militaire qui a dirigé le secteur militaire de Tindouf, ni l’état-major de l’ANP qui avait son avis sur la suite des relations militaires avec ce pays. Il a préféré l’avis de ses conseillers.

Il n’y avait au sein du FLN aucune tendance qui pouvait contrecarrer ou faire avorter les projets de réformes politiques de Chadli. Mais il y avait surtout un courant au niveau de la présidence qui était en contact avec le FMI et la Banque mondiale et qui préparait les projets de réforme de l’économie et sa libéralisation.

Hamrouche était-il réellement à la tête de ce projet de réformes ?

Je vous ai déjà dit que le chef de file était le président Chadli.

Revenons au 5 octobre 88. Des informations vous avertissaient de l’imminence de mouvements d’émeutes. Avez-vous pris la « menace » au sérieux ?

Bien sûr que je l’ai prise au sérieux. J’en ai informé le président. Je n’avais aucune autorité sur les autres services de sécurité, à savoir la DGSN, la gendarmerie nationale, la direction de sécurité de l’armée. Mais je savais que les informations de la DGPS leur ont été répercutées par le canal présidentiel. De par sa mission, la DGPS n’avait pas de prise directe sur les événements du 5 octobre 88.

Des militants du PAGS avaient été arrêtés et accusés d’avoir fomenté des troubles dès la nuit du 4 octobre. Pourquoi avoir procédé à ces arrestations ?

La DGPS n’a pas arrêté des militants du PAGS en octobre 1988. Mais elle a arrêté des agitateurs clandestins en septembre 1988 qui s’avérèrent être des militants du PAGS. Mais ils ont été relâchés plus tard après que nous avons su par qui ils avaient été mis dans la rue pour provoquer des émeutes. Je tiens à préciser qu’il n’y a jamais eu d’arrestations le 4 octobre.

La DGPS, dont vous étiez le patron, a-t-elle directement géré les événements d’octobre ?

Ah non, pas du tout ! Cela ne rentrait pas dans les attributions de la DGPS. Nous n’avions pas pour mission de rétablir l’ordre. Nous ne sommes pas un service de maintien de l’ordre. Mais on répondait aux services de sécurité dont la mission était d’être sur le terrain, par une collaboration de service, sous forme de renseignements, sans plus.

D’ailleurs, le 5 octobre 1988, le chef de l’Etat a mis en place une cellule de crise au niveau de la présidence de la République dont M. Messaâdia faisait partie, et une autre cellule de maintien de l’ordre au niveau de l’état-major de l’ANP. C’est la première fois dans l’histoire de l’Algérie que l’ANP sort dans la rue pour rétablir l’ordre. Le pays risquait l’effondrement.

Le seul à avoir géré les événements d’octobre, est le chef de l’Etat, d’ailleurs au congrès du FLN en décembre 1988, il en a assumé, noblement, toute la responsabilité.

Vous avez pourtant, vous aussi, endossé la responsabilité ?

Je n’avais aucune responsabilité à endosser. J’étais un militaire aux ordres du chef de l’Etat. Il a décidé de m’appeler à d’autres fonctions, je me suis exécuté. Et c’est tout.

Vous étiez donc, à partir du 5 octobre, non concerné par les événements ?

Je n’étais pas non concerné par les événements, ce n’est pas vrai. Je vous répète que la DGPS n’avait pas de prise directe sur l’événement. J’étais aussi concerné que le d.joundi qui était dans la rue. Mais encore une fois, cela ne relevait pas de mes compétences, et cela on l’a voulu en octobre 1987, en créant la DGPS. Même que Chadli avait donné des instructions pour réduire mes prérogatives au minimum.

La chose qui avait causé le plus de niai est cependant la torture. Vous vous êtes confiné dans le silence même à ce sujet. Vous n’avez jamais dégagé votre responsabilité ni celle de vos services des actes des torture. Pourquoi ? Comment peut-on laisser peser sur soi une telle accusation ?

Un chef militaire est avant tout un soldat, il doit obéir, et il doit conserver le secret professionnel. La DGPS n’a jamais torturé qui que ce soit. Nous n’avons jamais voulu répondre aux accusations d’une certaine presse. Mais la question demeure : qui a torturé en octobre 1988 ? La question continuera longtemps à être posée, mais nous n’y répondrons pas parce que nous sommes innocents, et ceux qui ont torturé le savent. Alors à quoi sert-il de se justifier ?

L’opinion publique l’ignore pourtant…

L’opinion publique le sait mieux que les journalistes, parce qu’elle n’a pas de comptes personnels à régler avec tel chef militaire ou tel autre. Mais elle sait qui a fait quoi. Il n y a pas de fumée sans feu.

Concernant la torture, et hormis le centre de Sidi Fredj avez-vous des informations précises sur les lieux où elle a été pratiquée ?

Je vous ai déjà dit que la DGPS n’avait rien à voir avec la torture ni avec le centre de Sidi Fredj.

Mais le centre de Sidi Fredj n’était-il pas rattaché à la présidence ?

Oui dans un sens puisque le président était ministre de la Défense.

A-t-on tenté, malgré votre mise à l’écart, d’impliquer des éléments de la DGPS dans cette besogne ?

Non. Je tiens à préciser une chose. Je suis Lin militaire de l’armée de terre et J’ai fait toute ma carrière dans des commandements territoriaux. Je ne suis pas un produit des appareils de renseignements. Mais au sein de la sécurité militaire et plus tard au niveau de la DGPS, j’ai travaillé avec des cadres de valeur, très politisés, ayant le sens de la sécurité nationale et oeuvrant pour un pays stable et prospère. Ce ne sont pas des brutes ou des tortionnaires mais des hommes intelligents, cultivés. Alors pourquoi voulez-vous qu’on les implique dans des besognes qu’ils n’avaient pas à commettre ? La DGPS n’était pas un centre de torture, mais une institution formée de l’élite de l’armée, de cadres bardés de diplômes et d’expérience et qui sont au service de leur pays.

Quand avez-vous rencontré le président pour la dernière fois ?

Notre dernière rencontre remonte au 15 septembre 1988, où j’ai rendu compte des événements qui se préparaient et donné mon avis sur les hommes, sur les événements et sur ce qui allait arriver. Il n’y a pas eu entente. Je constate que l’avenir m’a donné raison mais je ne garde aucune rancune.

Avez-vous abordé avec lui, lors de cette rencontre, la question des événements en préparation ?

Il considérait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, que ce n’étaient que des rumeurs.

Je n’ai eu aucun contact avec lui jusqu’au 29 octobre 1988 où il m’a informé de ma mutation pour d’autres fonctions que j’ai refusées.

Receviez-vous, durant les événements, des informations sur ce qui se produisait ? Etiez-vous au courant que les islamistes avaient récupéré le mouvement ?

La DGPS a suivi les événements au jour le jour, elle a anticipé souvent les actions. Mais à aucun moment, elle n’est intervenue sur le terrain. Le président était en contact avec les islamistes par l’intermédiaire du ministre des Affaires religieuses, M. Boualem Baki. Celui-ci se trouvait en contact avec cheikh Sahnoun. Le président a autorisé M. Abassi Madani à lancer un appel au calme, à la mosquée el-Koursi de Belcourt. Ce dernier a refusé de le faire et a cédé la place à cheikh Sahnoun.

Pourquoi Chadli a-t-il laissé l’initiative de l’appel au calme aux islamistes ? Etait-ce parce qu’il pensait qu’ils manipulaient la rue ou parce qu’il était réellement convaincu de leur ascendant sur elle ?

Le président était réellement convaincu que les islamistes avaient un ascendant sur la rue. Il pensait agir en bon père de famille.

Pensez-vous que les islamistes n’ont fait que profiter d’une opportunité pour récupérer un mouvement de contestation ou qu’ils ont pris une part active dans le complot ?

Les islamistes ont profité d’une opportunité que leur ont donnée d’autres pour récupérer un mouvement qu’ils ont su canaliser et auquel ils ont imposé leurs mots d’ordre.

Qui était Ali Benhadj pour les services ?

M. Ali Benhadj n’était pour nous au sein de la SM, et ce, jusqu’en 1987, qu’un imam de mosquée.

D’ailleurs, nous connaissions au sein de la SM Bouiali et ses hommes qui avaient des structures et des militants, et qui étaient passés à l’action violente contre l’Etat. Mais au sein de la DGPS nous n’avions pas de rapports ni avec M. Ali Benhadj, ni avec M. Abassi Madani, ni avec M. Nahnah, ni avec Mme Louisa Hanoune, ni avec d’autres personnalités politiques.

Pensez-vous avoir commis une erreur d’appréciation concernant Ali Benhadj ?

Pas nous, d’autres peut-être.

Les jeunes étaient tout de même réceptifs à son discours.

Je ne peux pas apprécier parce que Ali Benhadj est apparu sur la scène politique après octobre 1988. Alors que moi, je suis parti en octobre 1988.

Peut-on revenir aux circonstances de votre limogeage ?

Je préfère m’abstenir. C’est désormais du passé. J’étais un militaire, je dépendais du chef de l’Etat, un décret aurait mis fin à mes fonctions, soit en octobre 1987, soit en septembre 1988, mais pas en octobre 1988 et en plus avec le patron du FLN M. Messaâdia. Cela voulait dire, tout simplement qu’il fallait créer l’illusion d’un complot politique contre le chef de l’Etat par le responsable du FLN et par le patron de la police politique. Ce qui est faux.

Ce scénario de conception occidentale pour le dénouement des troubles en pays de lEst, a-t-il été sciemment prévu et éventé en Algérie ? Ou bien aurait-on finalement débouché sur cette formule pour solder à peu de frais une situation embarrassante si elle venait à libérer tous ses secrets ? En tout cas la question se pose. Il a été réutilisé en 1989 en Roumanie, et également en août 1990 en URSS.

M. Gorbatchev, après l’échec de la tentative du coup d’Etat, à son retour à Moscou, a appliqué deux décisions majeures du scénario, à savoir la dissolution du PCUS, après 70 ans d’existence et du KGB. Donc, il n’y avait plus d’obstacle au multipartisme en URSS.

Mais chez nous en 1988, le chef de l’Etat s’est arrêté au milieu du gué, et n’a pas été au bout de la logique du scénario. Il fallait dissoudre le FLN et la DGPS, du moment qu’on associe les deux responsables lors de leur limogeage. C’est à dire qu’il n’y a plus de parti unique ni de police politique et qu’on ouvre en conséquence la voie au multipartisme.

C’est un vestige de la guerre froide, où le patron de la police politique dépend du parti unique. Une fois ces deux institutions supprimées, la démocratie peut s’installer.

Quelles idées vous faites-vous des événements d’octobre dix ans après ?

Dix ans après octobre 1988, je mesure le temps perdu pour le pays. Je n’accuse personne. Mais je constate que les réformes auraient pu venir de façon plus calme et plus civilisée. On a voulu faire croire au peuple que c’est la rue qui réclamait les changements. Je m’explique : si on proclame des réformes et que le rue bouge, cela veut dire que le pouvoir est désavoué. Mais si on fait bouger la rue, et qu’on impose des réformes, cela veut dire que la rue réclame des changements. Je donne des exemples.

Après les émeutes du 5 octobre 1988, il y eut un discours du 10 octobre 1988 où le chef de l’Etat a annoncé les réformes et l’amendement de la Constitution. Après ce discours, le calme est revenu dans le pays. Ensuite, le référendum du 3 novembre 1988 a été voté largement… Tous ces changements rapides et radicaux n’ont pas été discutés dans le bureau politique du FLN, ni négociés avec une opposition qui a manifesté dans la rue ; ce fut tout simplement une réponse aux émeutes ou, si vous préférez, le dernier acte d’un scénario mal ficelé.

Là, je suis tenté de répondre comme le philosophe italien Lampedusa quand il dit « Il faut tout changer pour que rien ne change ».

Etablissez-vous un lien entre les événements d’octobre et le terrorisme qui a frappé par la suite ?

Tout à fait. Octobre était le début de la désobéissance en Algérie, le mépris des valeurs, la négation des institutions, etc. L’Etat commençait à perdre de son autorité, de sa crédibilité et surtout de son prestige. Un meneur de grève s’habitue à l’affrontement. Il n’a besoin que de moyens pour ver ser dans le terrorisme surtout s’il est encadré par de redoutables ennemis de l’Algérie.

Comment expliquez-vous finalement que l’état de siège avait été aussi rapidement décrété alors que l’Algérie avait connu plusieurs autres émeutes dans les années 80 sans qu’on ait eu recours à cette extrémité ? Pourquoi la police était-elle, cette fois, dépassée ?

L’état de siège a été décrété rapidement, certes, parce que les concepteurs du scénario voulaient que l’armée sorte dans la rue et intervienne rapidement. Les émeutes du 5 octobre 1988 n’étaient pas totalement spontanées, contrairement à celles de Constantine ou de Sétif. Dans ces deux villes, en 1986, l’armée n’était pas sortie des casernes, il n’y avait pas de scénario planifié, le peuple avait manifesté spontanément.

Conclusion : depuis 1962, certains hommes politiques ont cherché à régler leurs comptes avec l’ANP parce que c’est elle qui a mis au pouvoir tous les présidents, à savoir Ben Bella, Boumediene et Chadli.

Une intervention de l’ANP durant les événements d’octobre 88 a été pour eux une occasion de rêve pour la discréditer et la rendre impopulaire pour qu’elle rentre dans les casernes et leur permettre de prendre les rênes du pouvoir.

Aujourd’hui, les historiens doivent faire toute la lumière sur le rôle que joue l’ANP depuis quarante ans et faire ressortir en toute objectivité les côtés positifs et négatifs des cadres de l’ANP afin de couper court à toutes les rumeurs et les critiques dont ils font l’objet.

 

Retour (Octobre 88)

algeria-watch