El Hadi Khediri

El Hadi Khediri
Le syndrome de la capitale

Entretien réalisé par Sid Ahmed Semiane, Extrait de « Octobre, ils parlent », Editions Le Matin, Alger 1998, pp. 97-110

En octobre 88, El Hadi Khediri occupait la fonction de ministre de l’Intérieur. Limogé de son poste juste après la fin des émeutes, il opte comme tous les acteursclés de cette époque pour le silence après un passage discret au ministére des Transports. En retraite aujourd’hui, il accepte de nous livrer ses confidences.

J’étais ministre de l’Intérieur en octobre 88. Il y a ainsi des circonstances et des hasards qui font que l’homme se trouve devant des moments d’Histoire, car c’était un moment d’Histoire. Je n’ai jamais voulu être ministre de l’Intérieur. On me l’a imposé, alors j’ai assumé la responsabilité de la sécurité. Pourtant, et de tout temps en Algérie, cette mission incombait à la direction générale de la sûreté nationale. J’occupais d’ailleurs le poste de directeur de la sûreté nationale avant d’être appelé au ministère de l’Intérieur. Quelqu’un d’autre avait été nommé pour me succéder. Cependant, j’assume et j’accepte d’être responsable de la sécurité parce que j’étais ministre de l’Intérieur.

Octobre 88. Tout le monde croit que les événements ont éclaté le 5 alors que nous étions mobilisés depuis que, le 3 octobre, des perturbations s’étaient déclarées à El-Harrach. En outre, une grève générale avait été lancée un mois auparavant à Rouiba.

Ce mouvement était ponctué, de temps à autre, par des tentatives de marches sur la ville. Elles ont toutes été empêchées car laisser ces gens arriver jusqu’à la capitale risquait de perturber l’ordre public. Aussi, avions-nous veillé à les cantonner dans une certaine zone.

La police était donc déjà mobilisée bien que dispersée. Elle devait, en effet, faire face aux manifestations d’El-Harrach, à la grève de Rouiba et aux émeutes de Bab el-Oued qui avaient commencé le 4 octobre vers 18 heures.

Les jeunes s’étaient rassemblés à la sortie des lycées et l’émeute avait embrasé tout Bab el-Oued. La police, par son intervention, essayait de circonscrire le mouvement à ce quartier, connaissant la gravité de toute manifestation qui gagne le centre-ville d’une capitale. Celles qui se déroulent dans une capitale sont d’ailleurs perçues différemment ; elles sont plus importantes.

Le président Chadli a été mis au courant. Il l’a tout le temps été. Tout le monde l’était. J’avais, avec le président, des rapports de travail normaux. Nous travaillions en équipe avec lui et notre équipe était constamment en rapport avec lui.

Les services de la présidence, de l’intérieur, de la DGSN et les services spécialisés se sont ainsi tous mobilisés et se sont entraidés pour essayer de contenir les manifestations de Bab el-Oued et d’ElHarrach et de les empêcher de s’étendre au centre-ville. A minuit, celles de Bab et-Oued s’étaient aggravées mais nous avions réussi à limiter les mouvements à ce quartier et à celui d’El-Harrach en déployant toutes les unités d’intervention et en maintenant ce dispositif jusqu’au matin du 5. Nous ne possédions, à ce moment, plus de réserves et les unités déjà sur le terrain étaient épuisées…

Nous ne disposions plus d’hommes ni de matériel. D’ailleurs, la police n’avait été ni formée ni équipée en prévision de manifestations quotidiennes. La police algérienne était chargée de maintenir l’ordre, la sécurité publique, de mener des enquêtes administratives, sans plus.

On pensait que l’Algérie n’avait pas besoin de former une police anti-émeute, qu’elle n’aurait pas à affronter des manifestations quotidiennes.

Les gens se demandent pourquoi elle n’avait pas usé de matériaux spéciaux pour faire reculer les manifestants. La raison est qu’elle n’en possédait pas. Elle n’était pas équipée en balles en caoutchouc. Moi-même n’en voyais pas la nécessité car je considérais que la police avait des missions autres.

LA HAINE DE LA POLICE, DU POUVOIR

Les événements d’octobre nous ont dépassés car les manifestations du 4 se sont poursuivies les 5 et 6. Les manifestations du 5 ont été particulièrement importantes. A partir de douze heures, des manifestations sporadiques de jeunes se sont déclarées dans tout Alger. Les manifestants s’attaquaient, curieusement, aux commissariats de police, aux aswak, etc. Leurs objectifs étaient assez précis. C’était le ras-le-bol…

… Mais aussi, je ne sais pas pourquoi, la haine du policier. Ces actes traduisaient peut-être la haine du pouvoir. Le policier ne représentait-il pas le pouvoir ?

En fait, il en était le symbole. Je voulais le dire car on a vulgairement laissé entendre que la police avait laissé faire. On a même parlé de complicité, de complicité avec des gens qui étaient contre nous et qui visaient essentiellement la police !

C’était pour cette autre raison que la police était dispersée. Nous étions obligés de poster des unités aux abords de chaque commissariat ce qui nous a empêchés, peut-être, de ne pas défendre assez les institutions de l’Etat et ses démembrements. Les établissements privés n’ont pas été attaqués. C’était curieux.

Etait-ce le ras-le-bol ou la haine contre le pouvoir ? Possible. De sentir que le mouvement était dirigé contre le pouvoir m’a bouleversé. Je représentais le pouvoir et lui ai consacré toute ma carrière pour m’apercevoir, un matin, que l’on nourrissait toute cette haine à notre égard… c’était pénible. C’était pénible pour moi et j’en ai été, personnellement, affecté, très affecté.

Nous avons donc essayé de faire face aux manifestants avec les moyens dont nous disposions mais ce qu’on disait est vrai : la police était dépassée. Cela, et là-dessus je suis clair, justifie l’intervention de l’armée.

L’INTERVENTION DE L’ARMÉE ET LA CAPITALE

Il y a certes eu des manifestations importantes au cours des années 60 dans d’autres capitales du monde. Mais elles n’ont pas charrié autant d’émotion. La police a donc fait face jusqu’à leur essoufflement.

A Alger, le syndrome de la capitale s’était développé. On serait certainement parvenu à contenir les manifestations avec les seules forces de police. Mais cela aurait requis beaucoup de temps et se serait produit après beaucoup de casse.

Le syndrome de la capitale avait provoqué une grande émotion chez le président et chez les autorités supérieures. Chacun était, comme moi, ému devant ces jeunes qui criaient dans la rue leur haine du pouvoir. Car il est clair que les slogans étaient contre le pouvoir.

Les slogans nous avaient tirés de notre sommeil. Nous entretenions la conviction que nous faisions du bien pour le pays et ces événements ont tout remis en cause…

Nous avions géré d’autres manifestations, celles de Sétif, de Constantine, de Tizi et celle que tout le monde oublie, la Casbah en 1986. Elle avait duré des nuits entières mais nous avions pu la contenir, Celle de Constantine avait vite été jugulée, elle était limitée au milieu estudiantin.

J’étais alors à la DGSN et je me rappelle que les événements de Constantine avaient commencé par des revendications d’ordre estudiantin. Je dirigeais directement les opérations à partir de la DGSN et on avait reçu l’ordre de bloquer la marche que les étudiants avaient entreprise sur Constantine.

Nous avions donc empêché la marche sans provoquer aucun décès. Il a été prouvé, plus tard, que le seul étudiant mort lors de l’affrontement des marcheurs avec les forces de l’ordre, avait succombé à une crise cardiaque. La police n’avait pas tiré.

A Sétif, c’était autre chose. C’était le ras-le-bol et la manifestation était dirigée essentiellement contre les autorités locales mais elle n’était pas importante. Trois personnes, malheureusement, ont été tuées par un commissaire. Il a paniqué devant l’assaut de la foule contre une institution. Il a été condamné par la justice et est toujours incarcéré.

J’en viens à présent à la manifestation qui m’a le plus marqué : le printemps berbère. Je dois dire, à ce propos, que la police n’est absolument pas responsable de son déclenchement. C’est toujours à elle qu’on demande de rétablir l’ordre public alors qu’elle n’est jamais responsable de sa perturbation.

La cause du printemps berbère se trouve ailleurs. Mouloud Mammeri avait donné une conférence à Constantine. Il se rendait à Tizi Ouzou où il projetait d’en donner une seconde. Mais l’administration lui a opposé un refus, d’où la grève des étudiants. L’université de Tizi Ouzou s’était alors transformée en centre d’opposition et de protestation et le pouvoir décida d’expulser les étudiants du campus. J’assume ma responsabilité dans cette opération. Nous y avons pris part et nous avons fait sortir les étudiants de l’université sans faire, heureusement, un seul mort.

C’est ainsi que la manifestation s’est déplacée vers le peuple et qu’elle a produit le printemps berbère. J’ai dirigé les opérations de rétablissement de l’ordre à partir d’Alger mais j’avais réussi, en dépit de l’éloignement, à stopper le mouvement au bout d’une semaine.

Je m’y rendais cependant de temps à autre. J’avais délégué la responsabilité de l’opération au chef de sûreté de la wilaya de Tizi Ouzou, qui était d’une grande compétence, ainsi qu’à des personnes que J’avais envoyées d’Alger. Nous étions en contact permanent. Mais l’essentiel était d’éviter toute effusion de sang car un mort nous aurait fait basculer dans un autre processus, surtout dans cette région. J’avais toujours prié Dieu pour que la paix soit préservée en Kabylie.

Nous y avons donc rétabli l’ordre au bout d’une semaine sans qu’il y ait un seul mort. Des rumeurs donnaient des bilans de trente et quarante morts, mais aujourd’hui, tous savent qu’il n’en est rien car la police avait été déployée comme lors des événements d’octobre. Elle n’était pas armée. Elle ne l’a jamais été ni pour les manifestations de Constantine, ni pour celles de Sétif, ni pour celles de Tizi Ouzou. Les unités d’intervention agissent sans armes.

Ce qui explique que la police ne possédait pas d’armes durant les événements d’octobre. C’est une ineptie de dire que les policiers ont été désarmés. Pourquoi ne l’avaient-ils alors pas été lors des événements de Constantine et de Sétif ?!

… En fait, la police d’intervention, les CNS appelés aussi CRS, n’a jamais été armée. Seul l’officier principal de chaque unité possède une arme. Seul lui est autorisé à procéder à des tirs de sommation. Les autres éléments n’interviennent qu’à l’aide de matraques et de bombes lacrymogènes.

Dire que la police a été désarmée procède du mensonge. Ce n’est qu’à partir de 1990-91 que l’on a songé sérieusement à former et à équiper la police en prévention de manifestations violentes. La police d’intervention est peut-être aujourd’hui équipée d’armes de poing eu égard aux circonstances actuelles. Je le concevrais parfaitement étant donné la conjoncture mais il n’y avait aucune raison d’armer les unités à l’époque dont nous parlons. Je croyais même que notre police était une police populaire. Je croyais sincèrement qu’elle était au service du peuple. Octobre a démontré que c’était faux, que nous avions commis de graves erreurs.

Octobre, c’est la haine des jeunes à l’égard de la police. J’avais intégré ce corps en 1965. Je peux donc dire que cette haine venait de loin. Elle venait de la police coloniale et le peuple algérien considère que notre police est une police coloniale et de répression pour laquelle il a instinctivement éprouvé de la haine.

Nous avions pourtant tout tenté pour la rendre populaire : émissions radiophoniques de vulgarisation du code de la route, organisation d’activités sportives dans les quartiers, etc. Nous avions relativement réussi à améliorer l’image de la police, mais cela restait insuffisant. Il manquait quelque chose. Une carence dont la police n’était toutefois pas l’unique responsable. Sans me justifier, je soulignerais qu’elle n’assurait pas seule la gestion du pays.

Je faisais moi-même partie intégrante de l’équipe du pouvoir et je ne savais pas que nous n’en faisions pas assez pour le peuple, et encore moins pour la résolution des problèmes de la jeunesse.

… Le sang appelle le sang. Je n’ai pu contenir les débordements à Sétif, lorsque les trois personnes ont été tuées, qu’en engageant un dialogue. Pendant une semaine, j’ai rendu visite, personnellement, aux familles des victimes et j’ai rencontré les notables de la ville. J’ai demandé pardon aux familles et obtenu réparation pour eux. C’est ainsi qu’on a pu enterrer les victimes dans le calme.

Les événements de Tizi Ouzou étaient particuliers et j’avais dit que si un seul mort devait tomber, il fallait qu’il soit dans les rangs de la police. Je garde d’ailleurs d’excellents rapports avec les responsables de Tizi Ouzou et mon bureau s’était transformé, lors des manifestations, en un espace de contacts au lieu d’un espace de répression.

Et puis franchement, qu’est-ce qu’un souk el-fellah comparé à une vie humaine ! Mais c’est vrai que des manifestations dans la capitale prennent une dimension différente… C’est là le siège des ambassades.

On porte toujours un regard différent sur la capitale et je comprends l’émotion des responsables et je comprends tous ceux qui ont expliqué que la police a été dépassée par les manifestations d’octobre. Elle n’a d’ailleurs pas été écartée mais aidée par l’intervention de l’armée, dans l’éradication des manifestations.

Toute intervention supplémentaire devenait nécessaire car il s’agissait de la capitale, symbole de l’Etat. Le Golf (siège de la présidence) n’était pas loin et les gens avaient des raisons de vouloir que les manifestations cessent rapidement.

En revanche, nous avions le temps à Tizi Ouzou et nous avions mis du temps pour y arrêter le mouvement. C’étaient pourtant des journées terribles durant lesquelles les policiers n’avaient cessé de subir des attaques.

… Mais le printemps berbère a eu cette particularité d’offrir des interlocuteurs. J’avais contacté Saïd Sadi, Chaker que j’ai connus par la suite et avec lesquels j’ai gardé d’excellentes relations.

Les interlocuteurs ne sont cependant pas toujours capables de contrôler les manifestants. Les débordements restent toujours possibles, preuve en est les récents événements de Kabylie, consécutifs à l’assassinat de Matoub Lounès.

Personne ne pouvait davantage contrôler les événements d’octobre. C’est une ineptie de prétendre que c’est une manipulation. Quand bien même c’était vrai, les manipulations ont été dépassées.

Les manifestations de Tizi Ouzou avaient dépassé tous les interlocuteurs que j’ai eus en face de moi ; des responsables de la JET aux anciens responsables de la wilaya.

Mais nous nous en sommes bien sortis après une semaine et heureusement sans morts. Heureusement que J’ai gardé de bons rapports avec les interlocuteurs à Tizi Ouzou car ils ont fait en sorte que les événements d’octobre ne s’étendent pas à toute la région.

Les grèves qui y sont survenues ont été maîtrisées… grâce à des interlocuteurs valables.

J’ai d’ailleurs été davantage marqué par les événements de Tizi Ouzou. Octobre ne m’a pas marqué. Octobre m’a ouvert les yeux. Il m’a brisé.

Nous avons pensé, durant trente ans, que nous étions un pouvoir révolutionnaire, une démocratie populaire, que nous étions en train de faire preuve d’ouverture. Du moins, avais-je tenté une ouverture par l’introduction d’une loi sur les associations et sur les droits de l’homme. J’étais sensible à cette dernière question.

Arrive octobre, et on nous dit que nous n’étions pas à la hauteur… et j’étais visé. Les autorités supérieures ou même « l’autorité » supérieure a complètement été brisée par les événements d’octobre. Elle n’avait jamais pensé que pareille chose pouvait survenir durant son mandat. Et tout ce qui en a découlé par la suite était le résultat d’un découragement extraordinaire.

J’insiste encore sur le fait que je n’ai jamais donné d’instruction pour désarmer la police. Je répète que la police d’intervention est désarmée. On a dit que la police a laissé faire. Comment auraitelle pu, alors qu’elle était attaquée, qu’elle était la cible première ?

Je me souviens qu’un journal avait écrit, au deuxième jour des événements, que la police s’était retirée, pensant à un complot. En fait, la police avait employé tous les moyens, tout au moins ce dont elle disposait.

Personne ne nous avait demandé de désarmer la police et personne ne nous avait demandé de nous retirer, même lorsque l’armée est intervenue.

Nous avions, au contraire, investi la rue ensemble. Nous avions déjà une expérience en commun puisque la police et l’armée avaient mené conjointement l’opération contre Bouyali. Elle avait duré deux ans.

OCTOBRE, ALI BENHADJ, LES ISLAMISTES ET LA GAUCHE

Ali Benhadj était connu de nos services depuis longtemps. Il prêchait à la mosquée Es-Souna et était sévèrement contrôlé, tout comme Abassi Madani. Nous avions déjà dû affronter une grande manifestation à la Fac centrale en 1981. Un autre précédent était celui du meurtre de l’étudiant Kamel Amzal à la fac de Ben Aknoun. Les islamistes existaient donc bel et bien.

Le terrain était ainsi favorable à Bouyali. Il avait trouvé une écoute. Je m’interroge d’ailleurs et me demande si la sensibilité de la population au discours de Bouyali ne traduisait pas déjà le rejet du pouvoir en place ? N’entendait-elle pas un langage différent qui lui donnait l’espoir d’une vie

meilleure dans l’Au-delà ? On ne devient pas islamistes, par vagues entières, du jour au lendemain. Tous les leaders étaient fichés. Pourtant, les constructions de mosquées se poursuivaient de plus belle. Les gens pratiquaient les rites musulmans avec davantage de ferveur et de plus en plus de gens accomplissaient le voyage à La Mecque.

Le phénomène était compréhensible et certains voulaient plaire à la population parce qu’elle allait dans cette voie. On avait reproché à des épouses de responsables de porter le hidjab. Ce n’était pas par conviction mais uniquement pour plaire à la population.

Je ne pense cependant pas que le pouvoir ait laissé faire les islamistes ou qu’il les ait utilisés contres les gauchistes. Inconsciemment peut-être. Les responsables avaient, peut-être, cette croyance qui les poussait à favoriser le courant islamiste. Mais employer l’islam contre la gauche, non, je ne le pense pas. Il y a certes eu l’histoire de l’arabisation. Elle avait créé une opposition entre les pour et les contre. Les arabisants avaient alors organisé une manifestation à la Fac centrale et on avait murmuré que le pouvoir les soutenait. C’était, peut-être, vrai.

LA BRÈCHE

Cela avait ouvert en tout cas une brèche aux islamistes. L’arabisation et ]’islam ne sont pas différents. Mais il serait faux aussi d’affirmer que l’arabisation est la cause de l’émergence de l’islamisme et de tout ce qui arrive.

De toute manière, je considérais que la gauche n’était pas dangereuse. Elle ne l’a jamais été et les services de sécurité la savaient non violente. C’est ainsi que j’ai appris à la percevoir.

La gauche, c’étaient les tracts et les critiques parfois constructives. Mais elle ne nous gênait pas énormément. C’était un mouvement, une sensibilité avec laquelle on avait d’ailleurs passé un pacte en 197 1. Depuis cette année, J’ai reçu instruction de cesser toute poursuite contre le PAGS et contre Abdelhamid Benzine à qui on avait délivré un passeport.

Boumediene désirait utiliser… non pas utiliser, mais faire participer les étudiants à la révolution agraire. La mise en ouvre de ce projet exigeait une force de la gauche et des troupes convaincues.

La lutte du pouvoir contre la gauche est réapparue plus tard avec l’apparition du mouvement ouvrier syndical et avec les grèves. On n’avait pas utilisé l’islam pour contrer la montée de la gauche. En tout cas, je ne l’ai jamais fait.

Je discutais et je dialoguais avec la gauche et de temps en temps je contactais les islamistes pour les mettre en garde contre les dépassements. Je vais ouvrir une parenthèse pour relater un fait. Bouiali était recherché par la police judiciaire en raison des prêches qu’il prononçait à El-Achour. Mais je l’ignorais. Prenant peur, il se réfugia chez les anciens moudjahidine, étant lui-même ancien moudjahid. Le secrétaire général de l’ONM d’alors, Hadj Yalaoui (aujourd’hui décédé), m’appelle pour intercéder en sa faveur. Il plaida le statut d’ancien moudjahid de Bouiali et déclara que la police exagérait.

C’est là un dilemme que je ne suis toujours pas arrivé à résoudre : la police exagère lorsqu’elle veut mettre de l’ordre et elle laisse faire lorsqu’elle ne met pas d’ordre. Mais comme je suis toujours disposé à dialoguer, j’ai offert à Hadj Yalaoui de le recevoir, en compagnie de Bouiali, dans mon bureau. L’entrevue devait cependant rester officieuse car, si Bouiali était appréhendé sur le chemin en se rendant à notre rendez-vous, il était évident que j’aurais nié notre arrangement. Je ne pouvais pas casser ma police.

C’est donc dissimulé sous une cachabia que Bouiali se rendit à mon bureau, entouré de Hadj Yalaoui, de Khali, en tout, douze responsables de l’ONM de Chéraga.

Au cours de notre entretien, Bouiali expliqua que son activité se limitait à la daâwa. Je lui garantis alors la liberté de prêche pour peu qu’il ne dépasse pas la ligne rouge de la violence.

Mais il la dépassa. Il fut le premier à la dépasser. Il a attaqué une école de police après tout cela… Moi qui l’ai reçu, qui ai pris un thé avec lui… Je lui avais même assuré que le directeur de la sûreté nationale possédait le Livre coranique… car il nous considérait comme des impies. Et il choisit la veille de l’Aïd pour attaquer une école de police qui n’était pas gardée du tout.

Dans mon esprit, cette école, que j’avais créée à Soumâa, devait donner de la vie au village. L’Installation de mille élèves dans ce petit village devait entraîner un essor extraordinaire.

Il n’y avait donc aucun dispositif autour de l’école. Elle n’était gardée que par un vieux, père de cinq enfants. lis l’ont tué et ont volé plus de trois cents armes et des munitions. C’étaient de vieilles armes destinées à l’entraînement, mais des armes quand même. Nous avons réussi à en récupérer la totalité mais cela prouve que quels que soient les accords que l’on passe avec les islamistes, ils ne s’en tiennent qu’à leur propre ligne directrice. Et je crois que ce constat est d’actualité.

LA RENCONTRE AVEC ALI BENHADJ

C’est un mensonge. Je ne l’ai jamais rencontré. Il a peut-être rencontré d’autres personnes que vous avez interwievées mais je l’ignorais alors. Pour moi, Ali Benhadj était un petit gamin qui prêchait à Es-Souna et que je surveillais très étroitement. Je l’avais vu une fois ou deux pour me rendre compte de ce qu’était ce phénomène. C’est au même titre que j’ai rencontré un certain El-Hadi Daoud qui activait à El-Achour. Il a été nommé ensuite imam de la mosquée de Marseille. Je l’avais donc rencontré avant les événements d’octobre, jamais pendant.

Je travaillais, avant les événements, à la DGSN. Je rencontrais le diable en tant que DGSN. Je voyais donc tout le monde pour essayer de comprendre. Je contrôlais Ali Benhadj très sévèrement bien que je n’aie Jamais eu à l’arrêter puisqu’il n’avait rien commis d’illégal. Et je ne voulais pas l’arrêter pour ne pas faire dans la provocation. Mais je n’ai jamais rencontré Ali BenhadJ durant les événements d’octobre.

Un mouvement islamiste curieux a eu lieu : la marche de Belcourt jusqu’à la mosquée Es-Souna de Bab el-Oued au cours de laquelle le drame se produisit. Je n’explique pas ce qui s’est passé mais je sais que, pris d’affolement, un jeune officier a tiré. On dit qu’il avait entendu un coup de feu mais on n’a jamais pu le prouver. On dit aussi que ce n’était qu’un pétard lancé sciemment.

On peut dire ce qu’on veut, l’essentiel étant que cette marche a eu lieu avec ou sans autorisation. En ce qui me concerne, je ne l’ai pas autorisée. Les jeunes marcheurs ont été pris à froid, par les tirs d’un jeune officier réellement affolé. Il avait dû entendre un bruit ou un pétard. Etait-ce une provocation ? Tout est possible. Cela a été très dur car il y a eu beaucoup de morts.

Un journaliste a également été tué. Il n’avait rien à voir avec les islamistes…

… Pas du tout. Pas du tout. Je n’ai jamais vu les Islamistes. Je n’ai jamais dialogué avec eux. Il n’y avait pas de dialogue possible avec eux car octobre n’est pas leur fait. Ils n’y sont pour rien.

LA RÉCUPÉRATION

C’était pour eux une aubaine tombée du ciel, une occasion offerte sur un plateau d’argent.

Je reviens à cette haine exacerbée chez la population. D’aucuns l’expliquent par le discours du président du 19 septembre. C’était un discours très dur’ Personnellement, j’étais contre sa diffusion. Nous étions plusieurs à être de cet avis. Mais il a été décidé de le diffuser textuellement. Je souhaitais qu’on se revoie à Club des Pins pour en discuter et le revoir. La décision de le diffuser tel quel a donc été prise malgré nous. Je n’étais pas le seul à m’opposer à l’idée de sa diffusion intégrale. Nous étions deux ou trois à exprimer des objections.

Les services de la présidence étaient divisés sur cette question. Etait-ce Hamrouche ? Maintenant vous me demandez si c’est Hamrouche qui a eu l’idée de la diffusion intégrale. Et je vous dis, oui. Mais il faut l’interroger à ce sujet. Nos rapports n’ont plus été très bons après les événements d’octobre. J’en parle parce qu’il faut en parler mais je ne veux attaquer personne. Je n’ai donc jamais rencontré d’islamistes. J’étais… choqué. Je ne croyais pas qu’on était détesté à ce point, tous. Chacun de nous était visé. Il fallait assumer car nous représentions tous une petite partie de l’autorité.

Octobre était dirigé contre nous tous. Et je répète que les islamistes ne sont pas à l’origine d’octobre. C’était, pour eux, une aubaine. Ont-ils provoqué ce jeune officier ? Dieu seul le sait. N’ont ils pas agi d’une quelconque manière pour que ce bruit qu’avait entendu cet officier provoque ce que nous vivons actuellement ? Voilà des gens qui n’étaient rien, qui travaillaient dans l’ombre et qui ont su tirer profit d’octobre.

J’ai dit que si octobre devait être un mal nécessaire, que ce mal soit le bienvenu. Je me suis trompé.

Oui, octobre était un mal nécessaire mais pas le bienvenu parce qu’il n’a pas donné ce que j’attendais. Je pensais qu’octobre nous aurait donné une démocratie réelle, qu’on aurait ouvert les yeux et que le pouvoir aurait pris conscience. Je pensais que le pouvoir se serait dégagé de quelques parcelles de son autorité mais ce ne fut pas le cas. Non, octobre n’a été le bienvenu que pour les islamistes et pour d’autres politicards qui en ont profité pour accélérer leur accession au pouvoir.

Pour moi et pour certains de mes amis, octobre nous a poussés vers la sortie par la petite porte. On nous a carrément mis dehors.

On pourrait penser que nous étions impliqués dans un complot mais nous l’aurions alors fomenté contre nous-mêmes. Pour ma part, j’ai été éjecté du ministère de l’Intérieur le 10 ou le 11 octobre. On m’a tout bonnement enlevé le portefeuille du ministère fin octobre. Officiellement. Un Premier ministre avait été nommé et celui-ci avait choisi son équipe.

Mais je suis resté au gouvernement, où j’ai occupé le poste de ministre des Transports pendant Lin an ou deux mais je n’ai jamais rien dit jusqu’à maintenant.

DIX ANS DE SILENCE

Et je ne parlerai pas encore. Peut-être qu’un jour, je mettrai tout noir sur blanc. Mais plus tard.

Aujourd’hui je parle, en toute confiance et en n’attaquant personne. Je me limite à annoncer certains faits, sans plus. Je ne me place dans aucune logique de clan, ni d’attaque ni de défense.

Mon silence aurait pu être mal interprété. Et puis, il faut que j’assume. Je ne peux pas dire que je n’occupais aucun poste important au moment des événements d’octobre.

Aujourd’hui, je parle parce que j’ai entendu tellement d’accusations, tellement de thèses de complot. Je dis que, pour moi, il n’y a pas eu de complot.

COMPLOT OU RÉVOLTE SPONTANÉE?

Octobre n’est un complot contre personne.

Non. Il n’y a rien eu de tout cela.

Le PAGS a été accusé parce qu’il avait fait démarrer les grèves de Rouiba. En outre, le PAGS projetait d’organiser des manifestations de revendications de la classe ouvrière. Mais il n’a pas fomenté cette révolte.

Elle était spontanée parce qu’elle a commencé à El-Harrach, s’est poursuivie à Bab el-Oued puis s’est étendue aux autres villes par un effet boule de neige. Si le mouvement a été fomenté, il faudrait alors savoir par qui et dans quel intérêt. Comme tout policier qui se respecte, il faudrait s’employer à rechercher le mobile et la personne à qui profite le crime.

Or, le mouvement n’a profité a personne si ce n’est aux islamistes pour lesquels octobre n’a été qu’une opportunité. Un mouvement qui se déclenche de cette manière n’est ni réfléchi, ni planifié.

LA RUMEUR DU 5 OCTOBRE

J’en avais entendu parier. J’avais essayé de comprendre pourquoi cette date, en vain. Elle ne correspondait à rien de particulier. Les gens avaient longuement commenté, en cette période, la décision de suppression de l’allocation devises. Cette décision était peut-être une erreur. Elle comportait d’ailleurs une part de provocation.

Toujours est-il que tout le monde considérait octobre comme un complot. Je ne citerai aucun nom, mais tous ceux qui ont été touchés par les événements sont convaincus qu’octobre était un complot contre eux. C’était un complot contre le FLN, contre les réformateurs, contre les institutions, contre la police ou contre l’armée, c’est selon. Pour moi, ce n’étaient que des événements qui nous dépassaient, que nous n’avions pas été capables de freiner et qui avaient requis l’intervention de l’armée. Il y a eu obligation de maintenir l’ordre. L’ordre a été maintenu à tout prix et il y a eu des morts. J’en ai parlé sur la chaîne de télévision française Antenne 2. Il fallait en parler et aucun des responsables auxquels je l’ai proposé n’a accepté de le faire. On ne pouvait pas abandonner la population à elle-même, alors, j’ai pris sur moi, en tant que ministre de l’Intérieur, de parier.

Certains de mes amis m’y ont encouragé puisque tous s’y refusaient. Je m’y suis donc résolu sans en avoir reçu l’ordre.

Les hésitations ont fait que j’ai intervenu assez tard dans la soirée pour donner le bilan des morts. J’avais annoncé soixante-neuf morts mais l’animatrice de l’émission, Christine Ockrent, ne m’avait pas cru. Aucune presse étrangère ne m’avait cru. J’ai l’occasion d’affirmer aujourd’hui que le bilan réel ne dépassait pas celui officiellement communiqué.

J’avais d’ailleurs déclaré, sur A2, que cette comptabilité macabre qui estimait le bilan à cinq cents et mille morts tendait à prouver que le calme n’avait pas été rétabli. Le bilan était déjà très lourd et un seul mort aurait été un mort de trop.

Les décès de blessés graves auront éventuellement porté le bilan final à plus de cent soixante-neuf morts, mais ce chiffre n’aura pas été dépassé de très loin.

L’ÉTAT DE SIÈGE

Le président nous a annoncé la décision de l’état de siège et nous avons approuvé. Je quittais mon bureau et j’y revenais. Le président voulait qu’on soit à côté. Mais cela n’a aucune signification.

Le président était extrêmement touché par ce qui se produisait. Il en était affecté parce qu’il ne pensait pas que le pouvoir était à ce point détesté.

LES VOITURES BANALISÉES

L’histoire des voitures banalisées n’est pas authentique. J’ai interrogé la DGSN à ce propos, mais la police n’a jamais arrêté de voiture dont les occupants auraient tiré sur la foule.

Je parle d’octobre avec beaucoup d’amertume. Personne n’est à accuser et je répète que ce n’était pas un complot contre le FLN. Je peux en parler, ayant été président de la commission de préparation du congrès. J’étais en plein dans les travaux de préparation et personne n’était contre personne.

Je faisais même circuler dans ma commission, des idées d’élections libres à la base et personne n’a tenté de m’en empêcher. On désirait aller plus loin dans les libertés politiques et octobre a, au contraire, bloqué ce processus. Le congrès s’est d’ailleurs tenu de manière expéditive et sans grands résultats.

KHEDIRI L’OMME DU PRÉSIDENT ET PARTISAN DES RÉFORMES

Les réformes ? J’y ai cru, c’est tout.

Concernant Chadli, je ne vais pas dire le contraire. J’étais proche du président et j’assume tout ce que nous avons accompli ensemble. J’étais d’accord pour des réformes. Toutefois, le projet de réformes a été monopolisé par les réformateurs. Ils se sont transformés presque en parti politique. Je ne fais pas partie de ces réformateurs. J’étais favorable aux réformes, mais je ne suis pas un réformateur.

Les réformateurs ont profité d’octobre 88 exactement comme l’a fait le FIS. C’était une occasion, pour eux, d’accélérer la mise en ouvre des réformes et d’accéder au pouvoir. Ils ont saisi l’opportunité pour se poser en unique possesseur du projet de réformes. Pour quels résultats ? La crise a repris de plus belle. Pourtant, le congrès du FLN venait d’adopter une importante résolution. Il avait décidé que le FLN demeurerait parti unique mais qu’il accepterait, en son sein, des sensibilités politiques. Ce système aurait fonctionné deux ou trois ans et aurait, à terme, débouché sur le pluralisme politique.

C’était compter sans le projet d’amendement de la Constitution qui se préparait au lendemain du congrès. Il autorisait, soudainement, le pluralisme politique.

On avait passé outre les résolutions du congrès en appliquant immédiatement le pluralisme politique. Chose à laquelle j’adhérais mais, dont nous constatons les résultats aujourd’hui. La Constitution de 89 interdit bien les partis religieux, mais on a reconnu le FIS.

C’était la possibilité offerte, à ce parti, de grandir et de s’exprimer avec force. Or, la masse suit la force. Faut-il rappeler les meetings du FIS qui ont attiré un million de personnes ?

C’était là le danger d’un pluralisme subit. On a persisté dans la voie du danger en organisant les élections communales qui ont donné les résultats que l’on sait. On a poursuivi avec les élections législatives. Heureusement que… L’arrêt du processus électoral était une nécessité.

LE SOUS-SOL DE LA DGSN, LA TORTURE

Il y a certainement eu des dépassements mais je ne crois pas que la police ait torturé systématiquement. Je n’en dirai pas plus sur ce sujet. Je suis connu pour être contre la torture. Peut-être que l’affolement a amené les commissariats attaqués à se défendre. Peut-être ont-il commis des dépassements sur les jeunes qu’ils ont arrêtés. C’est possible. Beaucoup de rumeurs ont été colportées mais je ne crois pas à ce que je n’ai pas vu de mes yeux.

Le sous-sol de la DGSN n’a jamais été un lieu de torture. Il y a, peut-être, eu certaines arrestations à la DGSN. Je pense, en tout cas, que la police n’a pas torturé de manière systématique.

Les affirmations de capitulation de la police et de tortures policières sont, en fait, contradictoires. Je suis absolument sûr qu’il n’y a pas eu de torture systématique. Je n’avais pas le temps de visiter les commissariats mais je sais que ce n’était pas vrai. La police n’était pas formée pour cela. J’ai toujours eu confiance en cette police, en cette pauvre police.

Cette même police se trouve actuellement sur le terrain. J’estime que c’est grâce à son courage que l’Etat existe encore, que nous avons évité une situation très grave pour le pays. C’est cette police toute simple dans son travail, dans sa routine, cette police décriée parce qu’un jour, elle s’est trouvée dépassée, qui continue aujourd’hui à faire face à la violence réelle, au terrorisme et à la tentative de destruction de l’Etat. C’est grâce à ces policiers et à cette armée qui continuent à lutter pour nous tous que nous avons encore l’impression d’être un pays debout.

OCTOBRE ET LE TERRORISME

Le lien existe entre les islamistes et le terrorisme. Ils ambitionnaient l’instauration d’un Etat musulman et avaient perçu la possibilité d’y parvenir non pas par la violence mais par la démocratie.

Je vais vous raconter une anecdote. J’avais arrêté un éminent professeur de l’université de Bab Ezzouar d’Alger. C’était un islamiste notoire. Je l’avais reçu pour tenter de le raisonner. Je lui avais dit que chacune de ses arrestations entraînait l’annulation de ses cours et combien je détestais porter atteinte à un intellectuel comme lui. Il m’a alors répondu que je pouvais l’arrêter autant de fois que je le désirais, qu’il nous savait être un pouvoir tranquille, qu’il serait condamné à une année de prison. Mais il ne s’inquiétait pas parce que, a-t-il ajouté, il était assuré d’une remise de peine, tout comme il était assuré de reprendre ses cours à l’université. Il était même persuadé que l’on paierait ses arriérés de salaire bloqué durant son séjour carcéral.

Il m’a ensuite dit : « Vous connaissez la théorie de la progression arithmétique, je sais que vous êtes fort en mathématiques. Chaque année, je formerai un ou deux islamistes lesquels en formeront à leur tour un ou deux autres. Cela prendra peut-être cent ans, mais un jour le pouvoir sera à nous ».

Ces propos m’ont donné froid dans le dos. Les islamistes étaient décidés à prendre le pouvoir sous n’importe quelle forme et par n’importe quelle méthode.

Ils ont eu la possibilité d’obtenir le pouvoir par la méthode légale que nous leur avons nous-mêmes octroyée, par le multipartisme et la démocratie. lis ne se soucient pourtant guère de la démocratie qu’ils considéraient comme kofr.

Nous leur avons, malgré tout, permis de gagner les élections locales. On a réalisé, lors des législatives, que c’était trop tard.

Je m’étais porté candidat pour ce scrutin mais le FLN avait retiré ma candidature. Il ne fallait pas que l’ancien que j’étais leur porte atteinte, à eux qui étaient aimés par le peuple. Ainsi me considérait-on. Par dépit, je me suis présenté sur la liste des indépendants de ma tribu. Et, heureusement ou malheureusement pour moi, les élections n’ont pas eu lieu.

Le mouvement de juin 91 a également été stoppé. Je pensais que ce serait alors l’occasion de marquer un temps de réflexion. Je n’étais plus dans le pouvoir à ce moment. J’avais été nommé ambassadeur à Tunis. Finalement, on a recommencé les élections et on leur a donné la possibilité de les remporter, soi-disant légalement. A qui la faute ? La question est à étudier.

Le processus électoral a constitué la force des islamistes. Leur argument était qu’ils avaient été élus légalement et que leur victoire leur avait été confisquée par la force. De ce fait, la force appelle la force.

Ils étaient d’ailleurs préparés depuis longtemps à affronter cette situation. lis ont envoyé des jeunes se former en Afghanistan. Je l’avais compris alors que j’étais encore à la DGSN.

D’ailleurs, je confisquais le passeport à tout Algérien qui revenait d’un voyage en Arabie Saoudite ou au Pakistan. Nous avions même réussi, avec l’aide de l’ambassade d’Algérie en Iran, une percée à Qom d’où nous avions rapatrié une dizaine d’étudiants. Ces derniers se préparaient à être de grands responsables du mouvement islamiste.

LES REGRETS

Je regrette que les années 80 n’aient pas marqué un libéralisme plus sérieux. Il fallait donner aux gens la possibilité de participer. On ne l’a pas fait à temps. On ne l’a fait qu’après octobre et on l’a mai fait.

Je regrette amèrement ce libéralisme et cette Constitution décidés rapidement après octobre. Il aurait fallu y consentir dans les années 80. Il y avait eu des signes, comme la suppression de l’autorisation de sortie à laquelle j’avais procédé. Cette souplesse était nécessaire. J’y étais favorable et je regrette qu’elle n’ait pas prévalu.

Je faisais partie d’un pouvoir auquel on livrait notre avis et avec lequel on était solidaire. J’assume mon appartenance à ce pouvoir mais je regrette qu’on ne soit pas allé plus loin avec lui.

La Ligue des droits de l’Homme aurait pu constituer un parfait contre-pouvoir. Mais la police ne l’entendait pas de cette oreille. Pour elle, la Ligue des droits de l’Homme allait ouvrer contre elle.

Il serait néanmoins faux de prétendre, comme le font certains, que la catastrophe que nous vivons découle de ce libéralisme. Non, l’erreur se situe dans cette ouverture précipitée et irréfléchie qui nous a masqué le danger que représentait un parti Islamique.

Le bilan d’octobre est finalement négatif car les événements nous ont divisés. Il n’a laissé que de l’amertume. Chacun de nous possède une explication qui lui est propre. S’en tenir à la version de complot ou à une autre est une division en soi.

En outre, octobre n’a pas apporté les bonnes solutions pour l’Algérie. Nous nous débattons, depuis, dans une crise extrêmement grave. Toute la société est divisée : les partis politiques et même les partis au pouvoir. Cette forme de déchirement qui atteint nos entrailles m’effraie. Il n’y a pas de cohésion dans la lutte contre la violence et le terrorisme. Je suis davantage effrayé par le désintérêt affiché par les jeunes vis-à-vis de la politique. Ils ne font plus confiance à personne. Ils ne s’attachent qu’à l’aspect matériel des choses, au concret.

Nous allons créer des monstres. Il faut pourtant leur montrer que la politique doit exister et que l’on doit construire ce pays bien qu’ils n’en voient pas la nécessité. Mes enfants n’y croient pas du tout. Ils disent que nous n’avons rien accompli. Nous ne pouvons finalement pas être fiers devant nos enfants. Qu’a-t-on fait pour eux et que leur laisse-t-on ? Rien.

Mais heureusement que des gens poursuivent la lutte et continuent à verser leur sang et à donner leurs vies pour que l’Algérie demeure forte.

Il faut avoir une pensée pour ceux qui ont payé de leur vie et de leur santé. On ne doit pas les oublier.

Retour (Octobre 88)

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