Larbi Belkheir: « Il n’y a pas eu de complot »

Larbi Belkheir:
Il n’y a pas eu de complot

Entretien réalisé par Sid Ahmed Semiane, Extrait de « Octobre, ils parlent », Editions Le Matin, Alger 1998, pp 111-126

Général-major, Larbi Belkheir, qui fut l’un des plus proches collaborateurs deu président Chadli, a été secrétaire général de la Présidence. En 1985 il sera remplacé à ce poste par Mouloud Hamrouche pour devenir chef du Cabinet de la Présidence. En octobre 1991 il est nommé ministre de l’Intérieur.

Quelles fonctions occupiez-vous durant la période des événements d’octobre ?

J’étais directeur de Cabinet à la présidence de la République.

Quel était, à cette époque, le rôle exact d’un directeur de Cabinet ?

Le directeur de Cabinet se consacrait surtout à suivre, pour le président de la République, les affaires diplomatiques et politiques.

Vous étiez donc directeur de Cabinet et très proche de Chadli Bendjedid ; comment de cette double position, avez-vous apprécié les rumeurs annonçant les événements d’octobre ?

Je n’avais pas une double position, mais j’étais effectivement, en ma qualité de directeur de Cabinet, parmi les collaborateurs les plus proches du président.

Concernant les annonces de troubles, les rapports qui parvenaient alertaient sur l’imminence d’événements mais personne n’avait cependant imaginé ou dit qu’ils allaient prendre l’ampleur qu’ils ont eue.

La relative stabilité qu’avait connue le pays jusqu’alors avait fini par mettre tous les responsables en confiance et nous avions cru que rien de très important ne pouvait se produire ; bien qu’une certaine effervescence se fût emparée du pays et que les rumeurs eussent envahi l’opinion publique, personne n’avait prévu une dégradation aussi brusque de la situation.

Mais personnellement, j’étais convaincu que cela allait tourner mal, car il suffisait d’ouvrir les yeux et d’écouter autour de soi pour se rendre compte de la gravité de ce qui se préparait.

Mais vous êtes-vous aperçu, vous, le directeur de Cabinet, que le pays s’acheminait vers une situation très grave ?

Effectivement, je m’en étais aperçu quelques semaines auparavant ; il fallait simplement analyser les faits et le contexte dans lequel ils se déroulaient ; or, que se passait-il en cet été 1988 ? Le président de la République tentait laborieusement de faire avancer des réformes, le FLN préparait un congrès décisif, des élections présidentielles étaient annoncées, la rue était en proie aux rumeurs les plus folles, les citoyens faisaient face à des difficultés et à des pénuries alimentaires de toute sorte ; il régnait un climat général de tension qui a été exacerbée par le discours du 19 septembre qui était annonciateur d’actions décisives et importantes.

Le discours était tout de même un tantinet provocateur ?

Certainement, mais j’ignorais le but recherché à travers ce discours. Je ne sais pas comment il a été préparé car je n’y avais pas pris part. Je crois que le président a voulu surtout sensibiliser l’opinion sur ses projets de réformes et sur les difficultés qu’il rencontrait dans leur mise en ouvre.

Avec du recul, il est possible de dire que la manière avec laquelle le président s’est exprimé a effectivement fait monter la tension d’un cran supplémentaire, mais il n’y a pas que ce discours pour expliquer ce qui allait se produire quinze jours après, le 5 octobre 1988. Il faut surtout bien considérer que le discours est intervenu à un moment où de très nombreuses contradictions qu’on a tenté de cacher ou d’occulter depuis l’Indépendance, se sont accumulées et sont apparues au grand jour.

La société, ne pouvant supporter davantage le poids de ces contradictions, l’a exprimé et elle l’a fait avec l’ardeur et la vigueur qui caractérisent sa composante jeune.

Sur un autre plan, le discours bousculait les réfractaires aux réformes et il prenait à témoin l’opinion publique, ce qui a certainement exacerbé un peu plus les antagonismes au sein du parti et des institutions de l’Etat entre, d’une part, les conservateurs qui s’opposaient aux réformes ou qui tentaient de les retarder et, d’autre part, les tenants des réformes.

Les réformateurs dont vous faisiez partie ?

Bien que j’aie partagé tout à fait la conviction qu’il était nécessaire et salutaire pour le pays de réaliser des réformes, je n’étais pas directement concerné par le conflit.

Je voudrais préciser que dès 1984/85, alors que j’occupais les fonctions de secrétaire général de la présidence de la République, le président Chadli nous avait demandé de commencer à réfléchir aux réformes qu’il fallait faire et les services de la présidence ont été restructurés et renforcés en capacités de réflexion. C’est dans ce cadre qu’il a été fait appel à de nombreux cadres qui ont rejoint la présidence avec leur expérience.

Nommé directeur du Cabinet, c’est M. Mouloud Hamrouche qui m’a succédé au secrétariat général de la présidence début 1986 et qui a poursuivi la tâche.

Pourrait-on revenir sur les circonstances exactes dans lesquelles le discours du 19 septembre et les réformes furent décidés ? Comment est-on arrivé à une telle option ?

Il faut rétablir la chronologie des faits et je veux apporter ici un témoignage à la décharge du président Chadli. A la fin de son premier mandat, en 1984, il m’avait confié son hésitation à s’engager dans un second mandat. Il était convaincu que nous ne pourrions pas aller très loin sans ouverture politique et, surtout, sans des réformes économiques ; de fait, et sitôt réélu, il avait ouvert le grand chantier de l’enrichissement de la Charte nationale et le texte qui a été adopté en 1986 marquait une rupture significative sur la démarche économique et contenait déjà les grandes idées sur les réformes.

Je crois qu’il avait, en fait, décidé de mener des réformes depuis longtemps, mais il avait malheureusement agi avec beaucoup de lenteur et d’hésitation en raison des pesanteurs et des clivages. Il ne projetait peut-être pas une ouverture politique totale et brutale, mais il souhaitait ouvrir la voie, au sein du parti, à des courants politiques qui auraient débouché plus tard sur un pluralisme politique.

Il avait cependant donné la priorité, dans la mise en ouvre de son projet, aux réformes économiques en raison, me semble-t-il, du choc pétrolier qui, en faisant chuter nos revenus, avait joué le rôle de révélateur de nos problèmes réels et de nos contradictions refoulées. Il faut se remémorer les propos de ce célèbre ministre de la Planification devenu Premier ministre qui, quelque temps auparavant, jurait que, grâce à lui, l’Algérie était à l’abri de la crise économique.

Le discours du 19 septembre est donc venu seulement ponctuer un été 1988 très chaud politiquement et socialement. Le président était soumis à de très fortes pressions et était harcelé jusque dans sa vie privée (rumeurs sur son fils). Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il ait donc décidé de s’exprimer lui aussi et de dire les vérités toutes crues dans un discours improvisé à partir de thèmes et de repères qu’il avait lui-même arrêtés en tenant compte de la situation du moment.

J’ai pris connaissance de ce discours, comme tout le monde, au moment où il a été prononcé.

Vous l’avez donc découvert en même temps que le commun des Algériens. Quelle a été la partie qui vous a le plus marqué ou le plus dérangé ?

Globalement, sur le fond, ce discours exprimait des convictions et une volonté de changement. Sur la forme, il a peut-être été caractérisé par une certaine maladresse. Le discours est intervenu à un moment où le président était énervé et manquait visiblement de la sérénité qui sied à la circonstance. En l’écoutant, je savais qu’il allait provoquer des réactions dans les cercles politiques ciblés mais je ne m’attendais pas à la réaction brutale de la rue.

Avez-vous fait part au président de vos remarques ?

Je lui en ai parlé, mais il se trouvait dans une situation difficile. Il faut connaître le personnage du président et ce personnage était soulagé d’avoir dit ce qu’il avait à dire. Je crois cependant qu’il a regretté l’option de la retransmission intégrale de son discours.

Confirmez-vous que la retransmission intégrale du discours était une idée de Mouloud Hamrouche ?

De toute façon, les décisions sont prises en dernier ressort par le président. Je n’avais pas pris part à la préparation de ce discours, la suggestion de sa retransmission intégrale vient forcément de quelqu’un d’autre.

Revenons aux pénuries dont vous disiez qu’elles avaient précédé les événements d’octobre. Elles auraient, d’après certains décideurs qui se trouvaient aux premières loges, été provoquées ?

C’est vrai que la baisse de nos revenus pétroliers avait entraîné une réduction du volume des importations, mais cela n’expliquait pas tout. Des pénuries inexplicables étaient constatées et il a pourtant été prouvé, rapports et statistiques à l’appui, que les produits qui avaient totalement disparu du marché existaient. Etait-ce l’oeuvre d’un milieu politique, je ne le sais pas. J’ai cherché une réponse satisfaisante à cette question qui est restée pour moi une affaire bizarre et inexpliquée.

On s’était d’ailleurs aperçu, lorsque les manifestants avaient détruit les Aswak et les Galeries, que des produits, objets de pénuries, étaient stockés et emmagasinés.

Effectivement. Ce phénomène relève réellement de l’inexplicable. Etait-ce la manifestation d’une résistance aux réformes ? Si c’est le cas, les pénuries voulaient démontrer la puissance des réfractaires aux changements. Ou bien s’agissait-il, là aussi, du résultat d’une parmi les innombrables rumeurs ? Je pense que, incontestablement, l’opinion publique a été conditionnée et les rumeurs persistantes ont fini par créer chez le citoyen une psychose de la pénurie qui a fini par dérégler totalement les circuits de distribution et rendu inefficaces les mécanismes de régulation.

En tout cas, je ne crois pas à la thèse qui soutient que les événements d’octobre ont été spontanés ; ils ont pour origine de très nombreux facteurs et ils sont l’expression d’un malaise général dans lequel l’Algérie baignait depuis de très, très nombreuses années.

Les causes sont nombreuses, mais le moment était propice à l’explosion : enjeux politiques, pénuries, rumeurs, discours du président, tracts, etc.

Aucun de ces facteurs n’explique à lui seul ce qui s’est produit, mais en agissant simultanément, ces facteurs ont créé l’environnement favorable à l’explosion.

D’où provenaient les tracts ? Etait-ce cela qui avait favorisé la thèse du complot communiste ?

On disait cela, mais le PAGS avait-il une telle capacité ? C’est vrai que les mouvements de grève qui s’étaient d’abord déclarés à Rouiba et au port d’Alger avaient démontré son influence dans ces milieux. Mais le PAGS était demeuré, en dépit de l’article 120 des statuts du parti, un allié objectif du pouvoir depuis qu’il avait intégré les rouages du parti et de l’Etat. J’ai fini alors par me dire que le PAGS offrait une trop bonne, trop facile et trop commode explication.

Comment expliquez-vous alors les arrestations de militants du PAGS dès septembre ?

C’était dans la logique de la thèse du complot communiste ; ces arrestations étaient préventives et étaient destinées à désamorcer la crise. Il est vrai que certains événements s’étaient produits dans les zones à forte implantation des noyaux durs du PAGS, mais le PAGS occupait-il seul la scène ? D’autres forces ne tentaient-elles pas, à travers le PAGS, de bloquer les réformes ? de pourrir la situation ? de déstabiliser le pouvoir ? Je ne le sais pas.

Octobre n’a donc pas été, selon vous, un mouvement spontané. Epousez-vous pour autant la thèse du complot ?

Non, je ne suis pas d’accord avec la thèse du complot. J’ai plutôt eu la nette impression que les événements d’octobre étaient la conséquence d’un marasme général et qu’ils ont été récupérés pour être transformés en un avertissement adressé au président pour le dissuader d’aller trop loin dans les réformes. N’oublions pas aussi l’échéance du congrès du FLN et les élections présidentielles qui étaient en point de mire.

Octobre était aussi l’expression de l’affolement qui s’est emparé de ceux qui craignaient que les réformes leur fassent perdre tout ou partie de leur influence et de leurs pouvoirs.

Octobre est venu au moment où la chute de nos revenus allait remettre en cause les rentes de situation que procurait auparavant la manne pétrolière. Nous ne négligeons pas les effets d’éventuelles interférences de pays étrangers dans nos affaires, mais ce n’est pas pour autant que nous devons rejeter tout sur l’étranger pour expliquer nos problèmes internes.

Beaucoup n’excluent pas pour autant le rôle qu’a pu jouer François Mitterrand dans les événements d’octobre, avant et après leur déroulement ?

Je ne suis pas d’accord. Sur quoi exerçait-il son influence ? On a accusé les services de Mitterrand d’être derrière les événements. Mitterrand est soupçonné d’avoir pesé sur le limogeage de Messaâdia et sur celui du patron des services algériens ? A suivre ce raisonnement, il faudrait en déduire que Chadli appliquait les instructions de Mitterrand. C’est faire injure à tout un peuple que de le croire. Il est vrai que parmi les rumeurs qui empoisonnaient l’atmosphère, il y avait celle qui accréditait l’idée que les services français étaient impliqués dans les émeutes et que les manifestants étaient même encadrés par des agents français. Mais rien de cela n’a été prouvé.

Ceci étant dit, Chadli entretenait avec Mitterrand comme avec de nombreux autres chefs d’Etat d’excellentes relations qui n’étaient d’ailleurs pas exclusives. Vous savez, les chefs d’Etat sont des êtres humains qui ne sont pas dépossédés du sens de l’amitié, de la confraternité et des valeurs humaines ce qui ne les empêche pas de défendre les intérêts de leurs peuples. Au contraire, je soutiens que souvent les relations personnelles aident à éviter ou à régler des problèmes.

Je vais vous raconter un fait réel qui s’est produit au moment où l’Algérie avait décidé de fermer le lycée ex-Descartes. Mitterrand avait alors dépêché son ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, et j’avais assisté à l’entretien qu’avait eu ce dernier avec le président Chadli. M. Dumas avait déclaré qu’il était venu en qualité d’envoyé spécial de Mitterrand mais aussi en tant qu’avocat et que cette affaire constituait une question humanitaire. Chadli, catégorique, avait répliqué que cette affaire relevait de la souveraineté de l’Algérie et qu’il n’était pas question d’en discuter. Et j’ai alors vu Roland Dumas blêmir devant autant de détermination.

Vous évacuez donc totalement… ?

Je me soulève contre l’idée que véhiculent certains selon laquelle Chadli était totalement sous l’influence de Mitterrand. Savez-vous que Abdelhamid Brahimi a été jusqu’à soutenir que l’arrêt du processus électoral était une injonction de Mitterrand à l’ANP et que cela résultait d’un plan détaillé élaboré par les Français et transmis aux Algériens pour exécution ! Chadli a voulu, en vérité, ouvrir l’Algérie vers d’autres partenaires tels que l’Europe, l’Amérique et le Maghreb.

Dans quelles circonstances cette politique d’ouverture a-t-elle justement été pensée ? N’était ce pas une contrainte née des pressions internationales ?

Tous les pays subissent des influences, voire des pressions, et l’Algérie ne fait pas exception à cette règle. Mais on ne peut pas dire que l’ouverture de l’Algérie s’est faite sous le diktat.

Au moment de son arrivée au pouvoir, Chadli avait souhaité une politique d’ouverture sur l’étranger et cette question a été soumise aux instances du parti (congrès et comité central). Le président ne voulait pas que l’Algérie reste confinée dans un tête-à-tête avec un bloc et il voulait notamment une ouverture sur d’autres horizons et le développement de la coopération et de la solidarité Sud-Sud.

De même, l’ouverture et la construction du Maghreb étaient considérées comme nécessaires pour la sauvegarde de nos intérêts nationaux, au moment où l’Europe se regroupait.

Il est vrai que dans ses contacts et les entretiens qu’il avait avec ses pairs, certains suggéraient que l’Algérie puisse sortir de son isolement en s’ouvrant politiquement et en adoptant pour son économie les règles de l’efficacité et du pragmatisme. Mais la décision relevait de son pouvoir et je crois que la politique d’ouverture partait d’un bon sentiment et d’une approche pertinente et plus pragmatique. Chadli pensait qu’il était possible de nous ouvrir pour sauvegarder nos intérêts et il partait du principe universel (que nous avons quelquefois occulté) que la politique étrangère des Etats était fondée sur les intérêts et pas seulement sur les principes.

Vous avez cité, tout à l’heure, les multiples raisons qui ont généré octobre. Il y a cependant un aspect que vous n’avez pas abordé, celui de la corruption ?

J’ai évoqué les raisons en termes génériques et non de façon limitative. Bien sûr que la corruption a existé, en Algérie comme ailleurs, hier comme aujourd’hui.

A grande échelle ?

Elle a existé en Algérie depuis l’Indépendance. Elle sévit même dans les pays où la moralisation de la vie publique est de rigueur. Chez nous, du fait de l’absence de règles précises, elle a pris des proportions considérables à la faveur du développement du volume des échanges. Nous n’avons pas mis le holà à ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur.

Ne pensez-vous pas qu’elle a été un facteur déterminant dans la déstabilisation de l’appareil économique ?

L’appareil économique a été surtout déstabilisé par ses contre-performances et son peu d’efficacité et ce n’est pas peu dire que de soutenir que la déstabilisation a été achevée avec ce qui a été appelé restructuration des entreprises et, avant elle, par la gestion socialiste des entreprises.

Permettez-moi une courte digression pour dire que l’affaiblissement de l’Etat qui a permis beaucoup de dérives, dont celles qui ont conduit à octobre, a commencé précisément par l’affaiblissement de l’appareil économique qui en était le prolongement ; il faut se souvenir que, pour limiter les pouvoirs de certains grands directeurs généraux d’entreprise, on a réduit la taille de ces entreprises et on a dilué l’autorité dans l’entreprise ; la conséquence a été qu’il y avait de moins en moins d’autorité et de plus en plus d’anarchie dans les entreprises. On a porté un préjudice certain à l’image de marque de l’Etat et nous sommes revenus à la case de départ, puisqu’il apparaît aujourd’hui qu’il faut reconstituer les anciennes grandes entreprises sous forme de holdings. Quel gâchis !

Je dirai la même chose à propos de la révolution agraire, à ce détail tragique près que l’appauvrissement du monde paysan a fouetté le phénomène de l’exode rural en donnant naissance aux ghettos autour des cités ; nous le payons très cher aujourd’hui, sur le plan économique d’abord, sur le plan sécuritaire ensuite, car c’est le monde rural désemparé, plongé dans le désarroi qui a été pris en otage pour fournir la logistique et les bras terroristes. Ce sont aussi les cités encombrées devenues bidonvilles autour et dans les villes qui ont permis l’émergence de zones de non-sécurité.

Mais, pour revenir à votre question, je dirai que la corruption est un mal qu’il faut combattre, mais pas seulement avec des slogans. Des gens ont réalisé de très grosses affaires, la vox populi le clame mais il n’y a souvent pas de preuves pour les confondre. Chadli avait lancé une campagne qui me rappelle d’ailleurs celle lancée aujourd’hui contre les cadres gestionnaires des entreprises publiques. Mais j’estime personnellement qu’il faut agir, dans ce genre de situation, avec beaucoup de précautions car des innocents peuvent en pâtir. Je pensais que l’expérience de la campagne précédente avait été pédagogique ; je constate avec amertume qu’il n’en est rien.

Les services de sécurité ont beaucoup travaillé sur des affaires de corruption, mais leur action a été limitée.

J’aurai à reparler de la corruption dans d’autres circonstances, mais il faut dire que, souvent, c’est le voleur qui crie : « Au voleur ! » et ce sont, malheureusement, les gens qui s’opposent à la corruption qui font l’objet d’intimidations, de calomnies et de pressions de toutes sortes pour les dissuader.

Revenons au congrès du FLN, prévu pour la fin 1988. Il constituait un enjeu extraordinaire pour les conservateurs et les réformateurs. Quelle est votre opinion et pouvez-vous expliciter ces enjeux ?

L’Algérie étant régie par le système politique du parti unique, le congrès du parti était l’instance suprême au sein de laquelle les tenants des réformes et ceux qui s’y opposaient devaient confronter leurs analyses ; leurs divergences profondes étaient réelles. Ceci était le premier enjeu de taille auquel s’était ajouté un second, non moins important, sinon le plus important : Chadli allait-il se représenter pour un autre mandat ? Sinon, qui serait le dauphin qui assurera la relève ?

Cet élément a évidemment ajouté à la complexité de la situation qui l’était déjà et la perspective

d’un changement au sommet a provoqué chez certains des appétits et chez d’autres des angoisses.

Pour l’histoire, sachez que l’idée de la création de deux partis avait été envisagée à un moment donné et que même Mohamed Chérif Messaâdia était d’accord avec cette idée.

Mais je vous redis, ici, ma conviction qu’il est impossible d’attribuer les événements d’octobre à un seul facteur. Octobre a été le résultat d’un faisceau de circonstances qui ont convergé ; chacun des facteurs que nous avons passés en revue était nécessaire, mais aucun d’eux n’était suffisant. Je peux même pousser plus loin mon analyse et dire que octobre aurait pu se produire dix ans plus tôt.

Avez-vous eu vent de ce qui s’est produit à Bab el-Oued le soir du 4 octobre ?

J’ai suivi les événements jusqu’à quatre heures du matin, Le calme était revenu, J’ai rejoint mon bureau le 5 octobre à sept heures du matin. J’étais convaincu, contrairement à d’autres, que les troubles allaient reprendre. Les personnes que j’avais réussi à toucher à huit heures, m’avaient assuré que le calme était revenu. J’avais toutefois demandé que la surveillance soit maintenue autour des lycées et des écoles et on n’avait cessé de me répéter, toute la matinée, qu’il n’y avait rien à signaler.

D’où teniez-vous ces informations?

Des services de sécurité habituels.

Avez-vous contacté le président, le soir du 4 octobre ?

Le président le savait déjà.

Dans quel état d’esprit se trouvait-il ?

Je l’ai appelé avant qu’il n’arrive au bureau. Dès qu’il y est parvenu, il a convoqué les plus hauts responsables du parti et de l’Etat.

Et le patron des services ?

Il y avait le responsable du parti, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur. J’avais pris part au briefing et Chadli nous a ensuite enjoint de constituer sur le champ une cellule de crise. Nous sommes revenus dans mon bureau pour suivre les événements.

Essayons de remonter le fil des événements au fil des heures. Comment suiviez-vous la situation ? par des rapports, par des briefings réguliers ?

Des rapports décrivant la situation nous parvenaient au fur et à mesure des développements. Le président était lui-même en contact avec d’autres responsables ainsi qu’avec les services de sécurité et nous le rencontrions régulièrement pour lui rendre compte de l’évolution de la situation.

Nous avons vite constaté que la situation prenait des proportions qui la mettaient hors de portée des services de sécurité traditionnels (police et gendarmerie) et les moyens dont ils dipsosaient ne leur permettaient pas de faire face à une situation d’une telle ampleur.

A quel moment le président s’est-il rendu compte de la gravité de la situation ?

Il s’est rendu compte de sa gravité dans l’après-midi du 5 octobre et surtout le lendemain matin.

Dans quelles conditions l’état de siège a-t-il été décrété ?

Une analyse avait démontré que les moyens de la police et de la gendarmerie ne permettaient pas de contenir la situation, le président décida d’appeler l’armée et convoqua l’état-major de l’ANP.

Quel a été le service ou la personne qui a convaincu Chadli de la nécessité de l’état de siège ?

Le président a pris sa décision à la lumière des rapports qui lui parvenaient. Il avait constaté que la situation devenait très grave et qu’elle justifiait donc de recourir aux moyens prévus par la Constitution. Les services classiques de sécurité sont dotés de moyens adaptés à des situations de rétablissement de l’ordre limitées dans l’espace et le temps. Or, il s’agissait là d’une situation exceptionnelle qui nécessitait donc des moyens exceptionnels. Le recours aux moyens de l’armée ne peut se faire que dans un cadre juridique spécifique : l’état de siège qui permet le transfert des pouvoirs des autorités civiles aux autorités militaires.

C’était la première intervention de l’armée dans la rue ?

La première depuis le 19 juin 1965.

Pourtant, l’Algérie avait connu des émeutes après 1965. Les manifestations de Constantine, de Sétif, le printemps berbère. Tous ces événements survenus dans les années 1980 n’avaient pas nécessité l’intervention de l’armée ?

Certes. Mais ces événements étaient d’une portée limitée.

Mais les émeutes d’octobre étaient limitées le premier jour ?

Mais elles avaient embrasé tout Alger qui est la capitale et les rapports qui parvenaient faisaient état d’une aggravation de la situation d’heure en heure. Dans l’après-midi, les services de police étaient totalement débordés et Alger était en passe d’être livrée totalement aux émeutiers.

On disait que les policiers avaient été désarmés peu avant les événements, qu’ils circulaient avec des gaines vides ?

Je ne sais pas. Il faut peut-être le demander au ministre de l’Intérieur de l’époque.

Pensez-vous, en tant que citoyen, que haut fonctionnaire de l’Etat et en tant qu’observateur, que l’on aurait pu limiter les pertes humaines si l’armée n’était pas intervenue ?

A bien considérer la tournure prise par les événements, je ne crois pas que le bilan aurait été allégé ; bien au contraire, l’intervention de l’armée a permis de limiter les pertes. Je dois relever un fait troublant. L’Algérie était sous un système de parti unique dont les militants qu’on disait omniprésents partout dans les villes, les campagnes, les usines et les entreprises, n’ont réagi nulle part.

Le 6, l’état de siège est décrété, les émeutes vont crescendo. Comment est l’atmosphère à la présidence ? Etiez-vous tenu de demeurer à votre poste en permanence, de dresser des rapports, de fonctionner en cellule de crise avec l’armée ?

Je peux en parler. Personnellement, je ne suis rentré chez moi durant la période du 5 au 11 octobre que deux ou trois fois, vers une heure ou deux heures du matin pour prendre une douche , je ne bougeais pratiquement pas de mon bureau et je ne dormais presque pas. J’ai suivi les événements et j’ai dû m’occuper également de tous les appels téléphoniques que nous recevions de l’étranger de la part de pays qui se renseignaient sur la situation et qui proposaient parfois leurs services.

Ces appels provenaient de vos homologues ?

Quelques-uns provenaient de mes homologues, d’autres émanaient de personnalités diverses et même de chefs d’Etat. Certains croyaient que nous avions affaire à une émeute pour le pain et voulaient nous proposer une aide alimentaire.

Comment la situation a-t-elle évolué par la suite ?

Le 9 octobre, j’ai dit au président qu’on ne pouvait laisser la situation se poursuivre de la sorte, qu’il fallait intervenir. Je lui ai proposé de réunir le BP pour une évaluation et pour décider des mesures et des actions à entreprendre. Le président a donné son accord et le BP a été convoqué sur le champ. La réunion a regroupé les membres du BP et trois autres personnes : M. El-Hadi Khediri, ministre de l’Intérieur, M. Chelloufi, secrétaire général du ministère de la Défense, et moi-même.

Les membres du BP intervenaient chacun à son tour. N’étant pas membre du BP, je n’avais pas à intervenir mais j’ai néanmoins demandé la parole compte tenu des circonstances. J’ai rappelé que l’armée et les manifestants occupaient la rue dans un tragique et dangereux face-à-face et j’ai demandé jusqu’à quand cela allait-il durer ? A ceux qui voulaient disserter sur la cause des événements, j’ai fait remarquer que l’analyse pouvait attendre et que le plus urgent était de dégager des actions à même de ramener le calme et la sérénité.

J’ai suggéré au président d’annoncer un discours pour le lendemain, à vingt heures, pour lui laisser le temps de se préparer. La proposition a reçu l’aval de tous et je me suis chargé de rédiger le communiqué annonçant que le président allait s’adresser à la nation le lendemain 10 octobre 1988 à vingt heures. Dès l’annonce, on a eu l’impression qu’une relative accalmie revenait, peut-être les gens s’étaient-ils placés dans une attitude d’expectative, exception faite de ceux qui voulaient organiser le même jour la marche sur Bab el-Oued.

J’avais conseillé au président d’enregistrer son discours autant de fois que nécessaire et il avait demandé aux membres du BP de réfléchir sur les thèmes qu’il pourrait développer dans son discours. Il a finalement décidé d’intervenir sur les questions de son choix. Il tenait à annoncer une ouverture démocratique ; c’était l’occasion pour lui d’ouvrir le champ politique tout en calmant le jeu.

On dit que les jeunes manifestants ont été manipulés et poussés à la casse. Comment expliquez-vous ce brusque retour au calme après un simple discours ?

Le retour au calme s’explique parce que sur le terrain, il y avait eu des morts et que l’esprit d’aventure a ses limites. Le discours ouvrait des perspectives intéressantes et cela a probablement poussé des gens à calmer la situation.

Concernant la manipulation, les jeunes et les moins jeunes sont descendus dans la rue parce qu’il y avait un marasme et n’importe quel apprenti sorcier aurait réussi.

Avez-vous eu ou essayé d’avoir des contacts avec des personnalités politiques durant les événements ?

Oui. Plusieurs responsables ont mené un travail de contact avec des milieux que la tournure tragique prise par les événements inquiétait. L’Algérie ne comptait heureusement pas que des casseurs et il y avait des gens sages qui avaient une attitude très digne : sauver l’Algérie avant tout !

Qui avez-vous contacté ? On dit qu’il s’agissait de personnalités du camp démocratique ?

J’ai eu personnellement des contacts et j’ai été également approché par Abou Bakr Belkaïd, alors ministre de l’Enseignement supérieur, pour une rencontre avec des personnalités politiques…

Avec, entre autres, Said Sadi ?

Oui. Avec Saïd Sadi, Nourredine Naît Djoudi, Mokrane Aït Larbi et Méziane. Le président, que j’avais consulté, m’avait donné son accord et nous avons discuté des mesures d’apaisement susceptibles de ramener le calme et des perspectives d’ouverture politique.

Pouvez-vous me parler d’un certain document qui aurait été élaboré par la présidence en 1989 sur les réformes ?

Je ne pense pas dévoiler un secret en vous disant qu’il s’agit d’un document élaboré par une équipe mise en place pour réfléchir à la mise en ouvre des réformes politiques et économiques ; il s’agissait d’un plan d’action précis.

Nous allons aborder, si vous le permettez, la question des islamistes. Ces derniers ont joué un rôle durant les événements d’octobre…

Ils ont pris le train en marche.

Votre conviction est qu’ils ne sont en rien impliqués dans la préparation des événements ?

Dans la préparation, je ne sais pas. Mais ils ont par la suite entretenu les émeutes par leurs prêches et leurs discours. Le phénomène islamiste existait bien avant octobre. Mais nous voilà avec un autre problème que le pays n’a jamais voulu regarder en face en toute responsabilité, alors qu’il prenait de l’ampleur depuis les années 70 et même avant. Rappelons-nous que la révolution agraire leur a servi de tremplin dans les campagnes, séduites puis asservies. Rappelons-nous aussi l’affaire Bouyali. Rappelons-nous ces jeunes qui effectuaient de fréquents séjours en Afghanistan. Rappelons-nous ces centres de vacances organisés dans certaines régions du pays. Rappelons-nous ces quêtes sauvages organisées dans les rues, dans les marchés et à la sortie des mosquées. S’agissant des événements d’octobre 1988, les données que nous recevions à la présidence ne tenaient pas les islamistes pour responsables. Il n’empêche qu’ils ont par la suite récupéré le mouvement de contestation.

Souvenez-vous de la marche sur Bab el-Oued. Certains prétendaient qu’il s’agissait d’une marche pacifique destinée à calmer le jeu. J’ai pensé, quant à moi, que c’était une tentative de récupération et cela a été le cas. Bien plus, elle a donné lieu à une provocation qui a entraîné la riposte et des pertes humaines.

Les islamistes ont donc récupéré un mouvement de contestation ?

Ils ont essayé en tout cas.

Ont-ils réussi ?

La suite des événements permet de dire oui.

Mais c’est Chadli qui a autorisé Abassi Madani à lancer un appel au calme ?

On prête à Chadli beaucoup de choses. Je n’ai personnellement jamais entendu parler d’un contact ou d’une communication entre Chadli et Abassi Madani.

Chadli n’a donc jamais reçu les islamistes à la présidence ?

Non.

Comment la présidence estimait-elle le mouvement islamiste ?

Le danger a commencé à être perçu réellement lors de l’affaire Bouyali, à travers les filières afghanes, les comportements dans les mosquées, les centres de vacances qui étaient souvent de véritables camps d’entraînement. Les services de sécurité ont toujours été vigilants. Certains responsables ont pourtant affirmé dans leurs analyses que les islamistes étaient incapables de dépasser un certain niveau, qu’ils ne pourraient occuper le terrain que momentanément, sans induire aucun danger, et qu’ils ne pourraient endoctriner la société qui les rejette.

C’était une erreur d’appréciation ?

Commise par certains responsables. Les islamistes ont par la suite prouvé leurs capacités de nuisance et d’endoctrinement. Il faut dire, et c’est ma conviction, que les islamistes tiennent leur force moins de leurs capacités propres que des faiblesses et des erreurs du pouvoir.

Vous excluez, par là même, l’existence d’un deal qu’aurait passé Chadli avec les islamistes ?

J’étais à la présidence et je n’ai assisté à rien de tel. Un président de la République, quel qu’il soit, est entouré de collaborateurs et de nombreuses institutions qui lui donnent leurs avis et lui livrent leurs analyses. Tout dépend de la manière avec laquelle les choses lui sont présentées.

Par ailleurs, il faut savoir que certains responsables développaient l’analyse selon laquelle les islamistes étant incapables d’endoctriner la société, il fallait les laisser activer jusqu’à ce que cette dernière les rejette. D’autres courants d’influence sont apparus plus tard qui soutenaient que la légalisation des islamistes était le meilleur moyen de les maîtriser et de mieux connaître leur organisation. Selon un autre courant, la légalisation des islamistes pouvait s’avérer dangereuse.

C’était votre opinion ?

Oui. J’avais perçu auparavant des indices et j’en fus convaincu au premier entretien qu’avait eu le président Chadli avec Abassi Madani, lorsque le FIS fut légalisé.

Ceux qui prétendent que le président s’était lié par un deal avec Abassi Madani appuient leurs affirmations par des faits concrets : l’abandon de l’école aux islamistes, l’appel aux affaires de l’Etat de Ghozali, les prêches violents donnés dans les mosquées, etc. ?

Oui, mais Chadli n’était pas seul. Comme je l’ai dit, il était entouré de nombreuses institutions, d’organes, d’un gouvernement, de services de sécurité. Il y avait dans son entourage de nombreuses personnes et pas seulement le staff présidentiel. Tout cela faisait que beaucoup de personnes le conseillaient et il est arrivé souvent que ce sont des avis extérieurs à la présidence qui ont primé.

De plus, en arrivant au pouvoir dans des circonstances très particulières, il a trouvé une Algérie âgée de seize ans, l’école algérienne avait été réformée et était devenue fondamentale, pas moins de dix mille mosquées réalisées ou en chantier, de nombreux instituts islamiques, certaines filières de l’université arabisées, etc. Mais l’école n’a pas été dotée des moyens humains, matériels et pédagogiques qui lui auraient permis de promouvoir la langue nationale et d’en faire un moyen d’acquisition et de maîtrise des sciences et de la technologie. Cela s’applique aussi à l’enseignement religieux dans les instituts ou dans les mosquées. Les écoles et les mosquées ont été réalisées, mais la formation des enseignants et des imams compétents et qualifiés algériens n’a pas suivi, de sorte qu’il a été fait appel à des enseignants d’autres pays et je rappelle que cette tradition remonte à 1962.

En outre, il ne faut pas oublier que la création de filières arabisées et bilingues a engendré un antagonisme et des frustrations parmi nos enfants. Ce sont toutes ces insuffisances qui ont été exploitées par la suite par ceux qui voulaient endoctriner la société.

Le phénomène s’est par la suite aggravé puisque rapidement et déjà à cette époque, s’est posé le problème de l’emploi des jeunes sortant des écoles et des diplômés des universités ; tandis que les diplômés des filières bilingues étaient insérés facilement dans le monde du travail, les jeunes sortant des filières arabisées ont trouvé comme débouché l’enseignement et, en partie, le secteur de la justice où la maîtrise de la langue nationale primait sur la connaissance du droit comme critère de recrutement. De plus, les salaires dans ces deux secteurs étaient parmi les plus bas, cela a entraîné une nouvelle frustration qui s’ajoute aux autres et qui a fini par faire de ce jeune une victime facilement manipulable.

Je vous laisse le soin de poursuivre le cheminement des faits et alors vous vous apercevrez que l’Algérie s’était mise, bien avant 1978, dans une voie difficile. Alors, je pose moi-même la question qui avait intérêt à passer un deal avec les islamistes et à qui profitait-t-il ?

Chadli est arrivé dans je ne sais quelles circonstances ; il n’était pas du tout préparé aux fonctions présidentielles mais il avait le bon sens et la logique du paysan ; il avait certes la ruse, mais aussi un côté naïf et sincère.

Il voulait faire de grandes choses, rêvant que l’Algérie soit le plus beau pays et voulait du confort pour tout le monde (diverses mesures de décrispation sociale, suppression des autorisations de sortie, programme antipénuries pour réapprovisionner le marché, etc.). Il voulait marquer son mandat par de grands projets de barrages et d’infrastructures routières, etc.

Mais il a souvent manqué de justesse dans le choix des hommes capables de porter ses ambitions et de le conseiller utilement. Parmi les responsables incapables de le soutenir dans ses ambitions, il y a ce responsable qui porte une responsabilité historique tant au titre de sa gestion lorsqu’il était en activité (à la Planification d’abord, au Premier ministère ensuite) qu’au titre des dégâts et des préjudices énormes qu’il a causés à l’Algérie par sa tristement célèbre affaire des vingt-six milliards. Je ne crois pas que, lui qui a créé et présidé le Comité des grands équilibres (CGE), a eu un seul instant le souci de préserver les intérêts de l’Algérie en jetant ce pavé, mais bien la volonté de nuire au pays qui l’a formé, en a fait un grand responsable. Je me souviens ici de ce que disait de lui avec, ô combien de justesse, un responsable qui l’avait beaucoup aidé à se former: « C’est quelqu’un qui n’a même pas la reconnaissance du ventre ! »

Vous parliez des marchés extérieurs. Peut-on parler du marché pour la construction de Riadh el-Feth ? Que la présidence patronne ce projet, voilà ce qui avait fait davantage jaser. Plus tard, Riadh el-Feth est devenu symbole de la corruption ?

Comme je disais, Chadli voulait de grandes réalisations. Son projet était de faire d’Alger une grande capitale digne de ce nom. Il tenait à réaliser un monument pour glorifier nos Martyrs, et honorer la Révolution et ne trouvait pas normal que la capitale soit dépourvue de musées et, en fait, de tout.

Le projet de Riadh el-Feth s’inscrivait ainsi dans un vaste programme de rénovation de la capitale qui prévoyait d’ériger le nouvel Alger dans le quartier du Hamma et de restaurer les sites historiques du palais du Dey, de la Casbah, etc. Certaines études datent des années 1970 (COMEDOR). Cela demandait beaucoup d’argent et le président avait chargé une équipe de suivre ce dossier en relation avec les ministères des Finances, du Plan et d’autres services. Je ne sais pas si ce projet était prioritaire, mais je sais que la totalité des financements était canadienne et que la réalisation a été, de ce fait, confiée à une société canadienne.

Le dernier aspect que je voulais aborder avec vous est celui de la torture. On savait, par expérience, qu’elle existait, mais elle était dirigée contre des personnes ciblées, des opposants politiques. Eclatent les événements d’octobre et elle devient systématique. Elle est pratiquée à grande échelle. Les services de la présidence étaient-ils au courant de ces pratiques ?

Non. Nous ne l’avons appris que plus tard. Des gens commençaient à écrire à la présidence pour dire qu’ils avaient été torturés.

Quelle a été la réaction du président quand il a su que des tortures avaient été pratiquées durant les événements d’octobre ?

Il en a été outré et il a demandé des preuves. Il n’arrivait pas à croire que certains aient recours à la torture. Il était impensable pour lui que des Algériens torturent des Algériens.

A-t-il demandé l’ouverture d’une enquête pour déterminer la responsabilité de ces actes ?

Deux problèmes s’étaient posés pour la présidence : celui de la torture et celui des voitures banalisées d’où on ouvrait le feu sur des gens. Le président avait demandé des explications, mais nous n’avons jamais eu de suite. Cela reste à vérifier mais à ma connaissance, le président avait évoqué, dans son bureau, cette question avec certains responsables et cela sans suite non plus.

Il y a pourtant eu des témoignages, et des preuves ont été fournies par la suite ?

Chadli avait également discuté de la question de la torture avec la Ligue des droits de l’Homme, lors d’une audience qu’il avait accordée à M. Miloud Brahimi. Les choses sont restées en l’état et les enquêtes n’ont pas abouti, certainement à cause de l’enchaînement des événements qui se sont précipités en 1989 et la promulgation de l’amnistie générale. Ce que je peux affirmer, à propos des tortures, c’est qu’elles ne sont pas le fait des unités de l’armée.

Est-ce que vous établissez un lien entre le terrorisme et les événements d’octobre ?

Les islamistes ont tenu à récupérer le mouvement. Il est clair que le mouvement islamiste ne pouvait pas aller vers autre chose que la violence. On avait conseillé à Chadli de gracier Chebouti et Miliani par mesure de clémence et pour pouvoir mener les réformes dans le calme. Cela a été fait dans le cadre d’une amnistie générale. Comme on l’a vu, ils ont rejoint le maquis sitôt sortis de prison et tout était reparti à nouveau.

Le FIS était une nébuleuse qui a résulté de compromis très difficiles entre la multitude des courants et des tendances islamistes; il rassemblait des gens très divers : ceux qui ambitionnaient de faire de la politique, des frustrés et des illuminés. Le FIS a constitué et rassemblé sa base sur des mots d’ordre de destruction et de casse du système et de la société. Il a ensuite été incapable de tenir ses troupes et c’est ainsi que sa base violente a mené tout le mouvement vers la violence la plus radicale.

Que représentent pour vous, dix ans après, les événements d’octobre ? Pensez-vous qu’ils ont apporté quelque chose pour le pays ?

Bien que je déplore profondément le sang versé et les destructions qui ont eu lieu, il reste qu’octobre a débouché sur une ère nouvelle d’ouverture politique et de plus grande liberté.

Mais j’ai rêvé que l’Algérie pouvait être un pays démocratique et j’ai tenté d’y contribuer, lorsque j’ai été appelé en octobre 1991 au gouvernement, en qualité de ministre de l’Intérieur, avec mission d’organiser les élections qui devaient se tenir deux mois plus tard, le 26 décembre 1991.

Je voulais que les élections soient libres et le pouvoir politique voulait des élections propres, libres et honnêtes. J’ai veillé, en ce qui me concerne, à ce que l’administration ne soit pas impliquée dans des histoires de tricherie et de fraude craignant qu’elle ne perde sa crédibilité et son âme.

Les enjeux étaient importants et les partenaires nombreux. Sur le terrain, il n’y avait que les islamistes ; le FLN était laminé, le FFS et le RCD enclavés et le MDA ne représentait rien.

J’ai assumé mes responsabilités, toutes mes responsabilités, et j’ai annoncé les résultats partiels et provisoires du premier tour qui donnaient une avance au FIS. Bien évidemment, ces résultats étaient provisoires en attendant leur homologation par le Conseil constitutionnel.

Bien des drames auraient été évités au pays si seulement le Conseil constitutionnel avait donné suite aux innombrables plaintes et recours pour fraude qui ont été déposés avec des justificatifs incontestables prouvant que les islamistes ont usé et abusé de leur implantation sur le terrain ainsi que des carences et des faiblesses de leurs concurrents ; peut-être même aussi de certaines complicités. Le FIS a ainsi démontré qu’il était non seulement violent mais aussi tricheur, ce qui, à mes yeux, le disqualifie définitivement pour la gestion des affaires du pays dans une ère nouvelle où règneront le droit et la légalité. Je pensais, et je le pense encore, que la violence et la tricherie sont aussi condamnables et qu’elles ne peuvent pas, qu’elles ne peuvent plus, être des moyens d’accession ou de maintien au pouvoir.

C’est pourquoi, étant donné les circonstances du moment, je soutenais qu’il fallait arrêter la mascarade. Auparavant, Chadli avait évoqué la cohabitation et je lui avais livré mon sentiment, quelques jours après, qu’une cohabitation ne pouvait se concevoir qu’avec un parti qui applique lui-même les règles de la démocratie et qui accepte les normes constitutionnelles.

Regrettez-vous des choix ou des décisions que vous n’avez pas prises ou des conseils que vous n’avez pas donnés au président ?

Voilà une question très importante pour moi. Vous savez, on est souvent pris dans le feu de l’action et dans l’engrenage des responsabilités. Mais on parvient, avec un peu de recul, à faire le point et à se soumettre à une autocritique. Je ne regrette pas d’avoir servi mon pays honnêtement et sincèrement. J’ai souvent occupé des fonctions qui exigeaient de la discrétion, de la réserve et qui m’empêchaient donc de m’exprimer aussi souvent que je le souhaitais. Que vous soyez directeur de Cabinet ou secrétaire général de la présidence de la République, la décision ne vous appartient pas. Votre travail consiste à préparer celui du président de la République et de lui soumettre les éléments d’appréciation. Mais vous n’êtes pas le seul collaborateur, ni le conseiller exclusif du président. C’est un poste qui vous met en première ligne et qui fait de vous une cible privilégiée. Vous êtes dans une position très inconfortable car vous assumez ce qui ne marche pas. Malheureusement, pour les gens, les réussites sont le fait des autres, mais on vous impute la responsabilité de tous les échecs et des mauvais choix du président. J’avais bon dos mais j’ai assumé mes responsabilités et cela uniquement dans l’intérêt de mon pays.

J’ai décidé de quitter la présidence en 1987 et je regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt. Mais je suis resté loyal et le suis encore à l’égard de l’institution présidentielle. Même si à certains moments je ne partageais pas toutes ses vues et ses analyses, Chadli était le président de la République et je n’étais qu’un commis de l’Etat appelé à exercer des fonctions auprès de lui.

Avant d’être appelé à la présidence, je dirigeais une école d’ingénieurs à Bordj el-Bahri pour laquelle je nourrissais de grandes ambitions; et dont je voulais faire le lieu de formation d’une élite algérienne capable d’assumer les défis de la modernité au moyen de la science et de la technologie. C’est avec beaucoup de regrets que j’ai quitté cette grande école où j’ai laissé une partie de moi-même.

Et que répondez-vous à ceux qui disent que Larbi Belkheir est un homme du système ?

Mais de quel système s’agit-il ? Nous sommes tous des produits du même système ; nous sommes tous les enfants de l’Algérie. Je pense avoir fait le parcours le plus honorable pour des gens de ma génération. J’ai rejoint l’ALN en 1958 et j’ai accompli avec fierté mon devoir à l’égard de la patrie.

Plus tard, j’ai eu à exercer différentes fonctions et des commandements qui m’ont honoré, qui m’ont fait connaître des moments de grand bonheur, mais aussi des moments de chagrin et de profonde tristesse. J’ai pour passion la formation et j’ai formé des cadres. J’ai dirigé des équipes de grands cadres. J’ai promu des cadres et, souvent, je les ai protégés contre l’arbitraire, lorsqu’ils en avaient besoin et quand je pouvais le faire.

J’ai été appelé au ministère de l’Intérieur et ce fut une expérience qui m’a profondément marqué d’une part, parce que j’ai eu à diriger une administration de grande envergure qu’il s’agisse de la centrale ou de la locale et, d’autre part, parce que j’y ai trouvé des potentialités qui m’ont convaincu que la réhabilitation de l’Administration et des services publics essentielle pour la restauration de l’autorité et de la crédibilité de l’Etat était possible.

A ceux qui, malgré tout, persistent et signent, je dirai que j’ai toujours été un homme indépendant depuis que j’ai rejoint l’ALN. Je n’ai jamais appartenu à un clan, ni à une région et je n’ai jamais pratiqué de clivages. Je suis un militant de l’Algérie et je le resterai toute ma vie.

 

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