« L’enjeu n’était pas de défendre la République »

Entretien avec Louisa Hanoune, porte-parole du Parti des travailleurs

« L’enjeu n’était pas de défendre la République »

Entretien réalisé par Nadir Benseba, Le Matin, 11 janvier 2001

Le Matin : Neuf ans après l’interruption du processus électoral et la
démission de Chadli Bendjedid, quelle lecture fait le Parti des travailleurs
de ces événements ?

Louisa Hanoune : C’est terrible de parler du neuvième anniversaire déjà. Il
consacre l’entrée de plain-pied dans la dixième année de la crise et de la
violence. Pour le moment, la situation le prouve, la volonté de mettre fin à
cette spirale infernale ne s’exprime pas. Décembre 1991, nous avions
boycotté les élections législatives parce que nous voyions le spectre de la
dérive pointer à l’horizon. Cela ne nous a pas empêchés de nous opposer
catégoriquement à l’arrêt du processus électoral. Seul le peuple a la
souveraineté de décider de son sort. Dans tous les cas, nous avons eu
confiance en les capacités du peuple pour peu, bien sûr, que les partis, les
syndicats qui le représentent prennent leurs responsabilités. Arrêter le
processus électoral n’avait aucun lien avec la défense de la République.

Y avait-il d’autres enjeux ?
Il y avait justement d’autres enjeux. C’était de mettre sous tutelle le
peuple algérien et lui imposer des choix sans qu’il puisse en débattre.
D’ailleurs, l’édition d’El Watan du 17 janvier 1992 avait parfaitement
illustré les enjeux en expliquant que les partenaires économiques étrangers
sont soulagés par l’arrêt du processus électoral parce qu’ils craignaient, à
tort ou à raison, que l’Assemblée issue des élections ne remette en cause
les réformes économiques, notamment la nouvelle loi sur les hydrocarbures.
Concernant la démission de Chadli, les choses sont claires aussi pour nous :
il s’agissait tout simplement d’un coup d’Etat.

Ne croyez-vous pas que l’Algérie avait failli basculer définitivement dans
le totalitarisme islamiste au vu de toutes ces années de terrorisme ?

Dans les élections de décembre 1991, les islamistes représentaient près de
25 %. Pas plus. C’est-à-dire une minorité importante, mais pas une majorité.
Et nous sommes et demeurerons convaincus que le peuple algérien dans son
écrasante majorité aspire à la démocratie et qu’il avait la capacité
d’imposer ses droits. Quand on dit que les islamistes avaient l’intention
d’imposer, qu’est-ce qu’ils avaient réellement à imposer : qui avait imposé
le code de la famille ? Est-ce que tamazight a été reconnu depuis ? Non.
Est-ce qu’on a gagné des espaces de liberté ? On a perdu beaucoup de ce
qu’on avait arraché en octobre 1988 au prix du sang de plus de 500 jeunes
qui se sont sacrifiés. Nous avons perdu sur le plan social et sur le plan
économique, c’est la catastrophe. Et ce qui se prépare aujourd’hui à travers
les décisions annoncées, hier, par Temmar confirme que l’enjeu c’était cela.

C’est-à-dire?
C’est le commerce, c’est la destruction de l’économie nationale, c’est la
bazardisation, c’est quelques hommes disposant du sort de la nation, de ses
ressources au profit des multinationales. L’article d’El Watan était presque
prophétique. C’est incroyable. Le bilan est là : les islamistes sont au
gouvernement, à l’Assemblée, dans les institutions et la violence est
toujours là. La confusion est totale. La politique du tout-sécuritaire a
échoué à ramener la paix. La loi sur la concorde n’a pas été en mesure de
rétablir la paix non plus. Nous disons : il faut que cela cesse avant qu’il
ne soit trop tard. Notre pays est vraiment au bord de l’abîme. Tous les
ingrédients sont réunis pour l’implosion de ce pays par l’orientation
socio-économique qui jette dans le désarroi et le désespoir la majorité du
peuple. Cela alimente la violence alors qu’il y a des centaines de milliers
d’armes qui circulent. Qu’est- ce que c’est cette paix qui continue à être
la paix des cimetières dans une crise éminemment politique ? La solution ne
peut être que politique. Quand on aura réglé tous les problèmes, quand on
aura discuté librement, que le peuple aura exprimé sa volonté de tourner la
page, à ce moment-là, on peut parler de poches qui résistent, des groupes
qui ne veulent pas arrêter la violence. Ce sera beaucoup plus facile de les
combattre. Mais tant qu’il y a encore des dossiers, tant qu’il n’y a pas de
clarté, nous ne pourrons pas avancer dans le règlement de la situation.

Pourtant Bouteflika a suffisamment accordé de privilèges aux terroristes
sans que cela arrange les choses

Parce que ce n’est pas la solution idoine. C’est une démarche
juridico-administrative.

Mais cela dépasse l’entendement, à savoir continuer à faire bénéficier les
sanguinaires des avantages de tout ordre alors qu’ils persistent à signer
des actes barbares

Notre pays est dans une guerre de décomposition. Une guerre n’est pas faite
par une seule partie. Il y en a au minimum deux. Chez nous, il sont
plusieurs. Bon nombre d’entre elles sont non identifiées. Il est évident
qu’aujourd’hui, par-delà la crise politique elle-même, sont venus se greffer
d’autres acteurs sur des bases mafieuses, des acteurs occultes. C’est-à-dire
des groupes armés qui sont manipulés pour des intérêts de commerce, de
marchés De même que s’exprime dans la violence la contradiction entre des
intérêts commerciaux étrangers. Des ministres comme Temmar attisent et
alimentent cette contradiction. D’autres pays africains qui n’ont pas de
problème d’islamisme ont déjà vécu cela. Il y a une conjonction de facteurs
qui font qu’il y a eu une résistance pendant des années. Actuellement, on
est en train en quelque sorte de dire au peuple, à ceux qui ont payé le prix
le plus cher, que c’était pour rien. Pour nous, la loi sur la concorde ne
pouvait pas aboutir à la paix, parce qu’il ne suffit pas qu’une faction
armée arrête ses actions. Et les autres ? Nous voulons le rétablissement de
conditions normales de vie.

Qui sont les autres ?
C’est une guerre. Il y a d’abord les groupes armés. Certains sont
politiquement identifiés, du moins officiellement. D’autres ne le sont pas.
Ces derniers sont là pour des intérêts autres que politiques et profitent de
cette situation de confusion pour agir. L’exemple des Russes assassinés à
Annaba est assez significatif. J’étais très choquée par les commentaires qui
faisaient un lien entre cet assassinat et les perspectives de partenariat
avec les investisseurs étrangers. Qu’est-ce que cela veut dire ? N’est-on
pas en train de confirmer qu’on use de la violence armée pour régler des
problèmes de concurrence de marchés à conquérir ? Apparemment on connaît les
commanditaires.

Donc, selon vous, l’arrêt du processus électoral répondait plus à cette
logique d’accaparement des biens de l’Etat qu’à cette démarche tendant à
sauvegarder la République ?

Tout à fait. Cela a ouvert la porte à tous les aventuriers. Quand on ferme
le champ politique, ça s’exprime par d’autres moyens. Maintenant, c’est la
dérive.

L’attaque de la caserne de Guemmar préludait à cette situation de guerre.
D’ailleurs le FIS promettait qu’après les élections « il n’y aura point de
démocratie en Algérie »

C’est une lecture. Apparemment, les informations sont tout aussi diverses
que variées. Qui avait la possibilité à cette époque-là d’aller réellement
faire une enquête et de trouver les éléments de réponse sur l’attaque de
Guemmar. Nous sommes également sur le terrain et nous avons nos sources
d’informations. Sur cela comme sur la femme qui a été immolée, nous avons
des explications

Les auteurs ne sont pas des islamistes
Non. Ce n’est pas ça le problème. Le problème n’est pas du tout comme il a
été présenté. Ce n’est pas une question d’islamistes. Des illuminés, il y en
a partout.

Après neuf ans de violence, des rumeurs persistantes parlent d’un éventuel
retour du FIS

La solution politique est très claire pour nous. Elle a été même popularisée :
c’est un congrès national algérien. C’est l’Etat qui prend en charge cela
avec les moyens de la politique. A travers ce congrès on ramène tous les
acteurs politiques, dont les dirigeants du FIS dissous, en l’occurrence Ali
Benhadj et Abassi Madani ; leur contribution doit être utilisée. Est- ce
qu’ils vont pouvoir influer ? C’est la question qui revient. Celui qui ne
tente rien n’a rien. Qu’ils lancent un appel pour l’arrêt de la violence.
Maintenant le débat autour du FIS, c’est l’affaire de ses militants. Notre
position est principale : nous sommes pour la liberté d’organisation,
d’opinion politique.

 

 

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