Affaire Maurice Audin : Le moment de vérité historique

El Watan, 8 juin 2018

L’affaire Maurice Audin est celle de ce mathématicien algérien, d’origine européenne, arrêté par l’armée française le 11 juin 1957. Il sera torturé puis assassiné au motif de son engagement politique pour l’indépendance de l’Algérie. 61 ans après, la France est interpellée pour reconnaître ce crime d’Etat.

Six décennies sont passées depuis le 11 juin 1957, date fatidique pour le militant indépendantiste algérien Maurice Audin, arrêté, torturé et exécuté par l’armée coloniale. Le 11 juin 2018, l’espoir pour que la France reconnaisse sa responsabilité dans ce crime d’Etat et le condamne officiellement n’est pas encore perdu. Bien au contraire.

Cela donne la force à son épouse Josette, à ses enfants (Michèle, Louis et Pierre) et à tous ceux qui luttent encore, de Paris à Alger, pour faire triompher la justice et la vérité dans cette affaire. Celle-ci a retrouvé un nouveau souffle depuis mai 2017, avec l’élection d’Emmanuel Macron.

Selon des confidences rapportées plusieurs fois par des médias, notamment entre janvier et février 2018, le nouveau locataire de l’Elysée serait «convaincu, à titre personnel, qu’Audin a été assassiné par l’armée française» et aurait ordonné à ce que toutes les archives concernées soient ouvertes et traitées afin de rassembler des preuves suffisantes sur le déroulement des faits.

Cité par l’AFP le 13 février, il a indiqué que ce n’est «pas raisonnable de reconnaître un crime d’Etat sans en avoir les preuves». Entre temps, L’Humanité (14 février) donne la parole à un témoin anonyme, un ancien appelé qui pense avoir «enterré le corps de Maurice Audin» en Algérie.

Ensuite, le 29 mai, le quotidien communiste lance un appel, «Pour la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la mort de Maurice Audin», publié sous forme de lettre ouverte adressée au président Macron. On peut y lire : «Vous avez promis ‘des actes forts sur cette période de l’histoire’ [la guerre d’Algérie]. La reconnaissance des sévices subis par Maurice Audin, puis de son assassinat par l’armée française serait cet acte fort. Le moment est venu.

Pour sa famille d’abord, qui l’attend depuis plus de soixante ans, mais aussi pour les milliers d’Algériens ‘disparus’ comme Maurice Audin de l’autre côté de la Méditerranée.» Ce document est porteur d’un nouvel espoir à l’occasion du 61e anniversaire de la disparition du martyr Maurice Audin, d’autant plus qu’il est cosigné par de nombreuses personnalités proches du président français.

Cas emblématique

Entre autres, il y a l’historien Benjamin Stora, qui le conseille à propos des relations avec l’Algérie, et le mathématicien Cédric Villani, son ami et député de la République en marche (LREM). C’est ce dernier qui a parlé le premier, en janvier 2018, de l’«intime conviction» de Macron. On peut donc imaginer qu’ils lui conseilleront de franchir le pas vers la reconnaissance officielle du crime d’Etat.

Pour ce faire, il faut «un peu de courage», concède Michèle Audin, auteure du livre Une vie brève (2013) consacré à son père. Elle considère que le président français se doit de satisfaire enfin les attentes de tous ceux, en Algérie et en France, qui «attendent que la République prenne des positions honnêtes et courageuses sur le rôle de la France pendant la guerre d’Algérie».

Ce qui permettra, selon Claire Hocquet, avocate de la famille Audin, que «les derniers témoins en vie se sentent enfin autorisés à témoigner et à dévoiler les archives privées qu’ils peuvent détenir afin que puissent être levées les dernières interrogations sur les circonstances exactes de cet assassinat». Ce serait ainsi un grand moment de vérité historique, qui fera entrer la réconciliation entre les Etats et peuples algérien et français dans une nouvelle étape puisque Maurice Audin est un cas emblématique de ce qu’ont vécu des milliers d’Algériens entre 1954 et 1962.

Nils Andersson, militant anticolonialiste suisse et grand ami de la Révolution algérienne, explique que la question principale posée dans ce débat, depuis au moins la parution du livre L’Affaire Audin (1958) de l’historien Pierre Vidal-Naquet, c’est justement celle de «reconnaître la vérité historique. C’est-à-dire la capitulation du pouvoir civil devant le pouvoir militaire et le recours par l’armée à la torture comme moyen et méthode de guerre, en application du concept de ‘guerre contre insurrectionnelle’ théorisé par le colonel Lacheroy».

Une décision politique

Effectivement, à partir du 7 janvier 1957, les pouvoirs de police sont transmis à l’armée sur ordre de Robert Lacoste, alors gouverneur général et ministre d’Algérie. En se référant aux pouvoirs spéciaux, adoptés en mars 1956 par l’Assemblée nationale française, Lacoste délègue les pleins pouvoirs au général Jacques Massu, commandant de la 10e division parachutiste, pour mener la Bataille d’Alger (janvier-octobre 1957). C’est dans ce contexte que Maurice Audin a disparu.

Or, à cause des lois d’amnistie qui concernent les infractions et les crimes commis en Algérie entre le 1er novembre 1954 et le 3 juillet 1962 dans le cadre des opérations militaires et de police (décrets du 22 mars 1962 et du 18 juin 1966), maître Hocquet affirme qu’«il n’y aura jamais de procès sur l’assassinant de Maurice Audin». D’ailleurs, l’affaire est définitivement enterrée sur le plan judiciaire depuis décembre 1966. Donc, pour rétablir la justice, il ne reste qu’à attendre une décision politique forte de l’actuel détenteur de ce pouvoir, en l’occurrence Emmanuel Macron.

C’est pourquoi Josette Audin lui rappelle, à la moindre occasion qui lui est donnée, non seulement ses engagements de candidat, mais aussi les valeurs que la France est censée défendre en tant que pays des libertés et des droits de l’homme ; valeurs qui vont évidemment à l’opposé des disparitions forcées, des exécutions sommaires et de la torture, qu’on soit dans un contexte de paix ou en période de guerre. C’est, en effet, le principe même d’une République. Wait and see !
Ghezlaoui Samir
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Josette Audin. Veuve de Maurice Audin

J’attends une déclaration du président Macron reconnaissant le crime d’Etat

– Votre époux s’était-il senti menacé durant les quelques jours ou heures qui ont précédé son arrestation ?

Une chose est sûre, c’est qu’il savait ce qui l’attendait, surtout depuis que le Parti communiste algérien (PCA), au sein duquel il luttait pour l’indépendance de l’Algérie, avait été interdit par les autorités coloniales. D’ailleurs, dès lors, nous étions contraints à vivre cachés et à militer dans la clandestinité.

– Comment jugez-vous l’évolution de l’affaire Maurice Audin durant ces 61 longues années ?

Depuis le 11 juin 1957, date de son arrestation par les parachutistes de l’armée française, sont effectivement passées de nombreuses années, malheureusement l’affaire n’a pas vraiment beaucoup évolué. D’abord, sur le plan judiciaire, tout est verrouillé. Ensuite, sur le plan politique, il reste énormément de choses à faire, même si l’ancien président de la République, François Hollande, avait fait un petit pas en abandonnant la thèse officielle de l’évasion.

– Justement, François Hollande a reconnu qu’Audin était mort en détention. Pensez-vous qu’Emmanuel Macron reconnaîtra officiellement la responsabilité de la France dans ce crime d’Etat ?

Je l’espère ! On verra bien ce qu’il va faire. Mais pour le moment, il traîne et on ne voit pas les choses avancer. L’actuel Président a fait quelques confidences à ses proches sur ce qu’il pense à titre personnel, notamment à Cédric Villani (ami d’Emmanuel Macron et député de son parti, La République en marche, ndlr). Toutefois, bien que plusieurs personnalités l’aient appelé à faire une déclaration officielle pour enfin reconnaître au nom de la France ce crime d’Etat, il ne semble pas avoir l’intention de le faire pour l’instant.

– Pour vous, quelle serait la meilleure issue possible pour ce dossier qui vous satisferait entièrement ?

Pour être franche, je ne pourrai jamais être entièrement satisfaite puisque Maurice n’est plus là. Cependant, j’attends une déclaration du président Macron reconnaissant le crime d’Etat et annonçant que la raison d’Etat exige désormais que tous ceux qui connaissent la vérité disent ce qu’ils savent.

– Contrairement à beaucoup de personnes qui présentent Maurice Audin comme mathématicien ou intellectuel français, vous préférez, comme dans la lettre envoyée à François Hollande en août 2012, mettre en avant son algérianité. Pourquoi ?

Je considère que ce n’est pas parce qu’il était mathématicien ou Français qu’il a été arrêté, mais plutôt parce qu’il était Algérien et se battait pour la libération et l’indépendance de son pays, l’Algérie.

– Que pensait-il de la présence française en Algérie et particulièrement de la Guerre de Libération nationale ?

Il n’était pas du tout d’accord avec la façon dont la France se comportait en Algérie. C’est pour cela qu’il a participé, certes à sa façon, à la Guerre de Libération nationale.

– Quel message pouvez-vous adresser au peuple algérien qui considère Maurice Audin comme l’un de ses valeureux martyrs ?

Pour moi, l’Algérie est toujours mon pays. Je reste très attentive au devenir de l’Algérie et du peuple algérien. Je suis toujours très émue d’apprendre que Maurice Audin a une place importante dans le cœur des Algériens.

Josette Audin

Née Sempé, Josette Audin est professeur de mathématiques à la retraite. Elle a travaillé à Alger jusqu’à l’été 1966, où elle quitte l’Algérie après la situation créée dans le pays par le coup d’Etat du 19 juin 1965.

Aujourd’hui, à 87 ans, l’épouse de Maurice Audin continue le combat pour la vérité et la justice concernant la disparition du militant communiste et anticolonialiste algérien.

Depuis le 21 juin 1957, date supposée de sa mort, probablement sous la torture des parachutistes de Massu, Josette ne lâche rien malgré le poids des ans. Il faut croire qu’elle trouve une bonne inspiration dans les photos de Maurice Audin, éternel jeune homme de 25 ans, son âge au moment des faits.

L’ancienne militante du Parti communiste algérien (PCA), comme son défunt mari, ne se contente pas de demander à l’Etat français de reconnaître sa responsabilité dans l’assassinat du père de ses enfants, mais elle se bat surtout pour arracher à la France la reconnaissance du statut de «crime d’Etat» dans cette affaire et de condamner en tant que telle la pratique de la torture pendant la Guerre de Libération nationale (1954-1962).

Quoique son état de santé soit un peu précaire, Josette Audin a accepté de répondre à nos questions, avec des mots succincts, précis et francs.

Ghezlaoui Samir
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Sadek Hadjerès. Ancien responsable du Parti communiste algérien

Audin se considérait comme un Algérien à part entière et militait activement pour l’indépendance de son pays

 

– Comment avez-vous connu Maurice Audin ?

Je l’ai connu en tant que membre du Parti communiste algérien (PCA), auquel nous avons adhéré à la même période, au début des années cinquante. Il était surtout très actif au sein de la cellule Langevin des étudiants communistes, mais il fréquentait aussi La Robertsau (foyer des étudiants musulmans de l’université d’Alger, ndlr).

Il était très proche de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN), qui deviendra l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema) en 1955. Je dois dire qu’il était, parmi une dizaine d’autres étudiants communistes (Rebbah Noureddine, Mohammed-Saïd Salah, Ahmed Inal, Abdelhafid Ihaddaden, etc.) parmi les plus actifs et engagés dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Maurice Audin, en particulier, était un militant remarquable et intelligent, avec une grande capacité d’écoute et d’analyse.

– A votre connaissance, est-ce qu’il avait une relation directe avec les membres de la direction de la Révolution algérienne qui se trouvaient à Alger ?

Je sais qu’il entretenait des contacts avec certains cadres et étudiants du Front de libération nationale (FLN). Je pense à Mohamed Seddik Benyahia, à Lamine Khène, à Allaoua Benbaatouche et à d’autres leaders, étudiants membres du FLN, qui vont d’ailleurs décréter la grève du 19 mai 1956.

A cette époque, Maurice et sa femme Josette activaient politiquement dans la clandestinité à cause de l’interdiction du PCA, le 13 septembre 1955. Ce jour-là, je me souviens de m’être rendu chez eux.

Nous avons discuté de ce qu’il fallait faire après cette décision afin de maintenir notre action politique clandestinement. C’est la dernière fois que je l’ai rencontré. Je garde toujours l’image de lui et de son épouse penchés tendrement sur le berceau de leur enfant. Je n’imaginais pas que vingt mois plus tard, il allait être assassiné d’une façon atroce.

– Quel a été son rôle concret durant la Guerre de Libération nationale, particulièrement au sein du PCA, qui lui a valu d’être arrêté ?

Contrairement à ce qu’ont déclaré certains responsables militaires après son assassinat, Maurice Audin n’était pas impliqué dans l’action armée menée par le PCA à travers l’organisation des Combattants de la libération (CDL).

Lui, il menait le combat plutôt sur un plan politique, notamment avec son ami Henri Alleg – avec qui il militait pour, entre autres, lever l’interdiction qui frappait le journal Alger Républicain (interdit depuis septembre 1955, ndlr) – et certains membres de la direction du PCA dissous restés actifs, à l’instar de Paul Caballero et Larbi Bouhali. Ce dernier a pu d’ailleurs quitter clandestinement l’Algérie, fin 1956, grâce à un plan de sortie auquel Maurice Audin a largement contribué.

En outre, il organisait une partie du service médical mis en place par le PCA au profit de ses militants. C’est ainsi qu’il a reçu chez lui Paul Caballero, en avril 1957, afin que celui-ci soit soigné par le docteur Georges Hadjadj. Ce qui a été la raison de son arrestation (arrêté et torturé par les parachutistes, le docteur Hadjadj avait donné le nom de Maurice Audin, ndlr).

Jusque-là, les directions et actions du PCA et du CDL étaient séparées. Ce n’est qu’après l’arrestation de Maurice Audin, suivie de celles des camarades Henri Alleg, Paul Caballero et André Moine, que nous avions décidé, Bachir Hadj Ali et moi, de reprendre la direction de l’ensemble des activités politiques et armées du parti.

– Dans sa vie et son engagement, quelle relation avait Maurice Audin avec l’Algérie et le peuple algérien ?

Maurice Audin se considérait comme un Algérien à part entière et militait activement pour l’indépendance de son pays. Il a adopté la position et les revendications du PCA. C’est-à-dire aboutir à une Algérie indépendante où tous les Algériens, y compris ceux d’origine européenne qui demandent la nationalité algérienne, vivent en paix et construisent ensemble leur pays.

Il faisait partie des militants dits «européens» pour qui l’Algérie était leur seule patrie, comme Henri Maillot, Fernand Iveton et beaucoup d’autres. Ils avaient une relation profonde et charnelle avec l’Algérie, ils sentaient et défendaient leur appartenance à la nation algérienne, et ce, malgré les pressions d’une partie des pieds-noirs.

Ce qui me rend triste, c’est de penser que s’ils avaient survécu, ils seraient sans doute parmi les premières victimes de la répression antidémocratique en Algérie après l’indépendance. En effet, leur engagement n’était pas uniquement patriotique, mais aussi social et démocratique. 
sadek Hadjerès

Est un ancien militant du Parti communiste algérien (PCA) dont il était l’un des principaux responsables entre 1952 et 1965.

Il a été également le chef national (fonction qu’il partageait avec Bachir Hadj Ali) de l’organisation Combattants de la libération (CDL), branche armée du PCA, fondée début 1956 pour participer à la Révolution algérienne en collaboration avec l’Armée de libération nationale (ALN).

L’auteur de l’ouvrage Quand une nation s’éveille (2014) connaissait de près Maurice Audin et son engagement politique, au sein du PCA, en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

Ghezlaoui Samir
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Gilles Manceron. Historien

L’assassinat de Maurice Audin est un crime d’Etat quels qu’aient été les décideurs et les exécutants

 

– Quels sont les faits historiques avérés dans l’affaire Audin ?

Durant le premier semestre de 1957 –que l’historien Gilbert Meynier proposait d’appeler non pas la «Bataille d’Alger» mais plutôt la «grande répression d’Alger» – Maurice Audin, jeune assistant de mathématiques à l’université d’Alger, a été enlevé à son domicile dans la nuit du 10 au 11 juin par des parachutistes français.

Transporté vers un centre de détention à El Biar, dans ce qui était alors l’avenue Georges-Clemenceau (aujourd’hui Ali Khodja), il a été torturé puis assassiné, probablement le 21 juin. A cette période, de la même façon, des milliers d’Algériens ont été enlevés, torturés et ensuite assassinés. Des historiens travaillent sur la liste de ces victimes dont les familles ont essayé, en vain, d’avoir des nouvelles.

Plus de mille fiches les concernant ont été retrouvées dans les archives. Des Européens favorables à l’indépendance de l’Algérie ont été, eux aussi, arrêtés et parfois torturés. Maurice Audin est l’un d’entre eux. Mais il est le seul parmi eux à avoir été finalement assassiné par l’armée française durant sa détention.

– Pouvez-vous nous expliquer pourquoi il s’agit d’un crime d’Etat ?

L’arrestation de Maurice Audin, sa détention, les tortures qu’il a subies et son assassinat ont été rendus possibles par le fait que les autorités françaises officielles avaient chargé, le 7 janvier 1957, tout à fait explicitement et légalement, la 10e division parachutiste commandée par le général Massu du maintien de l’ordre à Alger. Elles se sont basées sur des textes officiels parfaitement légaux, notamment la loi des pouvoirs spéciaux votée par le Parlement français, le 12 mars 1956, à la demande du gouvernement Guy Mollet.

Le 16 mars, ladite loi a été publiée au Journal officiel de la République française. Elle fut suivie, le 17 mars, d’un décret autorisant le ministre résident – en l’occurrence Robert Lacoste, qui était bien installé à ce poste entre février 1956 et mai 1958, et gouvernait l’Algérie en plein accord avec le chef d’état-major des armées, Raoul Salan – à prononcer l’assignation à résidence surveillée contre toute personne dont l’activité s’avère «dangereuse pour la sécurité de l’ordre public» et, surtout, à déléguer des pouvoirs civils aux militaires.

Donc l’assassinat d’Audin est un crime d’Etat quels qu’aient été les décideurs et les exécutants ; même si on peut penser que les décideurs sont à chercher du côté de Lacoste, Massu et Salan ; même si la France se trouvait à ce moment sans gouvernement, puisque le gouvernement Guy Mollet était tombé le 21 mai. Le 7 juin, le président de la République, René Coty, a fait appel à Maurice Bourgès-Maunoury qui était pire encore dans son jusqu’au-boutisme colonial que son prédécesseur.

Le 19 juin, il annonça la composition de son gouvernement dont faisait partie André Morice (l’initiateur de la meurtrière «ligne Morice»), Max Lejeune (l’auteur de l’acte de piraterie internationale du détournement de l’avion des cinq chefs du FLN) et Robert Lacoste (confirmé dans ses fonctions). C’est à ce moment-là, vraisemblablement, que Paris a appris ce qui s’est passé avec Maurice Audin. Mais cela n’empêche pas que l’Etat est responsable du crime.

– Comment jugez-vous l’évolution de l’affaire entre 1957 et 2018 ?

Le 22 juin 1957, Josette, épouse de Maurice Audin, reçoit la visite de deux parachutistes qui parlent de lui au passé. Quand, le 1er juillet, elle est reçue par le colonel Trinquier, il lui dit que, le 21 juin au soir, au cours d’un transfert où il avait été assis seul, non menotté, à l’arrière d’une jeep, son mari s’est évadé.

Elle ne croit pas une seconde à cette fable ridicule, sachant que les disparitions de prisonniers lors d’une tentative d’évasion étaient à l’époque la couverture habituelle des exécutions sommaires. Elle accuse les parachutistes de l’avoir tué et dépose plainte pour homicide volontaire. L’armée organise ensuite une fausse évasion afin que de vrais témoins de celle-ci puissent en attester.

Mais l’historien Pierre Vidal-Naquet décrypte le stratagème de cette fausse évasion qui est balayé par le Comité Maurice Audin. Un autre récit lui est alors rapporté : Audin aurait été étranglé lors d’une séance de torture par le lieutenant Charbonnier. Ce récit servait-il à tenter de dissimuler un assassinat sur ordre ? Rien de tel n’a été démontré. L’instruction judiciaire de l’affaire a été bloquée par le pouvoir politique en 1960 et éteinte en 1966. Une autre plainte n’a pas abouti.

Mais sous les présidences de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, des faits nouveaux sont intervenus. Une journaliste du Nouvel Observateur a publié, en 2012, un document inédit et un livre a rapporté, en 2014, des propos qu’aurait tenus le tortionnaire Aussaresses peu avant sa mort.

Le 18 juin 2014, François Hollande a publié un communiqué déclarant que Maurice Audin était mort durant sa détention. Enfin, Cédric Villani a rapporté à plusieurs reprises (à l’université Jussieu le 12 janvier, à L’Humanité le 22 janvier et à l’Assemblée nationale le 14 février 2018) les propos d’Emmanuel Macron qui lui a dit que Maurice Audin aurait été «assassiné ou exécuté» par l’armée française.

– Certains disent qu’Emmanuel Macron semble vouloir épargner l’Etat français de sa responsabilité dans ce dossier en confiant le travail d’enquête aux seuls historiens. Qu’en pensez-vous ?

Ce que doit faire Emmanuel Macron, c’est reconnaître, d’abord, qu’un crime d’Etat a été commis. Qu’il répète publiquement ce qu’il a dit à Cédric Villani. Ensuite, mais indépendamment, qu’il facilite le travail des historiens en leur donnant accès à toutes les archives et en autorisant les militaires à dire ce qu’ils savent sur cet assassinat.

Cette reconnaissance nécessaire est tout à fait indépendante du travail que les historiens continuent à faire sur le contexte de ce crime d’Etat. En particulier sur le parti auquel appartenait Audin, le PCA, dont les responsables ont décidé en 1955 de rejoindre la lutte armée pour l’indépendance de l’Algérie et créé les Combattants de la Libération (CDL).

Henri Maillot – militant du PCA qui a détourné un chargement d’armes de l’armée française le 4 avril 1956, au profit de l’ALN et du CDL – était fait prisonniers puis assassiné avec quatre autres combattants communistes en juin. Le 14 novembre, son camarade Fernand Iveton a déposé une bombe dans l’usine où il travaillait, qui ne pouvait faire de victimes.

Il a été arrêté et guillotiné le 11 février 1957, «pour l’exemple». L’assassinat de Maurice Audin aurait-il donc été destiné à faire un autre exemple pour les militants du PCA qui avaient choisi de rejoindre la lutte armée d’indépendance algérienne ? C’est l’une des hypothèses sur laquelle les historiens doivent travailler. Indépendamment de la demande de reconnaissance officielle, urgente, du crime d’Etat.

Gilles Manceron

Est un historien français, spécialiste de la colonisation et de la Guerre d’Algérie.

Il est connu pour ses positions anticolonialistes et a dénoncé, à maintes reprises, l’usage de la torture par l’armée française.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de la France (2003).

Il est aussi militant de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et membre de l’association Maurice Audin.

Ghezlaoui Samir
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Rosa Moussaoui. Journaliste à L’Humanité

Il est temps que la vérité soit dite à propos des crimes commis par l’armée française en Algérie

– Quelle est l’histoire du journal L’Humanité avec l’affaire Maurice Audin ?

Maurice Audin était militant communiste, lecteur fidèle de L’Humanité. Avec son arrestation, le journal se saisit de l’affaire dès le 15 juin 1957. Ce qui lui vaut d’être censuré à plusieurs reprises par les autorités françaises. Le 30 juin, L’Humanité publie la plainte pour torture adressée au procureur général d’Alger par Henri Alleg, directeur du quotidien Alger Républicain, interdit depuis septembre 1955. Alleg est alors interné au camp de Lodi.

L’article est en fait une première version de ce que sera son livre La Question (1958). Il était précédé d’une présentation de Léon Feix sous forme de lettre ouverte au garde des Sceaux, Maurice Bourgès-Maunoury.

«Qu’est devenu Maurice Audin», demande-t-il, en évoquant aussi les assassinats de maître Ali Boumendjel, de Raymonde Peschard et de Larbi Ben M’hidi, ainsi que le sort des condamnés à mort. «Il n’y a jamais eu en Algérie autant de tortures, de ‘disparitions’, d’exécutions sommaires», dénonce Léon Feix.

Cette édition de L’Humanité a été saisie, mais les militants avaient eu le temps d’en sauver de nombreux exemplaires pour les diffuser clandestinement. Jusqu’en 1962, de nombreux articles, enquêtes, appels d’intellectuels évoquant l’affaire Audin sont frappés de censure.

Après l’indépendance de l’Algérie, L’Humanité n’a jamais tourné la page, et a toujours donné écho à l’exigence de vérité et de justice de Josette Audin, la veuve de Maurice Audin. En particulier au début des années 2000, lorsque le témoignage de Louisette Ighilahriz (Le Monde, 20 juin 2000, ndlr) a relancé le débat sur les atroces pratiques de l’armée française en Algérie.

Tout récemment, nous avons publié le témoignage d’un ancien appelé, qui pense avoir été enrôlé pour inhumer la dépouille de Maurice Audin. L’Humanité continue de porter, aujourd’hui, l’exigence de reconnaissance de la torture comme crime d’Etat. Pour Maurice Audin, mais aussi pour les milliers d’Algériens «disparus» après être passés entre les mains des tortionnaires.

– Les autres médias français et l’opinion publique ne s’y intéressent pas vraiment. Pourquoi, à votre avis ?

L’Humanité, par son histoire, par ses engagements anticolonialistes, entretient un lien particulier, politique et affectif, avec Maurice Audin. Cette mémoire est la nôtre. Mais d’autres médias s’intéressent à l’affaire. Nos publications sur le sujet sont très relayées par nos confrères de la presse écrite et même audiovisuelle, en France comme en Algérie.

Par ailleurs, c’est Nathalie Funès, une journaliste du Nouvel Observateur, qui a déterré aux Etats-Unis, dans les archives du colonel Godard, un mémoire désignant le sous-lieutenant Gérard Garcet, un adjoint du général Massu, comme l’auteur du crime.

– Comment contribuez-vous concrètement, en tant que journalistes, à faire avancer ce dossier ?

Nous continuons d’enquêter, d’explorer des archives, d’interroger des protagonistes. En publiant régulièrement des articles, nous espérons susciter encore des témoignages et contribuer à faire remonter d’éventuels documents à la surface. Et puis, il y a le volet politique. L’Etat français doit lever le secret-défense sur tous les documents qui pourraient contribuer à la manifestation de la vérité sur l’affaire Audin.

La plupart des tortionnaires et commanditaires sont morts et le triple verrou des lois d’amnistie a empêché leur traduction en justice. Mais la reconnaissance du crime d’Etat serait, nous en sommes convaincus, un acte de réparation. C’est le sens de notre lettre ouverte à Emmanuel Macron.

– Chaque année, toute votre rédaction se mobilise pour demander au gouvernement français de reconnaître ce crime d’Etat. Emmanuel Macron le fera-t-il cette fois-ci ?

Jusqu’ici, il s’est refusé à faire ce geste. Il prétend que la reconnaissance du crime d’État est impossible tant que la vérité historique n’est pas établie. C’est un argument complètement fallacieux.

Depuis l’enquête de Pierre Vidal-Naquet, tous les historiens arrivent à la même conclusion : Maurice Audin a été assassiné par l’armée française en raison de son engagement pour l’indépendance de l’Algérie. L’usage de la torture, à cette époque, n’était pas le fruit de dérives individuelles ; c’était un système, une politique délibérée.

Avec l’aval du pouvoir politique, l’institution militaire a érigé la torture, les disparitions forcées, les exécutions extrajudiciaires en armes de terreur et de répression de masse. Les tortionnaires français qui ont mis au point ces ignobles méthodes de «contre-insurrection» les ont d’ailleurs exportées, vers l’Amérique latine par exemple.

Pour tourner cette sombre page de l’histoire de France, on ne peut pas se résoudre à l’oubli, bien au contraire. Il a fallu attendre 1999 pour que les députés français désignent enfin par le mot «guerre» ce qui s’est passé en Algérie entre 1954 et 1962. Auparavant, il s’agissait officiellement de simples «événements».

Il est temps, désormais, que la vérité soit dite à propos des crimes commis par l’armée française en Algérie : ce sont des crimes d’Etat, ils doivent être reconnus comme tels. La France doit rompre avec cette mémoire officielle trouée, gangrenée par le déni. C’est la condition d’une mémoire apaisée, en France même, mais aussi entre les deux rives de la Méditerranée.

Rosa Moussaoui

Est grand reporter à L’Humanité, journal français qui médiatise régulièrement, depuis juin 1957, des actions, des informations et des éléments liés à l’assassinat de Maurice Audin.

La journaliste, qui a coordonné avec l’historien Alain Ruscio l’ouvrage L’Humanité censuré. 1954-1962, un quotidien dans la guerre d’Algérie (2012), écrit depuis plusieurs années sur l’évolution de l’affaire Audin.

Elle est convaincue que continuer à en parler dans les médias et dans l’espace public, c’est la meilleure assurance pour faire aboutir le combat pour la vérité sur les crimes d’Etat commis par l’armée française en Algérie durant la guerre d’indépendance.

Ghezlaoui Samir
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Pierre Mansat. Président de l’association Maurice Audin

Plus de 3000 Algériens ont connu le même sort que Maurice Audin

 

– Présentez-nous un peu votre association et ses principaux objectifs…

Au début des années 2000, avec la contribution des anciens membres du Comité Maurice Audin (créé en 1957 par Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz, ndlr), nous avons constitué un groupe dont le but était de demander aux autorités parisiennes d’attribuer le nom d’Audin à un lieu public.

Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, avait accepté et c’est ainsi que nous avons eu la place Maurice Audin dans le 5e arrondissement, inaugurée en 2004.

C’est à ce moment-là que nous avons créé notre association afin de poursuivre le combat pour la vérité sur la disparition de Maurice Audin et la reconnaissance de ce crime d’Etat par la France. Nous dénonçons également la torture comme un système institué, couvert, protégé et accepté par les autorités politiques françaises durant la guerre d’Algérie.

– Expliquez-nous en quelques mots pourquoi la disparition d’Audin est considéré comme un crime d’Etat.

Nous exigeons que la France reconnaisse sa responsabilité dans la mort de Maurice Audin sous la torture. C’est-à-dire que nous ne parlons pas de quelques militaires directement impliqués dans cette affaire auxquels il faudrait imputer ce crime, par exemple les parachutistes du général Massu, mais plutôt de la responsabilité de l’Etat français qui faisait la Guerre d’Algérie et refusait l’indépendance du pays.

Pour casser la détermination des indépendantistes algériens, la France a eu recours à des méthodes inacceptables : la torture, les exécutions sommaires, les disparitions forcées, etc.

Au même titre que ce qu’ont fait Jacques Chirac et ses prédécesseurs en reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans la déportation et le génocide des juifs durant la Seconde Guerre mondiale, nous demandons à ce que le président de la République reconnaisse officiellement les crimes d’Etat commis au nom de la France durant la guerre d’indépendance algérienne.

Ces crimes sont liés aux lois d’exception appliquées en Algérie, notamment durant la Bataille d’Alger, qui donnaient les pouvoirs de police à l’armée française. Dans ce contexte, les parachutistes ont arrêté, torturé et assassiné Audin. Par ailleurs, plus de 3000 Algériens ont connu le même sort que Maurice Audin.

– Vous appelez à un rassemblement, le 11 juin, sur la place Maurice Audin (Paris). Avec quel mot d’ordre ?

C’est la date anniversaire de l’arrestation de Maurice Audin. Donc on va s’en servir pour renouveler notre appel à l’Etat français de se soumettre à l’exigence de vérité en reconnaissant au moins deux éléments : le statut de «crime d’Etat» dans l’affaire Audin et la responsabilité des plus hautes autorités politiques françaises dans la pratique de la torture.

Plusieurs acteurs de la société civile restent mobilisés dans cette quête de justice. Durant ces derniers mois, ils ont même créé une nouvelle dynamique et un renouveau de l’action. Il y aura, en plus de notre association, la participation de la Ligue des droits de l’homme, l’Association des anciens combattants contre les guerres coloniales, etc.

– Pensez-vous qu’Emmanuel Macron reconnaîtra la responsabilité de la France dans ce crime d’Etat ?

Même s’il reste insuffisant, le premier pas fait par François Hollande, en disant que Maurice Audin est mort pendant sa détention, est très important.

L’ancien Président a réduit à néant l’hypothèse officielle de l’armée française qui disait qu’Audin s’était échappé. Nous espérons qu’Emmanuel Macron va aller plus loin surtout en sachant que son ami Cédric Villani, mathématicien très engagé avec nous dans le combat pour la vérité, a fait des déclarations publiques laissant entendre que le président de la République est favorable à la reconnaissance du crime d’Etat.

Toutefois, je pense sincèrement que ce sera vraiment compliqué pour lui car il y a encore beaucoup de résistances au sein de la société et de la classe politique en France qui empêchent qu’on dise la vérité sur l’ampleur des crimes et des massacres commis en Algérie par l’armée française.
Pierre Mansat

Est président de l’association Maurice Audin. Celle-ci, créée en 2004, est un prolongement du Comité Maurice Audin, fondé par l’historien Pierre Vidal-Naquet et le mathématicien Laurent Schwartz, en 1957.

Membre du Parti communiste français (PCF) et ancien adjoint au maire de Paris, M. Mansat se consacre depuis plusieurs années au combat pour la reconnaissance de l’assassinat du militant communiste algérien et de la torture pratiquée par l’armée française comme des crimes d’État commis par la France en Algérie.

Depuis sa création, l’association qu’il préside participe aussi à l’attribution du Prix Maurice Audin de mathématiques. Ce prix, qui existait initialement entre 1958 et 1963, a été relancé en 2004.

Sous le patronage de la Société de mathématiques appliquées et industrielles (SMAI) et de la Société de mathématiques de France (SMF), il est décerné, tous les deux ans, à deux lauréats, l’un algérien et l’autre français.

Ghezlaoui Samir
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Henri Pouillot. Président du réseau Sortir du colonialisme

Tant que des militaires encore vivants peuvent être impliqués, le silence restera la règle…

– Vous êtes l’un des militants les plus actifs dans la quête de vérité sur la disparition de Maurice Audin. Qu’est-ce qui vous motive essentiellement ?

Ma motivation principale est liée à mon «expérience» d’appelé pendant la Guerre de libération de l’Algérie. J’ai passé 9 mois, de juin 1961 à mars 1962, à la Villa Susini, seul lieu à Alger où la pratique de la torture a été mise en œuvre pendant toute la période du conflit puisque les autres centres n’ont été actifs que quelques mois ou quelques années.

Quand on découvre sur place l’horreur de ces pratiques et qu’on se sent impuissant, pris dans une sorte de prison à ciel ouvert, on ne peut ensuite que se révolter et condamner sans aucune circonstance atténuante ce que représente ce type de crimes contre l’humanité. Alors, tout naturellement, le cas emblématique de Maurice Audin devient un objectif prioritaire, un objectif de vie, pour que ce crime d’Etat soit enfin reconnu comme tel.

Il faut que la vérité soit connue sur les conditions de son assassinat (ordre hiérarchique, «accident» lors d’une séance de torture ou «jeu» macabre…) et sur ce qu’est devenu son corps. C’est une nécessité absolue de vérité, pour sa famille, ses amis, pour l’histoire… C’est la raison fondamentale pour laquelle je suis intervenu à plusieurs reprises, soit à titre individuel, soit comme responsable associatif, auprès des plus hautes autorités de l’État, et à ce jour sans succès mais pas découragé.

– Comment jugez-vous l’avancée de l’affaire, particulièrement depuis la présidence de François Hollande ?

François Hollande, en publiant le communiqué de l’Elysée du 18 juin 2014, a fait un pas important en déclarant qu’Audin «ne s’est pas évadé, il est mort durant sa détention». Cela remettait donc en cause la version officielle rocambolesque à laquelle personne ne croyait. Or, le communiqué évoquait l’existence de documents et de témoignages «suffisamment nombreux et concordants» qui ont infirmé la thèse de l’évasion.

Donc, le 5 septembre 2014, à l’occasion d’une cérémonie présidée par le général De Villiers où j’étais invité, j’en ai profité pour lui remettre une lettre ouverte demandant à ce que lesdits documents et témoignages soient rendus publics. Puis, le 25 mai 2015, je suis intervenu auprès du président de la République pour demander, entre autres, que l’on puisse connaître ces éléments.

– Etqu’est-ce que cela a donné ?

Aucune réponse ! Cela m’a d’ailleurs valu des ennuis avec le Général Schmitt qui m’a fait condamner pour diffamation. J’avais écrit dans mes requêtes que Schmitt, officier de renseignements durant la période de la Bataille d’Alger, même s’il a pris son poste après la «disparition» de Maurice Audin, aurait pu quand même savoir comment ce prisonnier était disparu car il était chargé d’enquêter sur des attentats qui ont été perpétrés avant l’arrestation du militant communiste. Malheureusement, la justice française m’a condamné et confirmé que ce militaire ne savait rien sur cette question.

Ceci dit, en analysant ses deux livres témoignages évoquant cette période, on peut être un peu dubitatif. De manière générale, sous la présidence de Hollande, on constate une certaine avancée, mais ils restent beaucoup d’interrogations qui ne permettent pas, sur le fond, de connaître la vérité.

– Contrairement à ce que pensent et disent beaucoup d’observateurs, vous considérez qu’Emmanuel Macron semble reculer par rapport aux pas franchis jusque-là par l’Etat français. Pourquoi ?

Les déclarations du candidat Emmanuel Macron donnaient un sérieux espoir. Lors de son voyage en Algérie, il avait déclaré que le colonialisme est un crime contre l’humanité. Quelques semaines plus tard, le 5 mai 2017, il s’est engagé devant la rédaction de Mediapart à prendre des «actes forts» sur cette période de notre histoire.

Toutefois, le 26 mai 2017, à l’occasion du 60e anniversaire de la disparition de Maurice Audin, une lettre ouverte, que j’ai coordonnée avec l’historien Gilles Manceron, a été envoyée à M. Macron en tant que président de la République en lui demandant de faire la lumière sur la vérité historique relative à cet assassinat.

Deux mois plus tard, une réponse affligeante de son chef de cabinet nous parvenait : «Je puis vous indiquer que le sujet est connu du chef de l’Etat et des membres de son cabinet qui ont été attentifs à votre démarche.» Une année plus tard, rien de nouveau, pas de complément à cette réponse laconique. Par ailleurs, Cédric Villani, très proche d’Emmanuel Macron, a communiqué sur les intimes confidences de notre Président : Maurice Audin aurait été assassiné (ou exécuté) par l’armée.

Mais selon ces mêmes confidences, il n’existerait aucun document ou archive pour permettre de donner une certitude. Mais alors, que sont devenus les témoignages et les documents évoqués par son prédécesseur ? Je pense sincèrement, que l’armée française reste la «Grande Muette». Tant que des militaires encore vivants peuvent être impliqués, le silence restera la règle absolue dans l’affaire Audin.

– Mais M. Macron pourrait quand même reconnaître le statut de «crime d’Etat» dans cette affaire, non ?

Evidemment qu’il devrait le faire. Ce serait dans le sens de ses engagements de candidat, même s’il a souvent été ambigu dans ce domaine. Plus d’un an après sa prise de fonction, on constate qu’il ne semble pas prendre le chemin espéré !

Quant à ses «confidences», on peut les interpréter de deux façons : soit il a une certaine volonté de concrétiser l’évidence qu’il s’agit d’un crime d’Etat mais il prend son temps pour connaître toute la vérité ; soit, il n’ose pas entamer un nouveau conflit avec la hiérarchie de l’armée compte tenu des difficultés qu’il a rencontrées avec elle au début de son quinquennat. En effet, les militaires refuseraient certainement de mettre en accusation certains des leurs.

– Que proposez-vous comme démarche à entreprendre par le gouvernement français pour répondre à l’ensemble des questions posées dans ce dossier ?

On imagine que toute archive compromettante pour l’armée a été expurgée ou du moins édulcorée dès le début des faits. J’ai fait l’expérience de cette pratique quand j’ai consulté des archives qui concernaient mon bataillon. Néanmoins, on peut supposer que François Hollande n’a pas fait sa déclaration de 2014 sans des éléments très concrets.

Logiquement, il s’est exprimé à partir de témoignages et de documents, reconstitués par les militaires de l’époque encore vivants avec la collaboration de l’ancien chef d’état-major des armées, le général De Villiers.

Il est d’ailleurs probable, du moins on peut le supposer, que l’État-major n’a fait qu’une communication orale sans dévoiler concrètement les documents et témoignages de façon concrète. Donc, même si pour l’armée il n’est pas question de dévoiler publiquement ces informations et elles doivent rester soumises au «secret-défense», il faut qu’on puisse y accéder.

Par ailleurs, il y a eu l’idée de faire une commission d’enquête, évoquée le 13 avril 2018 par les députés Sébastien Jumel et Cédric Villani. Cette procédure, certes longue, aura le pouvoir d’imposer aux personnes sollicitées de répondre aux questions posées et de les poursuivre en justice s’il s’avérait que leurs témoignages sont mensongers. Depuis, on semble s’orienter plutôt vers une mission d’information, pilotée par l’Elysée, avec la crainte que les auditions ne se font pas sous le serment de vérité.

Dans ce cas, les personnes sollicitées ne seront pas contraintes de répondre ou de coopérer, y compris les militaires ayant servi à Alger dans la période des faits. On risque alors de ne pas rassembler assez de preuves pour avoir la certitude qu’il s’agissait d’un crime d’État. Ce serait une façon d’enterrer la question et d’interdire à toute la vérité d’être connue.

Mais quoi qu’il arrive, le débat pour connaître la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin se poursuivra. Il démontre la nécessité d’un combat, sans doute encore long, pour que les crimes contre l’humanité, les crimes d’Etat et les crimes de guerre commis pendant la Guerre d’Algérie soient enfin reconnus et condamnés par la France.

Henri Pouillot

Est ingénieur à la retraite. C’est surtout un défenseur des droits de l’homme et militant anticolonialiste. Indigné par ce qu’il a vécu personnellement en tant qu’appelé, il s’est engagé dans le combat associatif pour dénoncer la pratique de la torture en Algérie par l’armée française.

En effet, lors de son service militaire, il a été affecté à la villa Susini, centre de torture à Alger. De son expérience, qui a duré de juin 1961 à mars 1962, il a tiré deux livres : La Villa Susini (2001) et Mon combat contre la torture (2004).

En sa qualité du président du réseau d’associations Sortir du colonialisme, Pouillot est l’un des acteurs les plus engagés dans la quête de vérité concernant la mort de Maurice Audin. Il est à l’affût du moindre élément ou détail pouvant contribuer à faire avancer l’affaire.

Ghezlaoui Samir