Bouteflika évite de provoquer le front social

Kamel Amarni, Le Soir d’Algérie, 7 juin 2018

A seulement dix mois de l’élection présidentielle, Abdelaziz Bouteflika ne veut absolument pas prendre le moindre risque. Pas la moindre décision impopulaire en cette période si sensible, au plan politique, celle de la préparation de l’opinion pour le rendez-vous de 2019. Mardi dernier, Bouteflika a donc tranché en Conseil des ministres : ce sera l’apaisement et la détente sociale, au détriment de la rigueur budgétaire, même en cette conjoncture financière particulièrement difficile pour le pays.
Kamel Amarni Alger (Le Soir) – L’arbitrage de Bouteflika était, en fait, attendu au sujet du projet de loi de finances complémentaire pour 2018. Préparé par le gouvernement Ouyahia, ce projet de loi avait été, pour rappel, rejeté une première fois par le patron d’El-Mouradia, qui avait reporté la réunion du Conseil des ministres prévue début mai dernier. Il ordonnait à Ahmed Ouyahia de «revoir la copie». Ce qui sera fait. N’empêche, et quitte à sacrifier son Premier ministre et son gouvernement, Bouteflika ira plus loin encore en procédant à la suppression, pure et simple, de toutes les taxes et droits nouvellement introduits dans cette nouvelle loi de finances.
Dans le communiqué officiel de la présidence, sanctionnant la réunion du Conseil des ministres de mardi dernier, il est clairement précisé, en effet, que «lors de l’examen de ce projet de loi (de finances, Ndlr) et en matière de relèvement de droits à acquitter sur certains documents administratifs, le président de la République a décidé le retrait de toute augmentation de droits proposée pour les documents administratifs». Du coup, Bouteflika mettra fin au tollé soulevé par les taxes que prévoyait le gouvernement.
Dans un régime ultra-présidentiel comme le nôtre, il est difficile d’imaginer que le gouvernement puisse prendre la moindre décision, à plus forte raison l’introduction de lourdes taxes, sans l’aval du patron. N’empêche, Bouteflika a toujours su retourner ce genre de situation à son propre profit. Rétropédaler et prendre des mesures qui «plaisent» est devenu, chez lui, l’un des modes de gouvernance auxquels il a souvent eu recours. Il l’avait fait en 2006, lorsqu’il renonçait à la loi sur les hydrocarbures de Chakib Khelil. Il l’a fait en 2009, en supprimant les mesures phares de la loi de finances mais qui étaient fortement dénoncées par l’opinion. Il l’a fait à l’avènement du «printemps arabe», avec une multitude de décisions populistes, notamment à travers l’Ansej. C’est dire que l’homme ne prend jamais de risque «inutile», surtout à la veille des élections. D’ailleurs, l’ensemble de cette loi de finances complémentaire pour 2018 s’avère une authentique mesure électoraliste !
Dans le communiqué du Conseil des ministres, on lit, effectivement, que «dans sa partie budgétaire, ce projet de loi se limite à l’ajout de 500 milliards de DA en autorisation de programme, sans inscription de crédits de paiement supplémentaires. Cette nouvelle dotation permettra de relancer une série de projets, notamment sociaux, gelés ces dernières années du fait de la tension financière sur le budget de l’Etat. Elle permettra également d’engager de nouvelles réalisations d’infrastructures qui seront financées en concours temporaires par le Fonds national d’investissement (…)». Certes, l’économie nationale avait besoin de la relance de projets vitaux comme les voies ferrées ou les ports d’El-Hamdania et de Annaba, pour ne citer que ces deux exemples. Mais il n’y a pas que cela. L’on imagine mal, en effet, le pouvoir «négliger» des secteurs comme celui de l’habitat à la veille d’un rendez-vous électoral majeur. Bouteflika y fait allusion, d’ailleurs, dans le même communiqué du Conseil des ministres.
«Commentant ensuite ce même projet de loi après son adoption, le président de la République a souligné que si le gouvernement doit maintenir une gestion prudente des ressources financières du pays, cela ne doit pas empêcher la relance des projets sociaux gelés ces dernières années ainsi que la consolidation du réseau des infrastructures de base, surtout lorsque celles-ci sont liées à des projets économiques dont la rentabilité est établie».
A rappeler que, depuis l’été 2014, l’Etat a gelé de nombreux projets dans les secteurs des travaux publics, des transports, de la santé, etc. et ce, pour faire face à la brutale et sévère baisse des prix des hydrocarbures.
Bouteflika avait pris cette décision lors d’un Conseil des ministres restreint convoqué en juin 2014 et consacré exclusivement à cette situation d’urgence. C’était quelques semaines seulement après avoir obtenu son quatrième mandat. Depuis, la situation financière du pays ne s’est nullement améliorée. Mais le prix du baril s’étant, lui, redressé de manière significative, pratiquement du simple au double, Bouteflika préfère ajourner toutes les décisions qui «fâchent» à plus tard. Les priorités politiques et sociales priment sur toute autre considération, dans l’agenda à court et moyen terme de Bouteflika…
K. A.