Les confréries au centre de sollicitations politiques

Pourquoi le pouvoir mise sur les zaouïas

El Watan, 3 juin 2018    

Avec la construction, en un temps record, d’une grande et fastidieuse mosquée dans un quartier assez huppé de la capitale, pour un montant de pas moins de 900 millions de dinars payé par des hommes d’affaires, des entrepreneurs et de nombreux donateurs anonymes, et son inauguration en grande pompe par le président de la République, la zaouïa Al Kadiria a créé la surprise et suscité des interrogations sur la relation entre les confréries religieuses et la politique.

Pendant des siècles, les zaouïas étaient au centre même du pouvoir et toute décision passait inévitablement par une validation de l’autorité religieuse, qui assumait souvent la fonction de chef militaire et celles du politique et du religieux.

Durant les premières années de la colonisation, ce sont justement les chefs des tribus, qui étaient également chefs militaires et de zaouïas, qui ont mené les plus grandes révoltes armées, comme ce fut le cas avec cheikh Aheddad, cheikh Al Mokrani, Bouamama ou encore l’Emir Abdelkader.

Mais ces confréries n’ont pas adhéré au déclenchement de la Guerre de libération, en raison d’un de leurs principes qui les oblige à «obéir à l’autorité et à s’éloigner de la politique».

Une position qu’elles paieront cher après l’indépendance. Aussi bien Ahmed Ben Bella que son successeur Houari Boumediène ont interdit aux zaouïas toute activité, y compris religieuse, et les ont totalement marginalisées. Boumediène ira jusqu’à interdire aux dirigeants de ces confréries  tout déplacement à l’étranger, ou d’avoir des contacts avec une quelconque partie à l’extérieur du pays.

Durant les années 1980, le regard porté sur les confréries a légèrement évolué en raison des relations qu’entretenait le président Chadli Bendjedid avec certaines zaouïas.

Mais celles-ci vont connaître le pire durant les années 1990. Accusées par l’Association des Oulémas, leur «ennemie jurée», de paganisme et de charlatanisme, elles sont la cible de violentes critiques, puis d’attaques terroristes commises par les groupes islamistes armés. Bon nombre d’entre elles, se trouvant en majorité en zones montagneuses et isolées, sont saccagées et leurs locataires poussés à l’exode.

C’est avec le président Bouteflika que les confréries vont renaître de leurs cendres, pour contrecarrer l’islam politique radical à l’origine des dix années de braise vécues par les Algériens et réhabiliter par la même occasion cet islam maghrébin traditionnel connu pour être tolérant et ouvert sur le monde.

Enfant de zaouïa et adepte de soufisme, Bouteflika va sponsoriser les confréries, en contrepartie d’une allégeance, tout au long de ses quatre mandats, pour asseoir son pouvoir. De nombreuses zaouïas recevront des enveloppes financières importantes et bénéficieront d’opérations de réhabilitation et de reconstruction de certains de leurs monuments saccagés ou altérés par le temps.

Beaucoup d’entreprises vont suivre, en accordant des aides financières aux zaouïas. Des centaines de milliards ont été déboursés pour étendre et entretenir les réseaux et les ramifications des confréries désormais mises au service du pouvoir politique.

Chacune des campagnes électorales présidentielles était marquée par des visites en grande pompe aux chouyoukh des zaouïas, qui deviennent de plus en plus influentes, à l’image de la Tidjania, la Belkadia, Erahmania, El Hamel, de la zaouïa de Sidi Belekbir au sud du pays…

Les regroupements de ces confréries sont devenus de véritables exhibitions de force en raison du nombre important d’adeptes qu’ils drainent. Pour Bouteflika et ses hommes, les confréries représentent une masse électorale appréciable, d’autant que le phénomène du soufisme s’est bien répandu et ses adeptes viennent de toutes les couches de la société sans distinction de statut.

Des docteurs en médecine, des sportifs, des professeurs à l’université, des officiers supérieurs de l’Anp, des cadres dirigeants de grandes entreprises ont adopté cette forme de spiritualité, qu’il est difficile à expliquer, si ce n’est par le mysticisme qui caractérise une bonne partie de la société algérienne.

Très discrets au début, de nombreux hommes politiques, comme l’ancien ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Belkhadem, l’ex-Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, ou encore de grands responsables des services de sécurité, ne se gênent plus pour se rendre dans les zaouïas à la recherche d’une éventuelle «baraka» qui leur assurera la promotion.

De plus en plus, la connivence entre les hommes politiques et les chouyoukh des zaouïas apparaît au grand jour.

Certaines confréries vont servir de tribune à l’ancien ministre de l’Energie Chakib Khelil pour se blanchir des faits de corruption qui lui sont reprochés et à cause desquels il a quitté son poste.

Le président d’une association de zaouïas est même nommé conseiller à la Présidence, avant d’être poursuivi dans une grande affaire de corruption. Mais, il faut reconnaître que parmi les confréries, certaines ont refusé de servir d’espace politique aux hommes du pouvoir.

A quelques mois de l’élection présidentielle de 2019, quelques zaouïas viennent d’appeler Bouteflika à briguer un 5e mandat, suscitant le grincement des dents de nombreuses autres confréries qui veulent rester, en tant que centres de spiritualité, loin de la compromission politique.

Il faut dire que la dernière sortie du Président à l’occasion de l’inauguration de la mosquée de la zaouïa El Kadiria, à Alger, a été ressentie comme une douche froide pour bon nombre de chouyoukh, en raison de l’état de santé assez dégradé du chef de l’Etat.

Au fond, bon nombre d’entre eux ne croient pas à un 5e mandat et ils le disent à voix basse. Le témoignage, même très confidentiel, vaut son pesant d’or.

Surtout quand on sait le rôle qu’ils ont dans le soutien de Bouteflika depuis 1999.
Salima Tlemçani

 

Adda Fellahi, ancien conseiller au ministère des affaires religieuses

«L’alliance avec les zaouïas est une tactique pour le maintien au pouvoir»

Ancien conseiller au ministère des Affaires religieuses, Adda Fellahi, estime que «l’autorité politique est en droit, en vertu de la Constitution qui stipule que l’islam est la religion de l’Etat, de faire des alliances avec les zaouïas, dans l’intérêt général de la société et non pas pour se maintenir au pouvoir».

Pour lui, une telle «compromission discréditera les zaouïas alors qu’elles sont devant une étape cruciale pour leur avenir. Elles doivent s’éloigner de la politique et rester neutre vis à vis de tous, pour qu’elles puissent préserver ce rôle de propagation de la culture du vivre-ensemble pour faire face à l’idéologie obscurantiste de Daech».

Fellahi revient sur l’histoire des zaouïas et tente d’expliquer leur retour après une longue hibernation. «Pendant la colonisation, les zaouïas jouaient un rôle important, soit négativement en légitimant la présence française, ou positivement en se consacrant à la préservation de l’identité arabo-musulmane à travers l’enseignement du Coran et de la langue arabe et la résistance populaire à la colonisation.

Après l’indépendance, elles ont été totalement marginalisées, notamment par Boumediène, qui avait même demandé à son ministre des Affaires religieuses, Mouloud Kacem Naït Belkacem,  »trouve-moi comment enlever ce ver de Alaouite ». Il a par la suite gelé toutes les activités des zaouïas alaouiya. Boumediène avait une pensée islamique ouverte, et il a même organisé une grande conférence qui a regroupé les penseurs de tous les rites musulmans et d’autres religions.

Avec l’arrivée de Chadli Bendjedid, l’islam politique a pris le dessus et les zaouïas ont été marginalisées encore une fois, puis totalement exclues durant les années 1990, où le courant djihadiste était maître du terrain. Bouteflika a redonné aux zaouïas leur rôle pour l’aider à imposer la paix grâce à la charte pour la réconciliation nationale.

Elles l’ont soutenu, malheureusement après sa maladie, il y a eu un recul dans l’appui dont bénéficiaient ces confréries. Les salafistes-wahhabites ont profité de ce recul pour reprendre du terrain et commençait à menacer le référent identitaire et la sécurité de l’Etat. Il est devenu un danger réel pour l’Etat.

Ce qui a poussé les autorités à solliciter les zaouïas pour qu’elles les aident à contrecarrer l’idéologie qui prône la violence et la haine»,affirme Fellahi, précisant que cette alliance pouvoir-zaouïa était plutôt tactique pour assurer le maintien au pouvoir et non pas stratégique, à long terme pour préserver l’Etat du danger de l’extrémisme. Mais comment des zaouïas d’une importance de la Tidjania, d’Al Kadiria ou de Belekbir, peuvent-elles se compromettre en assurant un soutien illimité pour le maintien au pouvoir ? Pour Fellahi, la réponse est claire.

Ces zaouïas «n’ont jamais été contre l’autorité politique, mais les tentations du pouvoir ont poussé les opportunistes, tout comme chez les petits partis, à créer des zaouïas non pas pour enseigner Le Coran, mais être au service de l’autorité, y compris si cela passe par les sales besognes, en violation des principes mêmes des confréries, de la religion et de la Constitution.

Ce qui a donné une très mauvaise image des zaouïas». L’ancien conseiller du ministère des Affaires religieuses regrette qu’aujourd’hui, «les hommes de la religion soient devenus, aussi bien en Algérie qu’ailleurs, des instruments entre les mains des dirigeants. Ils ont plus peur de l’autorité que de Dieu, et se sentent très diminués psychologiquement. Cela ne fait que renforcer la position de l’autorité. Elle les utilise dans sa propagande politique.

Le risque c’est de voir le citoyen perdre la confiance qu’il a en les zaouïas, qu’il considère comme un refuge contre l’injustice et l’iniquité».
Salima Tlemçani

 

Dr .Mohamed Benbrika Al Hassani. Professeur en soufisme

«Les zaouïas constituent un important réservoir de voix électorales»

Entretien réalisé par Salima Tlemçani

Après avoir été exclues du champ religieux, les zaouïas reviennent en force. Elles ont même envahi le terrain politique, alors qu’un de leurs principes est justement de ne pas s’y aventurer. Comment expliquer une telle évolution ?

Durant les années 1970, le président Boumediène gérait d’une main de fer tout courant qu’il considérait comme une menace pour le socialisme, qui repose sur l’unicité du choix politique, et il ne le cachait pas. Pour lui, la religion devait être un facteur d’union et non de discorde. De ce fait, il ne fallait pas qu’elle s’immisce dans la politique.

Ainsi, les zaouïas et les écoles coraniques devaient rester dans l’ombre. Elles étaient exclues de toutes les manifestations religieuses et leurs responsables interdits de quitter le territoire national et les tribunes religieuses institutionnelles. Des pressions énormes étaient exercées sur les confréries Tidjania et El Hibria, qui étaient au premier rang, mais aussi sur d’autres zaouïas qui avaient de l’influence. Le changement a commencé sous feu Chadli Bendjedid.

Il fréquentait la zaouïa Belahoual de Mostaganem, que dirigeait cheikh Abdelkader et où d’importantes manifestations religieuses étaient organisées. Sa relation avec cette zaouïa a été pour beaucoup dans le nouveau regard porté sur les confréries.

Bendjedid a autorisé la plus grande conférence internationale consacrée à la Tidjania et à laquelle ont pris part de nombreuses personnalités du soufisme venues du monde entier. Il a rendu visite à la zaouïa Belkadia à Tlemcen, puis à celle de Sidi Mohamed Belekbir à Adrar, qui comptait à l’époque plus d’un millier d’élèves.

Ces rencontres ont eu un impact sur le regard porté sur les zaouïas. Avec le président Abdelaziz Bouteflika, c’est autre chose. L’homme a été baigné dans le milieu des zaouïas, parce que son défunt père était un mokadem dans la confrérie El Hibria.

Il a connu de nombreuses personnalités du soufisme, que ce soit de l’Ouest, où il est né et a grandi, ou au sud du pays, durant la Guerre de Libération nationale, lorsqu’il se déplaçait au Mali. Il avait une approche différente de celle de Boumediène.

Cela a permis à ce courant de reprendre sa place, surtout que c’est venu juste après les années 1990, où les gens étaient à la recherche d’un islam plus serein, plus paisible et plus tolérant.

Ce retour des zaouïas peut-il émaner d’une décision politique, ou est-ce le résultat de cette politisation de l’islam dont vous parlez, et de ses conséquences néfastes vécues par les Algériens  durant les années 1990 ?

En fait, les dirigeants politiques étaient devant trois choix. Après les années 1980, nous étions devant le phénomène de l’islam politique, c’est-à-dire l’exercice de la politique au nom de l’islam. Ce choix a été adopté par certains partis et les conséquences ont été désastreuses : 300 000 morts, je dis bien 300 000 morts, et je pèse mes mots. Le deuxième choix est la laïcité de l’Etat.

C’est-à-dire séparer la religion de la politique. La troisième voie consiste à faire de l’islam spirituel une alternative à la politique au nom de l’islam. Après l’expérience sanglante des années 1990, beaucoup ont penché pour cette dernière voie.

L’expérience spirituelle permet aux gens de retrouver leur équilibre, de s’entraider pour le bien, d’aimer Dieu, de s’aimer et de s’éloigner de tout ce qui le contrarie. Cette voie ouvre les perspectives d’un meilleure vivre-ensemble dans ce monde qui voit l’islam à travers ceux qui exercent la politique au nom de la religion. Les premiers signes de l’adoption de cette voie c’est, d’abord, les nominations politiques.

Pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante, un homme de zaouïa est désigné ministre des Affaires religieuses. Mieux encore. A chaque élection présidentielle, la machine des zaouïas se met en branle pour soutenir le président Bouteflika, un enfant des zaouïas et un fervent adepte du soufisme.

Les zaouïas ne se sont pas contenté du rôle sociétal, éducatif et religieux. Elles ont décidé d’être dans le champ politique pour avoir une place à l’intérieur du cercle de décision. Le Président a choisi d’aller vers les zaouïas par conviction spirituelle et politique, sans pour autant tourner le dos aux partis islamistes ou autres organisations religieuses.

Il l’a fait en étant convaincu que cet héritage religieux est important et peut être exporté dans le monde entier. Il faut savoir que la tarîqa Tidjania représente aujourd’hui 350 millions d’adeptes dans le monde. Ce nombre émane d’un recensement précis des descendants directs des chouyoukh, des fonctionnaires et des adeptes. Il n’y a pas 600 millions, comme l’a affirmé le khalifa de cette confrérie, ni 500 millions comme l’a déclaré le défunt Belkacem Khelifaoui, un de ses chouyoukh.

Presque tous les dirigeants des pays du Sahel appartiennent à cette tarîqa, qui a cinq places fortes dans le monde : Irak, Syrie, Egypte, Algérie et Maroc. Je regrette que le régime politique algérien n’ait pas utilisé durant des décennies la Tidjania comme une force d’appui à la diplomatie algérienne, à la promotion du tourisme religieux et de résolution des conflits continentaux.

J’ai moi-même écrit et plaidé pour la construction d’une cité religieuse à Aïn Madhi, avec une grande mosquée, de grands hôtels, une université islamique, un grand hôpital, un centre commercial, etc., qui pourrait drainer, dans les années à venir, au moins un million de touristes par an. Les revenus d’un tel projet sont inestimables.

Quelles sont les zaouïas les plus influentes ?

Il existe six voies initiatiques mères répandues dans le monde. La première est la tarîqa El Kadiria, avec ses 27 filières dans le monde, dont la plus célèbre est Batal Al Haji en Tchéchènie.

En Algérie, il y en a 17, parmi lesquelles la tarîqa Al Manzilia à Oued Souf, la tarîqa Al Kadiria Al Kountia à l’extrême Sud, la tarîqa El Kadiria de Mascara, etc. En deuxième position vient la tarîqa Rifaiya, qui se trouve en Irak, en Syrie et au Koweït. Son dernier et célèbre cheikh est Ahmed Youcef Hachem Errifai, cinq fois ministre des Affaires religieuses, décédé récemment.

Suit la tarîqa Al Khalwatia avec une filière en Algérie, puis la tarîqa Rahmania, présente en Kabylie, à Alger et à Bou Saâda et dont les adeptes étaient les premiers à avoir affronté les troupes de la colonisation, lorsqu’elles ont débarqué à l’ouest de la capitale en 1830. Sa seconde filière est El Kacimia, qui se trouve en Palestine.

Vient par la suite la tarîqa Chadhoulia avec plusieurs filières, dont dépendent 80% des voies en Algérie, parmi lesquelles la tarîqa El Habria-Belkadia. L’autre tarîqa est la Nakchbandiya, apparue en Turquie et qui s’est répandue en Asie et au Moyen-Orient. La tarîqa Tidjania, qui n’a pas de filière, compte à elle seule 350 millions d’adeptes à travers le monde.

A-t-on une idée sur le nombre de zaouïas en Algérie ?

Il y a trois ans, l’Union nationale des zaouïas l’avait évalué à 6000. Mais un recensement doit se faire avec des paramètres scientifiques. Beaucoup de zaouïas ont été agréées par le ministère de l’Intérieur, alors qu’elles sont totalement absentes sur le terrain. Je pense que le nombre est bien plus important que 6000, même si la célébrité reste circonscrite à quelques zaouïas…

Beaucoup reprochent aux zaouïas cette soumission au pouvoir politique et leur éloignement des problèmes de la société. Qu’en pensez-vous ?

C’est par conviction que les zaouïas ont pour principe l’obéissance à l’autorité politique, qu’elle soit injuste et inéquitable. Elles éduquent leurs adeptes à ce principe et évitent tout ce qui peut provoquer la «fitna». L’erreur, c’est d’enfoncer politiquement de manière très forte les zaouïas. Malheureusement, cela a été le cas. Certaines d’entre elles sont tombées dans ce piège…

Est-ce que ce sont les politiciens qui ont enfoncé politiquement les zaouïas ou les chouyouhk qui les ont compromises avec la politique ?

Les zaouïas avaient décidé d’avoir une place sur le terrain politique, mais ce dernier a fini par se déplacer vers elles. Des chouyoukh rendent visite à des ministres, à des hommes d’affaires et à des politiciens pour s’en rapprocher, d’autres font des allers et retours dans les grandes villes, notamment Alger, pour régler leurs problèmes, bénéficier de privilèges, avoir des postes de sénateurs ou de membres du Haut Conseil islamique, etc. Ils ont abandonné leur rôle religieux et spirituel pour des intérêts purement personnels.

Certains chefs de zaouïa ont été compromis dans des affaires de corruption, et d’autres ont utilisé la zaouïa comme tribune pour blanchir l’ex-ministre de l’Energie, Chakib Khelil, des faits de corruption qui lui sont reprochés.

Comment expliquer une telle compromission ?

Il faut d’abord savoir que la zaouïa est un espace ouvert à tout le monde, du simple citoyen jusqu’au président de la République, en passant par les ministres, les hommes politiques, les hommes d’affaires, etc. Je vous ai dit que le Président en personne fréquentait les zaouïas durant les 20 années de sa traversée du désert. Cela est tout à fait normal. Mais que les visites soient accompagnées par autant de publicité, comme nous l’avons vu avec l’ancien ministre de l’Energie, cela devient de la pure exagération.

Personne ne peut dire que ces visites ne sont pas politiques. Je n’ai aucune animosité contre ce ministre ou autre, mais je peux dire que cette manière d’agir fait bouger les ennemis des zaouïas, et ils ont bougé. Cette exagération des zaouïas a fait mal. Les chèques de clémence n’existent pas chez nous.

Ce que certains chouyoukh de zaouïa ont fait est une erreur. Beaucoup ont refusé de jouer ce rôle…

Il faut reconnaître que de nombreux chefs de zaouïa ont refusé et d’une manière très diplomatique. Je pense que la personne qui accompagnait l’ancien ministre a mal agi, non pas en raison de sa relation avec l’ancien ministre qui était conjoncturelle et d’intérêt, mais parce que je connais assez bien ce personnage. Il a fauté en agissant ainsi, et l’organisation au nom de laquelle il s’exprimait n’a aucune existence sur le terrain.

Je connais toutes les «torok» une par une, et je peux dire formellement que cette organisation qu’il dit présider n’existe pas. Les zaouïas ne sont structurées dans aucun cadre associatif. Moi-même j’ai plaidé au début des années 2000 pour la création d’un haut conseil pour les voies soufies, composé uniquement des chefs de ces voies ou d’une personne qu’eux-mêmes mandatent. Les associations qui parlent au nom du soufisme n’agissent que dans leurs intérêts.

A-t-on une idée du nombre d’adeptes du soufisme en Algérie ?

Je peux vous dire que le nombre a beaucoup évolué par rapport aux années 1970-80. Ce qui me réconforte, c’est que parmi les adeptes beaucoup ont des compétences avérées, et ce, dans tous les domaines. Je suis l’un des plus jeunes enseignants universitaires et je peux vous dire que les milliers d’étudiants que j’ai eus sont des adeptes du soufisme, malgré les campagnes de dénigrement des wahhabites.

Le nombre, je l’ai. Mais je ne peux vous le donner…

Comment pouvez-vous quantifier les adeptes, s’ils ne sont pas enregistrés quelque part ou qu’ils ne sont pas encartés ?

En 2009, j’avais évoqué le nombre de 6000 chiites en Algérie. A l’époque, les gens se demandaient d’où j’avais ramené ce chiffre.

Le temps m’a donné raison, puisqu’officiellement on avance le même nombre. Je n’ai pas de centre de statistiques, mais je fais beaucoup de terrain.

J’ai travaillé dans les 48 wilayas du pays et j’ai collecté des informations très importantes qui m’ont permis d’arriver au chiffre 6000. C’est important, parce que les chiites ciblent l’élite, contrairement aux salafistes-wahhabites qui eux optent pour la grande masse des ignorants.

Pour ce qui est des adeptes du soufisme, on peut aussi les quantifier avec les mêmes méthodes de comptage qui donnent des résultats assez proches de la réalité. Le nombre des adeptes est très important, au point d’influer sur les événements et sur les élections. Mais, il ne faut pas qu’ils se noient dans la politique.

De même qu’il ne faut pas que les politiques s’interfèrent dans les activités des zaouïas ou qu’ils fassent de celles-ci des espaces de campagne électorale….

Certains disent qu’avec la caution des zaouïas, on s’assure 4 millions de voix. Est-ce le cas ?

Ils n’ont pas tort. Je peux même vous dire que le nombre des adeptes va connaître durant les trois prochaines années une hausse moyenne de 500 000 à un million de nouveaux membres. Les zaouïas constituent un important réservoir de voix électorales…

Certains reprochent aux chouyoukh et adeptes des zaouïas d’adorer les tombes et de pratiquer du charlatanisme. Qu’en pensez-vous ?

Cela n’est que pur mensonge. Si nous allons sur les tombes de nos saints, c’est pour rendre hommage à ces grands hommes de culte et de savoir. Leurs zaouïas étaient un centre de rayonnement et jouaient un rôle aussi bien religieux que sociétal.

Si l’islam a survécu à 130 années de colonisation, c’est justement grâce aux chouyoukh des zaouïas qui ont fait de l’enseignement du Coran leur raison de vivre. Je peux vous citer Sidi Abderrahmane El Djilali, Sidi Yahia, Sidi M’hamed Cherif, Sidi Dada, etc., qui étaient à Alger et dont les zaouïas constituent des lieux de recueillement par excellence.

S’il n’y avait pas ce souffle spirituel chez les Algériens, l’Algérie aurait littéralement implosé durant les années 1990. Des cercles obscurs ont organisé ce courant salafiste wahhabite et on se demande aujourd’hui qui continue à le protéger, sachant qu’il est un véritable cancer.

La Grande Mosquée en construction à Alger devrait être baptisée au nom de Abderrahmane El Djillali. Ceux qui se targuent d’avoir réalisé la 3e plus grande mosquée dans le monde pour accueillir 120 000 fidèles, doivent penser aussi à l’entretien et sa gestion combien difficiles de ce lieux. J’imagine que ces courants obscurantistes se préparent déjà pour s’en accaparer. Ne soyons pas pressés de l’ouvrir.

L’Algérie ne doit pas faire peur. Elle doit rassurer par sa tolérance, son ouverture, sa politique de non-violence, son dialogue, etc.

Cette soumission à l’autorité politique est celle-là même adoptée par les adeptes de la salafiya-wahhabiya, qui sont les ennemis du soufisme. Comment l’expliquez-vous ?

Comme je l’ai expliqué, chez les zaouïas, le principe de l’obéissance à l’autorité émane d’une conviction alors que chez les salafistes-wahhabites, il s’agit d’une véritable pièce de théâtre. Ce courant apparaît comme une pièce à deux faces. La salafiya ilmia (scientifique), qui affirme sa soumission à l’autorité et une salafiya djihadiya, qui prône les assassinats au nom du djihad. C’est une répartition des tâches.

La salafiya ilmiya s’occupe de la théorie, et la salafiya djihadiya se charge de la pratique. Ce courant a été créé par des laboratoires qui utilisent l’une ou l’autre face, selon la nécessité et l’environnement. Les oulémas saoudiens qui encourageaient le terrorisme en Algérie, le condamnent aujourd’hui, après l’arrivée du nouveau souverain.

Al Madkhaliya, qui justifiait les massacres et les attentats à l’explosif en Algérie, vient de faire allégeance au général Haftar, en Libye, où elle pratique l’égorgement des enfants libyens. Je n’interfère pas dans les affaires d’un pays voisin, mais je constate des faits. Le courant wahhabite a été créé dans le sang.

Toute son existence, depuis Lawrence d’Arabie à ce jour, est faite de mort et de désolation. C’est une école de sang, qui se nourrit de sang.

Nous ne pouvons pas comparer le soufisme au wahhabisme. En Algérie, les wahhabites sont dans le commerce de l’informel, dans les mosquées, dans les institutions, partout. Ils représentent une menace réelle pour notre pays. Si aujourd’hui, ils obéissent à l’autorité politique, demain, ils passeront à une autre étape…
 

Sont-ils aussi représentatifs en Algérie ?

Je peux vous dire qu’ils contrôlent presque toutes les associations religieuses. Je profite pour lancer un appel aux autorités du pays afin qu’elles prennent conscience de ce danger qui guette la société algérienne.

Il faut faire en sorte que ces associations soient dissoutes. Elles contrôlent totalement les imams, décident pour eux, leur dictent ce qu’ils doivent prêcher… Elles débarquent des imams du «minbar» pour les remplacer par d’autres qu’elles manipulent.

Tout comme elles ont sous leur influence la majorité de nos mosquées. Comment peut-on tolérer de tels dépassements ? Je le dis en connaissance de cause, et le ministre des Affaires religieuses a été informé de ces faits graves.

Les mêmes courants ont utilisé les réseaux sociaux pour propager la fitna à Ghardaïa et, aujourd’hui, ils reviennent pour accabler tantôt les ibadites, tantôt le soufisme.
Salima Tlemçani