Algérie Les inconnues de l’après-Zeroual

Algérie: Les inconnues de l’après-Zeroual

Vincent Hugeux, Mina Baki L’Express du 05/11/1998

Le retrait anticipé du président algérien bouscule le calendrier.
Une certitude: l’armée ne lâchera pas le pouvoir

Sans l’entrefilet du quotidien El Moudjahid, cet acte décisif serait passé inaperçu: le président Liamine Zeroual vient d’adresser un message de félicitations à son homologue des Maldives, fraîchement réélu. A 57 ans, l’ancien général natif de Batna, dans l’est du pays, ne risque pas de recevoir en retour un hommage analogue. Car il a annoncé, deux ans avant le terme, sa décision d’abréger son mandat et de ne pas concourir lors du scrutin anticipé, prévu pour avril 1999. Usé par la maladie et les luttes claniques, Zeroual désarçonne ainsi l’étroit cénacle d’officiers supérieurs, détenteurs de la réalité du pouvoir. Ceux-là mêmes qui l’ont coopté à la tête de l’Etat, avant de parrainer, en novembre 1995, son élection. A deux reprises, depuis, le fils des Aurès, ministre de la Défense en titre, avait vainement soumis sa démission à ses pairs. Cette fois, il aura pris la hiérarchie de court et l’opinion à témoin. L’omnipotent Mohammed Lamari, chef d’état-major de l’Armée de libération nationale (ALN), peina à convaincre le partant de différer ses adieux. Le temps, au moins, de mettre en scène la succession.

Sacrée gageure. Il s’agit pour la coterie des galonnés de «civiliser» le pouvoir, ou son apparence, sans pour autant perdre la maîtrise des deux dossiers essentiels: la rente que procure le contrôle du tandem pétrole-gaz et des circuits de l’import-export; le devenir de la trêve décrétée voilà un an par l’AIS, branche armée du Front islamique du salut, dissous dès 1992. Mieux vaut ne jamais oublier qui vous a fait sinon roi, du moins régent. Issu du sérail, Liamine

Zeroual connaît les règles du milieu. L’usage, il le sait, veut qu’on installe à la présidence un inconnu, présumé malléable. Deux ans avant de sortir de l’ombre, lui-même rêvait encore de diriger Peugeot-Algérie…

Peut-être le figurant a-t-il manqué de docilité. Sans doute a-t-il trop couvert son ministre-conseiller Mohammed Betchine, ancien patron de la Sécurité militaire puis des services de renseignement, bête noire des pontes de l’ALN. Artisan du discret dialogue engagé avec l’ex-FIS, suspect de rêver d’un destin présidentiel, ce Constantinois s’est effacé le 19 octobre, vaincu en apparence par une campagne de presse. La matière ne manquait pas. Affairiste brutal, Betchine passe, en Algérie, pour le symbole d’un régime gangrené par la corruption. Sans amoindrir les mérites de journaux éprouvés par le terrorisme et que le pouvoir s’efforce de bâillonner sous divers prétextes, il paraît clair que des informateurs haut placés ont sinon alimenté en scandales clef en main plusieurs quotidiens, du moins levé l’embargo pesant sur des méfaits connus mais non publiés. Longtemps jugé intouchable, au point d’envoyer en prison le directeur d’un titre coupable d’avoir prédit, à tort, son arrivée à la Défense, le Raspoutine de Zeroual est devenu la cible de réquisitoires nominatifs.

Depuis, des sources anonymes ou non abreuvent les rédactions de dossiers ou de «placards» signés «La Voix du peuple». Comme si les récits parus dans les colonnes de Liberté, d’Al Khabar, d’El Watan ou du Matin avaient ouvert la boîte de Pandore. La suspension des deux derniers – absents des kiosques depuis le 16 octobre, et bientôt imités par cinq quotidiens solidaires – vise à mettre fin au grand déballage. «Panique à bord, ironise Omar Belhouchet, directeur d’El Watan. Cette fois, il y a consensus parmi les clans du pouvoir. Même ceux qui d’ordinaire s’opposent frontalement.»

De fait, quand l’essentiel est en jeu – en clair, la préservation d’un pouvoir exercé sans partage depuis 1965 – les généraux serrent les rangs. On les dit enclins à avaliser l’accession à la présidence d’un civil? Cela ne prouve en rien que la caste aurait été touchée par la grâce démocratique. Mieux vaut y voir une concession au principe de réalité, dictée par l’instinct de conservation. Sclérosée, l’élite de l’ALN sait qu’elle ne peut plus à tout propos invoquer la légitimité historique des vétérans, confisquée au lendemain des accords d’Evian. Il lui faut composer avec une société civile embryonnaire mais pugnace et avec la timide exigence de transparence des partenaires étrangers. Voilà le paradoxe: pour perpétuer son monopole, l’armée doit feindre d’y renoncer. Si l’ère de l’élu imposé semble révolue, les «décideurs» – ainsi désigne-t-on ici les faiseurs de rois – useront au besoin de leur droit de veto, voire de révocation. «L’enjeu, admet un candidat virtuel, c’est le degré d’autonomie octroyée au civil acceptable.» L’assise du futur président dépend aussi de la réhabilitation du combat politique, discrédité par le clientélisme, le recours à la fraude électorale et l’échec du sortant. «En 1995, confie une enseignante, j’ai voulu croire aux promesses de paix et de réformes. Au point de voter Zeroual. A l’arrivée, rien. Alors…»

Simple ravalement de façade? L’identité du ou des prétendants adoubés par le conclave étoilé livrera un premier indice. Même si, dans un pays où opacité fait loi, le jeu des pronostics s’avère plus vain qu’ailleurs. Que prévale le désir de continuité, et le chef du

gouvernement, Ahmed Ouyahia, a, malgré son impopularité, quelque chance de sortir du chapeau. Que, à l’inverse, le «comité de sélection» juge le moment propice à la réconciliation, et il peut admettre l’ancien Premier ministre réformateur Mouloud Hamrouche, pressenti en 1995 et apprécié des cadres de l’ex-FIS. Autres noms lancés çà et là, tels des ballons d’essai: Abdelaziz Bouteflika, chef de la diplomatie sous Boumediene puis sous Chadli, ou l’émissaire onusien Mohammed Sahnoun. A l’heure du choix, nul doute que le Front de libération nationale (FLN), naguère moribond, pèsera. D’autant qu’il pourrait tirer profit de l’éclatement du RND, parti présidentiel déchiré entre nationalistes pro-Betchine

et modernistes supposés.

Candidat voilà trois ans, le cheikh Mahfoud Nahnah, patron du Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas), a toujours vocation à «digérer» l’électorat islamiste. A l’évidence, le scrutin se jouera aussi sur ce terrain-là. A défaut d’avoir mis un terme aux massacres de civils, le cessez-le-feu annoncé en octobre 1997 par l’AIS a bouleversé la donne. Sur le terrain, ses combattants épaulent l’ALN dans la traque des commandos des Groupes islamiques armés (GIA). Mais, dans les états-majors, la perspective d’une amnistie générale des «terros» délestés de leurs armes mine le consensus, au moment où une trentaine de dignitaires musulmans invitent les GIA à rallier la trêve.

Quel qu’il soit, le successeur de Liamine Zeroual héritera d’une tâche impossible: panser les plaies d’une Algérie dévastée, peuplée

de milliers d’hommes que nul accord, nul compromis n’apaisera. Ceux-là ne trouveront pas le repos avant d’avoir vengé le fils, le frère, la femme tombés sous les coups de la barbarie comme de la répression. L’amnistie n’est pas le pardon.

 

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