Le régime algérien refuse de légaliser le parti Wafa

Le régime algérien refuse de légaliser
le parti Wafa du docteur Taleb

L’ancien ministre du président Boumediène rejette l’accusation lui reprochant de reconstituer l’ex-Front islamique du salut. Selon lui, « le pouvoir ne veut pas d’une opposition crédible »

Jean-Pierre Tuquoi, Le Monde, 11 novembre 2000

LE RÉGIME algérien est-il prêt à autoriser l’émergence d’un parti politique de masse ancré dans l’opposition et susceptible de l’emporter en cas d’élections libres ? Apparemment pas si l’on s’en tient aux déclarations du ministre de l’intérieur, Yazid Zerhouni. Intervenant, mardi 7 novembre, devant les députés de l’Assemblée nationale, ce proche du président Bouteflika a en effet réitéré son refus d’agréer le Wafa du docteur Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre du président Boumediène.

La création du Wafa « n’est rien d’autre qu’une reconstitution du parti dissous [le Front islamique du salut, FIS] », a-t-il affirmé, soulignant que ses services avaient mis en évidence « de manière irréfragable (…) qu’une grande partie des membres fondateurs sont issus » de l’ex-FIS. Et de préciser que, selon le compte rendu donné par le quotidien gouvernemental El Moudjahid, dix-sept des quarante fondateurs du Wafa étaient « membres actifs » du Front et que, parmi eux, certains – aucun nom n’a été cité – étaient impliqués dans des affaires liées au « terrorisme et à la subversion ». « Le groupe Wafa ne sera pas légalisé car il représente une menace pour la sûreté de l’Etat », devait confirmer deux jours plus tard une source autorisée du ministère de l’intérieur.

UN « MAUVAIS COUP »

Homme politique respecté et populaire, porteur d’un projet qui entend concilier islam et modernité, le docteur Taleb estime que c’est un « mauvais coup » porté à la démocratie. « J’ai respecté la loi de bout en bout, a-t-il expliqué au Monde. A la création du parti, j’ai envoyé la liste des quarante membres fondateurs. Au terme d’une enquête des services de renseignement, nous avons eu l’autorisation de tenir notre congrès constitutif, ce que nous avons fait en respectant scrupuleusement les textes légaux. C’était il y a un an. Nous avons élu quatre-vingts représentants. Ils ont fait l’objet d’une nouvelle enquête. Le ministère de l’intérieur avait soixante jours pour refuser de légaliser notre parti. S’il n’y a pas de réponse motivée, la loi stipule que cela équivaut à une autorisation de facto . La date butoir était le 22 février. Rien n’est venu de l’administration, ce qui veut dire que Wafa est en un parti légal, même si nous n’avons pas le papier officiel du ministère de l’intérieur. »

Pour le docteur Taleb – interdit de venir défendre sa position à la télévision -, la déclaration de Yazig Zerhouni est la preuve que « le pouvoir ne veut pas d’une opposition crédible, d’un parti qui aurait pu aider à la sortie de crise ». Et de poser la question : « Est-ce que cet exécutif est pour la paix ? »

A entendre les responsables de Wafa, leur organisation politique n’a rien à voir avec l’ex-FIS. S’il est vrai que nombre d’anciens militants du FIS adhèrent aujourd’hui à Wafa, rien légalement ne l’interdit. « Faut-il tuer les trois millions d’Algériens qui ont voté pour le FIS ?, demande le docteur Taleb. Les priver de leurs droits civiques au mépris de la Constitution et de la loi sur la concorde civile ? »

Le Monde daté du dimanche 12 novembre 2000