Algérie-Union européenne : La part du politique

Algérie-Union européenne

La part du politique

Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 24 décembre 2001

L’Algérie vient de parapher un accord d’association avec l’Union européenne où figure, pour la première fois dans l’histoire communautaire de l’Europe, un volet consacré aux questions strictement politiques.

« La spécificité pour l’Algérie touche les éléments annexes de l’accord où sont inscrites évidemment les questions politiques», affirmera Lucio Guerrato, ambassadeur, chef de la délégation de la Commission européenne à Alger. Ce qui est qualifié de «spécificité» n’existe dans aucun accord déjà conclu avec un certain nombre de pays de la rive sud de la Méditerranée. Il s’agit précisément de nouvelles dispositions ajoutées au titre du traitement consacré par les deux partenaires au dossier Justice et Affaires intérieures (JAI).

Les évènements du 11 septembre ont certainement contribué à faire fléchir la position européenne, qui était marquée au début par de grandes réticences à ce sujet. La persistance de l’Algérie sur des questions politiques précises était aussi pour obliger l’Union européenne à s’inscrire, comme elle l’a déjà déclaré, dans la logique imposée par l’après-11 septembre, celle en évidence de lutter contre le terrorisme.

L’une des premières nouveautés dans l’accord paraphé par l’Algérie consacre ainsi une disposition relative à l’acceptation des pays membres de lutter contre le terrorisme sur la base, entre autre, d’un échange de renseignements avec l’Algérie. «La disposition incluse à cet effet oblige les pays membres à conclure des accords spécifiques avec l’Algérie au cours de l’année prochaine», soulignera l’ambassadeur.

Il dira que des accords sur l’émigration clandestine sont aussi prévus durant la même période. Les deux parties ont, en outre, convenu de permettre, au nom de la réciprocité, l’installation de part et d’autre de la Méditerranée d’entreprises et de chefs d’entreprises en consacrant dans l’accord «des facilitations pour l’entrée des hommes d’affaires». Mais «il est plus rentable pour l’Algérie, pour le moment, que des entreprises européennes viennent s’installer chez elle que le contraire», précisera-t-il.

Cet ensemble de nouvelles clauses sont qualifiées par Lucio Guerrato de «particulières pour l’Algérie».

Au-delà de ces concessions, la libre circulation des personnes constitue, aux yeux de l’ambassadeur, «une question complexe sur laquelle chaque pays peut avoir son avis». Il dira que la communauté européenne» se situe dans une politique restrictive plutôt que d’ouverture». Sinon, pour ce qui est de la spécificité de l’économie nationale que l’Algérie a fait valoir tout au long de la négociation avec l’UE, le chef de la délégation de la Commission européenne dira sans hésiter que «chaque pays pense avoir une spécificité, mais il y a dans l’accord deux éléments centraux, à savoir la création de la zone de libre-échange et le resserrement du dialogue politique euro-méditerranéen». Ce sont là, selon lui, les piliers de l’accord, «où il ne peut y avoir de spécificités pour aucun pays signataire».

L’ambassadeur ne manquera pas de noter quand même qu’il existe «une spécificité commerciale et une autre pour ce qui est de l’abattement tarifaire». Notre interlocuteur reconnaît d’emblée qu’il n’y aura pas «tout de suite une vague de produits concurrents, car ça ne se passe pas comme ça, mais l’abattement tarifaire se fera progressivement sur une période de 12 ans, avec possibilité pour l’Etat de protéger certains produits». Celui-ci a le droit d’initier des mécanismes de sauvegarde pour protéger certains produits, «à condition de justifier ce choix».

En comptant bien, «il faudra au moins trois ans pour la ratification de l’accord par les pays membres de l’Union, en plus de deux ou trois autres comme délais de grâce, durant lesquels l’impact de la concurrence est très faible», précise Guerrato. Cette période accordée par les Européens permettra en principe, entre-temps, une remise à niveau de l’entreprise nationale.Les premiers changements toucheront le secteur privé que l’UE implique directement dans les processus commerciaux inscrits dans l’accord. «Nous avons un programme concentré essentiellement sur le secteur privé, qui doit créer les conditions pour le changement, et sur le secteur bancaire et financier (privé et étatique) qui est tenu de se réformer», note-t-il. Le secteur privé national est appelé «à s’impliquer dans le processus de privatisation» pour lequel l’Union participera par la recherche de partenaires et de repreneurs. Il existe à cet effet des projets précis sur l’aide internationale, en même temps que des projets relatifs à la prise en charge des infrastructures au niveau de l’éducation et de la santé. L’ambassadeur explique, au passage, que le privé en Algérie «est très difficile à manipuler parce que, contrairement à l’Etat, les interlocuteurs sont multiples et pas facilement identifiables. En plus, on a à faire à des personnes qui risquent leur propre argent». Ce qui exige «patience et prudence». Il prévient:» On travaillera sur l’entrepreneur, l’organisation de l’entreprise, les finances et la formation des personnels, mais il faut être patient parce que c’est un processus très long sur lequel nous-mêmes nous nous interrogeons». Cet apprentissage du secteur privé n’exigera pas, selon le chef de la délégation, une unification des organisations patronales qui sont, à ses yeux, à l’état embryonnaire.

L’intervention des experts européens se traduira par «la garantie aux privés de moyens d’information nécessaires au développement de l’entreprise». L’UE privilégie à cet effet «une intervention au cas par cas pour permettre de voir si la méthode est bonne». Il est convaincu que «les entrepreneurs deviendront utiles si on les utilise en leur garantissant une information ciblée et précise, sinon c’est très difficile de les faire changer d’avis». C’est ainsi que l’on croit à «la création des conditions de concurrence nécessaires à la zone de libre-échange» prévue pour l’horizon 2010. Les partenaires économiques et commerciaux seront obligés ainsi «de faire l’expansion nécessaire par la concurrence dont les conséquences constituent théoriquement un risque pour les entreprises nationales». Pour réussir ce pari, «il faut que les privés acceptent d’être mis sur une autoroute dans laquelle il n’y aura pas de voies de sortie». Guerrato croit «à un certain automatisme qui amènera au changement». La bureaucratie, la réforme de la justice, la certitude fiscale sont aussi des éléments essentiels pour attirer les capitaux. Pour cela, «l’Algérie n’a pas besoin de nouveaux règlements mais devra en éliminer pour laisser un espace de liberté». Entre-temps et hors accord, «l’Europe aidera les entreprises nationales à se mettre aux normes ISO pour assurer une standardisation des produits». Il est aussi question, en parallèle, «d’une unification des droits de douane au niveau maghrébin et d’une spécification des produits des pays concernés». Ces pays sont appelés à fouetter les échanges entre eux en mettant en conformité leurs règlementations et leurs législations en la matière. «Créer un marché unique méditerranéen est une ambition de l’Union européenne», signale le représentant de l’Europe à Alger à propos de la globalisation des marchés maghrébins, «mais aussi un marché commun Maghreb-Europe». Ces processus, s’ils sont réussis, permettront «théoriquement» de compenser les pertes générées par le démantèlement tarifaire. Lucio Guerrato reconnaît que c’est là une réponse classique à la question. Le volet agricole est un point dans l’accord qui met très à l’aise les pays membres de l’UE. «Heureusement pour nous Européens que l’agriculture algérienne n’est pas exportatrice de produits, il n’y a qu’à regarder le marché. Si c’était le cas, il y aurait eu des problèmes», dira l’ambassadeur à ce sujet. Il affirme que «nous avons l’intention de créer un grand marché agricole méditerranéen, c’est dans les projets de l’Union». Quant à la ratification de l’accord, «il y a toujours des lobbies, la partie n’est pas toujours aisée», conclut le chef de la délégation de la Commission européenne à Alger.