Conférence de presse du président de l’association Somoud

Conférence de presse du président de l’association Somoud
Echange justice contre paix durable

Ghania Mouffok, La tribune, 22 Mars 2000
Pour la première fois depuis deux ans, le procureur de Boufarik aurait reçu des consignes pour enfin ouvrir le dossier de la disparition des deux frères Mrabet, Aziz et Mokhtar, enlevés par un groupe armé à Ouled Allel en 1995.Pour obtenir un résultat aussi mince, il aura fallu que leur frère, Ali Mrabet, président de l’association Somoud entame une grève de la faim du 11 au 18 mars, jour de l’Aïd.Jour où l’on visite les morts, quand ces derniers ont eu droit à une tombe, ce qui n’est pas le cas des frères Mrabet.«J’ai interrompu la grève de la faim ce jour-là, expliquait-il hier dans une conférence de presse improvisée à la maison de la presse, pour faire plaisirà ma famille, parce que c’était déjà terrible pour eux avec tout le monde qui
rend visite aux morts sauf nous, je ne voulais pas en rajouter».Brun, le visage émacié, 36 ans, Ali Mrabet ajoute : «On veut avoir des tombes pour mettre fin au deuil.» Seulement voilà, depuis l’enlèvement de ses deux frères, dont l’un était âgé d’à peine quatorze ans, la famille n’a jamais retrouvé leur corps jusqu’au jour où, en prison, un quatrième frère Mrabet rencontre un islamiste également emprisonné.Jugé dans une affaire de terrorisme, ce dernier lui raconte dans quelles circonstances Aziz et Mokhtar
ont été enlevés, torturés, tués avant d’être jetés dans un puits qui se trouverait dans le domaine dit des brihmettes à El Baaziz, un petit bourg entre Bougara et Sidi Moussa.C’était en octobre 1997. Depuis, la famille Mrabet n’a de cesse de demander que la justice accepte de vérifier ces informations et exhument les corps, sans succès, bien que partie civile depuis le 26 septembre 1998.«J’accuse le procureur de Boufarik de négligence et de m’avoir fait perdre deux ans», déclarait, hier, le président de Somoud, les mains tremblantes, avant d’ajouter que plus le temps passe et plus il sera difficile d’identifier les corps de ses frères. Selon la loi, seul le procureur peut demander l’ouverture d’une enquête et du puits. «On a payé le drame, on a payé le deuil, on a fait le travail d’enquête à la place de
l’état et, en plus, c’est maintenant la justice qui bloque». Renvoyé d’un tribunal à un autre, l’affaire piétine comme si les autorités redoutaient de créer un précédent d’autant plus que l’association Soumoud avance le chiffre de milliers de disparitions dans des conditions similaires.Entre les familles des disparus, enlevés par les forces de sécurité, et les familles des disparus enlevés par les groupes armés, il y a l’impossibilité de clore un dossier, celui d’une guerre qui remonte à la surface parce que des familles
refusent -avec courage et bien souvent dans l’indifférence générale : «Je tiens à demander où sont les partis dans ce pays, qui représentent-ils ? s’indigne encore Ali Mrabet- de croire que l’on peut faire la paix sans justice.» Ce que propose l’esprit et l’essence de la loi sur la concorde civile qui, à l’épreuve du réel, révèle son extrême fragilité.Entre, d’un côté, des groupes armés qui n’ont accepté de se rendre qu’en échange de leur amnistie, et leurs victimes qui réclament justice avant d’accorderéventuellement le pardon, il y a un pouvoir qui ne veut pas mesurer l’ampleur de ses responsabilités et qui continue de danser sur un volcan. «Je dis au président de la République, conclut le président de Somoud, puisqu’il parle de paix, qu’il nous donne la justice et nous, nous lui donnerons une paix durable, c’est là notre défi»