De la grande discorde au pourrissement

De la grande discorde au pourrissement

Mabrouk Hamena, Libre Algérie n° 56, 23 octobre – 5 novembre 2000

L’année 2000 va se terminer sans que se dégagent des perspectives sérieuses de salut national. L’Etat et la nation sont toujours otages, la paix civile, aspiration collective largement partagée, n’est toujours pas au rendez-vous. Tous les souteneurs de la formule concorde civile, qui savaient que celle-ci n’était qu’un acte administratif autoritaire, font semblant de déchanter. Ils sont dans la presse, au Parlement, dans le gouvernement ou l’ont rejoint au terme des deals clientélistes habituels. Ils se remettent à grossir le spectre de la violence comme si un jour, depuis la mascarade référendaire sur la concorde civile, ce spectre avait complètement déserté cette terre.

Ils ont tous fait semblant d’oublier que la démarche en question a été échafaudée sur l’accord secret «AIS-pouvoir». Voilà qu’aujourd’hui, on apprend de manière quasi clandestine – de la même manière qu’ont été révélées les tractations AIS-pouvoir – que cet accord est toujours d’actualité. Que Madani Mezrag a réuni ses proches. Que Boukhamkham rappelle à la partie «cocontractante» qu’elle n’a pas respecté tous ses engagements. Que le 31 décembre prochain est une échéance qu’elle doit respecter. En faisant quoi ? En permettant que les membres de l’ex-FIS renouent avec l’activité politique organisée et légale. Sur le principe, quoi de plus naturel ? Mais encore une fois, c’est le procédé qui interpelle. Cette réactivation d’un dossier réputé clos concerne tous les Algériens et ils ont le droit de savoir. Pourquoi, également, continue-t-on à gérer clandestinement, ce qui relève de l’exercice d’un droit constitutionnel ? L’interrogation a des allures saugrenues dans la mesure où il est de moins en moins fait cas du respect de la loi fondamentale.

Mais tant pis, car elle est toujours en vigueur. Tant pis, si le premier magistrat, chargé de veiller à ce qu’on ne la bafoue pas, ne donne pas l’exemple. L’extrême légèreté de son comportement peut, à la limite, s’expliquer sans se justifier, puisqu’il n’a jamais exercé de responsabilités dans un régime régi réellement par une constitution, qui plus est basée sur la séparation des pouvoirs. Le problème est qu’il est censé être le fossoyeur de la discorde et le grand parrain de la concorde, et qu’il n’est en définitive ni l’un ni l’autre. La discorde et la violence sont toujours opératoires dans un processus nouveau caractérisé par le pourrissement de la situation générale.

Les absences répétées, hors du territoire national, du chef de l’Etat ont pris une dimension chronique, aisément assimilable à une fuite en avant. Abdelaziz Bouteflika qui n’a jamais promis le bonheur aux Algériens joue le pourrissement. Indépendamment des coûts de ces déplacements et de leur utilité, qui préside à la destinée du pays pendant ces longues absences ? Dans quel état est l’Etat ? Qui planche sur les gros dossiers nationaux ? Qui oriente ? Qui décide ? Sûrement pas le président du Conseil de la nation, M. Boumaza, deuxième personnage de l’Etat qui n’a droit de cité qu’en cas de vacance de la présidence de la République dûment constatée. Est-ce M. Benflis ? Chacun sait, pour reprendre l’expression du chef du groupe parlementaire du FFS, qu’il n’est qu’un «super-secrétaire». Est-ce Larbi Belkheir ? Bouteflika n’a pas officialisé son accession au sein de son staff, mais l’ancien chef de cabinet de Bendjedid est bel et bien dans les rouages d’El Mouradia. Il est installé à Djenane el Mithaq, selon les uns. Au huitième étage de l’ex-siège du MAE, devenu annexe de la présidence, selon les autres, où il prépare le nouvel organigramme des services présidentiels.

La montée en surface de ce personnage central de la décennie 80 coïncide avec un nouveau déballage médiatique des affaires du sérail qui nous apprend notamment que les événements du 5 octobre 1988 ont été provoqués par des officines à l’origine. Elle coïncide aussi avec la prochaine prise en main de la «gestion» des capitaux marchands de l’Etat par un trio ministériel bouteflikien déterminé à accélérer la privatisation – bradage du secteur public. Concomitamment à ces enjeux d’intérêt et de pouvoir, la recrudescence de la violence est réelle contrairement aux affirmations du ministre de l’Intérieur. De là à dire qu’il y a un rapport à la fois entre ces enjeux et l’échéance du 31 décembre, c’est un pas que franchissent quelques observateurs. Ces sourdes confrontations pourraient déboucher sur le retrait du RCD de la coalition gouvernementale et créer une agitation aussi factice que celle qui a précédé son embarquement public dans le train du système. Mais cela n’est qu’un petit indicateur. C’est surtout la vacance et le laisser-aller institutionnel, le glissement irrésistible dans le non-droit et l’expectative quasi générale suscitée par cette nouvelle phase de pourrissement qui interpellent. Qui plus est à la veille du 1er novembre, symbole de liberté et de justice sociale.