Chantage aux papiers pour les anciens policiers algériens

Chantage aux papiers pour les anciens policiers algériens

La police française multiplie les pressions pour transformer en indicateurs
les policiers algériens ayant fui leur pays.

Béatrice Bantman, Libération, 26 octobre 1998

Prêt à tout pour des papiers, mais certainement pas à être une balance.» Depuis longtemps Zinédine ne croit ni aux promesses ni aux chantages. Parce qu’il était policier à Alger, qu’il a vu trop de collègues et de copains mourir, avant «Un indic doit de s’enfuir lui-même en catastrophe. Parce qu’il rester un indic. Il sait qu’être «flic en France, en Algérie, en faut pouvoir le Amérique, c’est partout la même chose: avoir ce tenir. On n’aurait qu’on veut quand on veut et n’importe comment». Il jamais eu de n’a donc pas marché quand la police française lui a papiers.» Ahmed proposé de collaborer en échange de papiers d’identité. Libération a rencontré cinq autres policiers algériens qui, comme Zinédine, ont été confrontés avec insistance à cette même proposition qu’ils ont déclinée. Six hommes en danger qui demandaient asile et protection à la France. Aujourd’hui, ils sont sans papiers, cachés. L’un d’eux se dit «au-delà de la peur».

Alger, les massacres, les milliers de policiers tués après les élections annulées de 1992. L’histoire de ces hommes est celle de la guerre civile. «Chaque jour, j’allais pointer à la morgue pour un copain», raconte Zinédine, tellement épris de son métier qu’à son arrivée en France il allait traîner autour du commissariat de Versailles.

«Dix policiers mouraient chaque jour, parfois quinze, plus encore à d’autres moments», souffle Ahmed, qui en a perdu jusqu’au goût de manger. Reda a fui l’Algérie quand son frère a été assassiné, trois semaines après son mariage. D’autres sont partis plus tôt, comme pour des vacances, lorsqu’ils ont vu que ça tournait mal. Après leur départ, on a menacé leurs proches, prévenu les hommes de leur famille qu’ils paieraient pour eux. Tous ont échoué à Paris, chez une soeur, un vague cousin, seuls.

Malgré l’hécatombe et même pour les policiers réfugiés, le scénario est immuable. A l’encontre des rapports internationaux, la France considère que les persécutions qu’ils ont fuies viennent uniquement des intégristes; elle accorde donc rarement le statut de réfugié politique aux Algériens. Reste l’asile territorial, un statut discrétionnaire que le ministère de l’intérieur concède au goutte-à-goutte.

A des dates différentes, 1993, 1997, dans une préfecture ou dans une autre, Zinédine, Ahmed, Reda, Amine et Fouad déposent leur dossier. Document anonyme pourtant bien vite repéré. Chez lui, Zinédine reçoit la visite de deux hommes: «Vous parlez bien arabe, personne ne sait que vous êtes flic. Côtoyez des islamistes, allez dans des mosquées et, en échange, on donnera un coup de pouce pour vos papiers.» Dans les années 80, les Libanais de Paris s’étaient plaints de mêmes pratiques.

Zinédine, qui n’a jamais fréquenté les mosquées et n’a pas l’intention de commencer en France, temporise, gagne du temps, dit qu’il veut réfléchir. Quinze jours plus tard, un autre homme se présente, lui propose un rendez-vous dans une brasserie. «Acceptez et vous aurez des papiers, sinon ça sera très différent.» Zinédine a refusé et n’a rien regretté quand la préfecture de Bobigny a rejeté sa demande en 1995. «Même si j’avais accepté, je n’aurais jamais eu de papiers. Nous aussi, en Algérie, on a promis n’importe quoi à des sans-papiers. Ils m’auraient tout juste donné un document pour circuler, comme aux indics.»

«Un indic doit rester un indic. Il faut pouvoir le tenir. On n’aurait jamais eu de papiers», confirme Ahmed, qui a des soeurs françaises et des frères en règle à Paris. Il a été convoqué place Beauvau. A rencontré un homme mangé de tics dans un café près du métro Bir-Hakeim, lui a dit qu’il voulait réfléchir. Et les appels sont devenus pressants: «On connaît un service qui veut t’expulser. Mais on est là.» Quand ils ont frappé à sa porte, il a préféré partir en Espagne, coucher dans les rues, dans les égouts. Lorsqu’il revient, en 1997, la gauche est au pouvoir et sort la circulaire Chevènement. Une fois encore, Ahmed tente sa chance. Une fois de plus, il est contacté. L’homme s’affirme «capitaine au ministère de l’intérieur». Il est persévérant: «Vous êtes sympathique. Vous allez travailler avec nous.» Appels pressants, nouveau délai de réflexion demandé: «Tu vas le regretter», dit l’homme au téléphone.

Personne ne regrette. Ni Ahmed, ni les autres qui, à quelques détails près, ont été approchés de la même façon. Trois fois, entre juillet et août 1997, Reda a refusé de collaborer. Il a été prié de quitter le territoire en octobre. Soumis au chantage, tous se sont retrouvés encore plus seuls. Horaires impossibles de travailleurs au noir, tactiques d’anciens flics pour ne jamais être arrêtés dans la rue. Après «cinq ans et quatre jours en France» Zinédine sait bien que «l’Algérie, c’est fini». Ils ont des principes, évitent de revoir les copains qui se marient, sans amour, simplement pour des papiers. Cet été, Reda a écrit au directeur des libertés publiques du ministère de l’Intérieur. Trois mois plus tard, toujours pas de réponse. Place Beauvau, le cabinet du ministre de l’Intérieur ne juge pas utile de commenter. Ahmed n’en est pas étonné. «Je n’y crois plus. Je ne veux même plus de papiers, simplement qu’on me laisse tranquille. Et si on m’expulse, qu’on ait la bonté de m’expulser en couple.». —————————————————–

Karim, l’indic qui croyait aux promesses

Lâché par la France, il est menacé d’expulsion.

Par BÉATRICE BANTMAN [I]l faisait bien la cuisine, avait une bonne tête et n’était pas du genre à faire des histoires. Surtout, il était algérien et vivait aux Pays-Bas, où se cachaient pas mal d’intégristes islamistes. Dans son foyer de réfugiés, Karim vivait tranquille, En quelques mois, et était prêt à recommencer une vie déchirée à 20 Karim copine avec ans. C’était à l’automne 1995. Il vendait des plusieurs journaux, avait une copine, attendait ses papiers. intégristes vivant aux Pays-Bas. Ses Trois ans plus tard, Karim rôde dans Paris, squatte informations ici ou là. Il n’a plus rien, est devenu l’un des permettent innombrables clandestins qu’on croise dans les l’arrestation préfectures. Sans papiers et sans travail, il d’Abderamane, ressasse des mots qui le dépassent: DST, réseaux lieutenant présumé islamistes, Ali Amar (1). C’est un coup de fil de d’Ali Amar. son cousin, policier français, qui l’a jeté dans ces rues. En acceptant de le renseigner, Karim a cru à trop de promesses. Aujourd’hui, il ne lui reste qu’à méditer cette phrase d’un policier, empruntée à Chirac: «Les promesses n’engagent que ceux qui y croient.»

Réseaux. Paris, été 1995, attentats de Port-Royal et de Saint-Michel. A court d’indics, la DST demande à tous les directeurs de la police de rameuter dans le vivier maison des types futés, musulmans ou nés dans les banlieues, pour infiltrer les réseaux islamistes. Chez les CRS, le commandant Michel Scaviner, très proche collaborateur du chef de service – à l’époque Noël Planquelle -, hérite de la mission. Et présente à la DST le lieutenant Mohammed S., qu’il connaît bien. C’est ainsi qu’en décembre 1995, Mohammed contacte Karim, son cousin tranquille des Pays-Bas.

Le jeune homme, qui se trouve bien où il est, n’est pas chaud pour devenir indicateur de la police française aux Pays-Bas. Mais se laisse finalement convaincre par un commissaire de la DST – qui se fait appeler «Mogard» – et lui promet monts et merveilles à Paris au cas où il serait obligé de quitter précipitamment la Hollande.

L’indic est novice, mais s’avère débrouillard. En quelques mois, Karim copine avec plusieurs intégristes vivant en Hollande et soupçonnés par la DST d’être des proches d’Ali Amar. Planques, circuits clandestins, trafics d’armes et d’argent: les informations de Karim permettent l’arrestation aux Pays-Bas d’Abderamane, lieutenant présumé d’Ali Amar recherché dans plusieurs autres pays. Nouveau venu dans le groupe islamiste, Karim est alors soupçonné d’être un transfuge. Questionné, harcelé, il se réfugie en France le 24 novembre 1996.

«Sous quinzaine, tu auras des papiers, une autorisation de travail et un logement», lui avait-on assuré, au temps des promesses. Mais la DST traîne les pieds, propose une nouvelle mission. Quand Karim refuse, c’est la préfecture qui renâcle, réclame son passeport laissé aux Pays-Bas chez son avocat. A ses risques et périls, Karim y retourne donc et revient en France avec ses papiers. Peine perdue.

Carte de séjour. Juillet 1997. La DST est aux abonnés absents et la préfecture joue la fermeté: le passeport est périmé et l’administration ne s’engage pas «sur la base d’un document périmé». Michel Scaviner, le commandant de CRS qui était à l’origine du recrutement de Karim, sent l’embrouille et en appelle à son chef, Planquelle, qui, visiblement connaît la maison: «Laissez tomber, c’est l’affaire de la DST.»

Karim reçoit finalement une carte de séjour pour un an, mais pas l’autorisation de travailler. Envolés, le logement et les promesses. Karim réalise vraiment qu’on le lâche quand la DST lui coupe les vivres et supprime la poignée de billets qui transite périodiquement par le lieutenant Mohammed S. pour l’entretien du cousin indicateur. Le commandant, écoeuré par le procédé qui lui rappelle le traitement réservé aux harkis, lui offre quelques vêtements et une carte de circulation gratuite dans les transports, comme en ont les policiers.

Arrestation. Travail au noir, plonge et pluche dans un restaurant. Karim espère toujours, d’autant que la DST fait patienter par un fax, daté du 30 septembre et signé du lieutenant Franceschi: «La situation administrative de X… au regard de la législation sur le travail des étrangers en France est en cours de régularisation.» Mais la poisse est au rendez-vous. Le même jour, Karim est arrêté dans le métro, où il s’est endormi, éméché et porteur de la carte de policier prêtée par Scaviner. Devant le conseil de discipline, le commandant de CRS et le lieutenant Mohammed S. déballent l’histoire. «L’Etat ne tenant pas ses engagements, je me suis senti obligé de l’aider», se défend le cousin. «Je n’en ai référé à personne», avoue Scaviner, qui est suspendu huit jours. En février, la mort dans l’âme, Karim démissionne de son travail au restaurant. En avril, déférés en correctionnelle, les trois hommes sont même condamnés pour escroquerie et complicité d’escroquerie.

A pas comptés, la préfecture renouvelle encore le titre de séjour de Karim, expiré en juin. La semaine dernière, il a reçu trois nouveaux mois de répit et l’assurance que son dossier est traité au plus haut niveau. Au téléphone, son cousin, qui nous a déclaré «ne pas être concerné par cette affaire», demande toujours à Karim de se calmer. Pas concerné non plus, le ministère de l’intérieur fait valoir que «ça s’est passé il y a longtemps». Et Karim dit qu’il préfère se suicider plutôt que de retourner en Algérie.

(1) Intégriste, membre du FIS, probablement du Hamas et du GIA, expulsé de France, qui a rejoint les Pays-Bas.