Le mouton, la Tribu et la démocratie

Le mouton, la Tribu et la démocratie

Fawzi Hakiki, 13 juin 2001

En ces temps où les démocrates archaïsants nous bassinent avec les tribus et leurs vertus, je me suis souvenu
que moi aussi, j’avais, jadis! une tribu.
Mais de façon plus anecdotique, on m’avait conté une histoire assez drôle.
Un jour, la veille de la fête du sacrifice ( l’Aïd el-Adha ), un père, accompagné de ses deux enfants, s’en alla au marché pour acheter un mouton. Son voisin, fin connaisseur, lui conseilla de choisir une bête de la région de Mascara ( ou du Larzac! )
Bien sûr, c’est ce qu’il demanda au vendeur. Ce dernier, étonné et bien que connaissant parfaitement le cheptel ovin de toute la région et ses alentours , il lui était inconcevable de le distinguer avec une telle exactitude.
Au même moment, passait un autre acheteur qui entendit la conversation. Il proposa ses services et de trouver le mouton de Mascara.
Il se mit à palper la croupe de plusieurs moutons. Un, deux, trois…Au neuvième, il s’exclama:
– celui-là, est bien de Mascara!
Le vendeur, ahuri, soufflé, n’en revenait pas, il regarda l’homme droit dans les yeux, descendit son pantalon , se mit à quatre pattes et demanda à l’intrus:
– s’il vous plaît! je ne connais plus ma filiation ni ma tribu, pouvez-vous me dire d’où je suis, de quelle phratrie?
L’histoire ne dit pas si le vendeur a retrouvé les siens mais les deux enfants fêtèrent l’Aïd-El-Adha.
Revenons, pourrions-nous dire, à nos moutons.
Ma tribu! Autrefois, j’en avais, il y a de cela quelques siècles. Elle vivait dans une cité heureuse, une cité islamique, ayant eu son heure de gloire dans l’histoire du Maghreb. De nombreuses études socio-ethnologiques lui firent consacrées. Elle représentait une lignée, un lien consanguin, avec sa hiérarchie, sa structure solide, patriarcale et dont la solidarité était plus que mécanique. Centrée sur elle-même,mariages consanguins, rites familiaux et sens de la noblesse: tels étaient les trois piliers de ma tribu.
L’ai-je rencontrée? rarement! Plus tard, je sus qu’elle était formée par 33 familles, 139 noms, qu’il y avait des citadins, des campagnards, des paysans, une élite et un peuple: des artisans, des commerçants, des propriétaires, des marchands de peaux, des cafetiers, des horlogers. Mais aussi, des cadres administratifs, des employés de bureaux, et des médecins.
La ville natale de ma tribu a été fondé au 9ème siècle.
Au douzième siècle, l’empire almohade s’appuya sur ma tribu pour dominer et se maintenir au pouvoir.
Au dix-huitième siècle, les turc firent de même. En 1899, des émeutes eurent lieu contre l’occupant français .
Et en 1971, elle eut les élections aux assemblés populaires communales.
Tant d’événements, de migrations, de rencontres, de drames et de séismes ont rendu un énorme service à ma tribu.
De ce qui reste, je l’ai rencontré une fois, lors d’une veillée funéraire: la mort a fait renaître ma tribu un soir.
Tous ceux qui étaient réunis cette nuit, avaient peu de choses à dire ensemble au pouvoir central. D’ailleurs, ils n’étaient pas convoqués pour cela et personne ne pouvait l’envisager. Parmi tous ces membres, il y avait des ministres, des futurs ministres, des futurs gauchistes, des communistes, des khobzistes aussi. Des bourgeois, des gens de peu, des vaut-rien et des vieux dont la parole et la sagesse étaient respectées, sans plus.
Ma tribu connut la colonisation et la décolonisation. Ses membres ne connurent pas le même destin.
L’Etat national permit à certains une brillante réussite sociale, alors que d’autres continuent de quémander quelques dinars.
Dans ma tribu, on rencontre des bourgeois, des petits bourgeois, des conseillers, des chômeurs, des exilés, des flics, des sans-papiers et des vieux aussi. Et c’est très bien comme ça!
Quand j’ai mal à mon pays, ce n’est pas vers ma tribu que je me tourne mais vers de nouvelles tribus, que je rencontre ni sous un olivier ni lors de soirée funéraire mais ailleurs.
Ma tribu a cessé d’être un motif sérieux de combat.
Je l’aime comme on aime un pays, une terre, mais elle ne sera jamais un étendard pour moi

Fawzi Hakiki

 

 

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