El Watan, 27 9 00

La « grande muette »

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UNE AUTRE IMAGE POUR L’ANP / Les habits neufs de la «grande muette»

Le général Mohamed Lamari, chef d’état-major général de l’ANP, s’il multiplie les voyages hors du pays, reçoit aussi beaucoup de délégations militaires étrangères en Algérie : cette interaction est-elle l’indice que la grande muette entend sortir de son superbe isolement ?

La visite du panel onusien à Alger, en 1997, avait constitué pour l’armée algérienne l’une des premières occasions de faire connaître son point de vue sur la situation qui prévalait alors dans le pays. Les éminentes personnalités, avec à leur tête l’ancien président de la République portugaise, Mario Soares, s’étaient notamment entretenues avec le général de corps d’armée Mohamed Lamari et la substantifique moelle de ces conversations avait en partie nourri le volumineux rapport sur l’Algérie établi par le panel de l’ONU. De nombreux observateurs y avaient vu une première qui, en termes de communication, tranchait avec l’image convenue de la grande muette qui caractérise toutes les armées et une tradition du devoir de silence qui était alors attachée à l’Armée nationale populaire. L’événement n’avait en fait rien de mondain et il signalait fortement au contraire, au plus haut niveau de l’institution militaire, un double désir de communication transparente et de changement de cap. Est-ce pour autant un fait qui peut autoriser à croire, comme le soutiennent certaines analyses, que c’est à partir de cette période que peut être datée la mue que tente d’opérer l’armée vers une nouvelle image qu’elle s’efforce de construire et dont les trames récurrentes, depuis cette date, sont une affirmation toujours répétée de retrait de la chose politique, et une volonté de professionnalisation dont le général Lamari lui-même paraît faire un credo ? Dans l’une de ses rares prises de parole à la télévision, c’est le thème de la professionnalisation que le chef d’état-major général de l’ANP a convoqué, comme pour souligner davantage encore un désir d’ancrage de l’institution dans des choix stratégiques fondés sur les nouvelles technologies, mais aussi – sur le versant humain – appuyé sur de nouvelles élites. La décennie 90, si elle a été tragique pour l’Algérie, aura révélé aussi que l’armée était, pour l’ensemble des Algériens, la seule force valide à même d’éviter au pays le saut dans les abysses de l’anéantissement.
Mais son rôle majeur dans la lutte contre le terrorisme n’a pas épargné à cette armée des critiques virulentes de la part de dirigeants politiques qui réclamaient son retour dans les casernes. Ceux-là mêmes qui posaient la question de savoir «qui tue qui» avaient défendu la thèse sur l’ambiguïté qui pesait à leurs yeux sur une armée qui, selon eux, tirait profit des crimes terroristes si elle n’en était pas la quasi-instigatrice. De telles accusations recoupaient le reproche toujours fait à l’institution militaire de peser de tout son poids hégémonique sur le jeu politique depuis l’accession du pays à l’indépendance. L’armée, soutiennent ses détracteurs dans le champ politique, n’est pas l’arbitre des grands équilibres, elle en est l’artisan. Il s’en est trouvé parmi les personnalités politiques algériennes pour ne pas croire, un seul instant, que le retrait des représentants de l’institution militaire du comité central du FLN, par exemple, n’était pas une garantie suffisante de son désengagement. C’est aussi cette image d’une armée qui tire les ficelles qui est validée à l’échelle internationale. La question peut se poser aujourd’hui de savoir si c’est aussi vers cette opinion publique internationale que tendent les efforts de communication de l’ANP dont on sait qu’ils sont accompagnés d’une ouverture impensable encore il y a quelques années. Mais si le général Lamari voyage beaucoup, il reçoit aussi – ce qui vaut d’être souligné – des délégations militaires de très haut rang, et plus particulièrement les représentants de l’armée américaine et ceux de l’OTAN. Cette ouverture, lisible comme un fait politique, est commandée aussi par l’impératif de retisser des liens avec le monde extérieur.
L’effondrement de l’ex-Union soviétique, la montée en puissance des Etats-Unis qui ont mis en ouvre leur théorie du nouvel ordre mondial représentent autant de facteurs qui pourraient contribuer à laisser des armées impréparées sur le bas côté de la route. C’est en cela que peut-être les plus hauts dirigeants de l’institution militaire ont perçu que le premier pas que l’armée algérienne avait à faire était de ne plus être, en elle-même, un sujet tabou. En communiquant, et en le faisant savoir, le général Lamari entend-il d’abord prendre date autant qu’il prend langue ?

Par Amine Lotfi


Lamari prend son bâton de pèlerin

Les déplacements à l’étranger du général Lamari sont de plus en plus nombreux. Médiatisés, ils se multiplient et suscitent en même temps les interrogations des observateurs.

A quoi répondent réellement tous les déplacements à l’étranger du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) ? Les destinations sont multiples et diversifiées. Ainsi, avant l’Arabie Saoudite, dernière destination du «périple», le général Lamari s’est rendu en Afrique du Sud, en Chine, au Qatar, en Tunisie, en Libye et dernièrement en Italie. Apparemment, chaque pays visité est ciblé pour un intérêt particulier (financement, spécificité de chaque marché…). Seulement, tous les intérêts convergent nécessairement vers deux données incontournables chez l’armée d’aujourd’hui, celle de l’après-terrorisme : la modernisation des équipements et la professionnalisation des hommes. Cette dernière est aux yeux du général plus fondamentale que le seul débat sur la durée du service national. Cet «aveu» prouve au moins l’existence d’une réflexion déjà avancée à l’intérieur même de l’institution militaire. Le tout est d’arriver à redorer son image après les «épreuves» sanglantes du terrorisme même si en fin de parcours, l’armée a fini par devenir un exemple de lutte antiterroriste dans le monde. Les voyages à l’étranger participent grandement dans cette quête de la réhabilitation. Longtemps refusé à l’armée algérienne à un moment où elle en avait grandement besoin, du matériel électronique (caméras à infrarouge) a été acheté en Afrique du Sud par exemple, signe évident de détente entre les deux pays. Normalisation oblige, les contacts avec les armées des pays de la Méditerranée ont également leur importance pour le chef d’éta-major, dans le sens où l’Algérie a toujours le souci du renforcement de la coopération régionale et du rôle qu’elle pourrait jouer dans la rive sud de la Méditerranée. Son rapprochement stratégique des Américains, concrétisé «pour la circonstance» par les manouvres navales algéro-américaines, a vite été «rattrapé» par un déploiement naval français dans le port d’Alger. La frégate La Motte Picquet était la première escale d’un bâtiment français en Algérie depuis 1989 et à Alger depuis plus de…quinze ans. Par ailleurs, les contacts avec l’OTAN vont en se renforçant. Les responsables de la VIe flotte ont été reçus en grande pompe à Alger. Preuve que l’armée algérienne, avec l’arrivée des opérationnels (colonels) du terrain a désormais des cartes à faire valoir. Seulement, pour y arriver, les financements sont nécessaires. C’est dans cette optique probablement que le chef des corps d’armée s’est déplacé en Arabie Saoudite. Des observateurs avancent qu’il aurait reçu des promesses de financement dans les projets d’achat de matériel d’armement et de formation.

Par A.T.


La mise en cause des militaires

A l’époque des massacres collectifs, la réputation de l’institution militaire était sérieusement malmenée par les partisans de la thèse «qui tue qui».

Pourtant pour l’écrasante majorité des Algériens, le doute n’était pas permis : c’est les groupes islamiques armés qui ont plongé le pays dans le chaos. Il n’en demeure pas moins que la complexité du cas Algérie, qui ne répond ni aux normes classiques d’une guerre civile, encore moins aux règles d’un terrorisme politique à la manière de l’ETA basque (Espagne), a rendu sceptiques quelques milieux politiques nationaux, mais surtout l’opinion internationale. Cette dernière s’informait sur la situation sécuritaire en Algérie par le biais de la presse. Et c’est justement des canaux médiatiques, notamment français, qui ont pendant longtemps nourri la polémique, rendant l’armée algérienne responsable de certains attentats attribués communément aux GIA. Nombreuses sont effectivement les voix qui se sont élevées ça et là pour dire : «Nous ne savons pas qui tue en Algérie.» Le FFS a été – il le reste d’ailleurs – l’un des plus farouches partisans de cette thèse, qui dédouane à plus d’un titre les GIA et, par ricochet, le parti dissous des massacres collectifs ayant ciblé en 1997 et 1998 des populations des quartiers pauvres ou des hameaux isolés du pays. Le fait que ces attentats aient été perpétrés à quelques encablures de cantonnements ou casernes militaires a été à l’origine d’une suspicion, qui a pris, par la suite, une ampleur démesurée. Dans les colonnes d’El Watan (édition du 20 janvier 1998), Ahmed Djeddaï – alors premier secrétaire du FFS – juste après le massacre de Sidi Hamed, a repris à son compte à la thèse de «qui tue qui». «Les assaillants se regroupent en toute liberté par centaines, égorgent des citoyens et disparaissent dans la nature et ce, dans des zones où il existe un quadrillage militarisé que ce soit par des civils armés ou par des forces de l’ordre.» Le premier secrétaire du parti d’Aït Ahmed en est arrivé à se poser deux questions : «Est-ce que les autorités ne peuvent pas assurer la sécurité des populations ? dans ces conditions, qu’elles le disent clairement ; ou ne veulent-elles pas le faire ? auquel cas, il faudra dénoncer cette attitude de non-assistance à population en danger.» Lionel Jospin, Premier ministre français, a déclaré publiquement, trois mois auparavant (octobre 1997), qu’il «était extrêmement difficile d’identifier ce qui se passe». Des pressions ont été exercées sur l’Algérie, de l’extérieur et de l’intérieur, pour la mise en place d’une commission d’enquête internationale.
Option catégoriquement rejetée par les autorités algériennes, lesquelles s’accrochaient avec ténacité aux principes de souveraineté nationale et de non-ingérence. Elles ont, par ailleurs, mis en avant le lourd tribut payé par l’institution militaire au terrorisme (des milliers de jeunes appelés ou militaires de carrière sont victimes des groupes islamiques armés). La parenthèse a certes été fermée, mais sans que le doute soit totalement dissipé dans tous les esprits.

Par S. H.