Un général chez le président

Un général chez le président

A. Samil, El Watan, 25 Septembre 2000

La gestion de la relation entre le président de la République et l’ANP est, semble-t-il, toujours en quête d’un point d’équilibre, d’un niveau d’acceptation réciproque qui écrêtent les vagues et rendent supportable ce qui apparaît de plus en plus comme une cohabitation à mettre à l’abri de grincements.

Poussé, il est vrai, par des questions pas du tout innocentes d’interviewers étrangers aux idées souvent trop bien arrêtées sur l’Algérie et la nature du pouvoir en place, le président Bouteflika est sorti plus d’une fois de ses gonds pour convaincre de l’exercice entier de sa fonction. On se souviendra longtemps de cette réponse qu’il voulait cinglante et définitive : «Je ne serai jamais trois quarts de président.» L’ouvre de réappropriation de la plénitude de ses prérogatives, menée tambour battant à travers la série de nominations qu’il a décrétées aux emplois supérieurs de l’Etat, ne doit pourtant pas faire illusion. Même les changements qu’il a opérés dans les structures de l’armée, parce qu’ils n’ont pas touché aux centres de décision vitaux, sont estimés par une partie de la classe politique insuffisants. Mais pour qui se rappelle des conditions dans lesquelles a été organisé le retour de Bouteflika au pouvoir, la surestimation de sa marge de manouvre est l’erreur d’appréciation à ne pas commettre. Sauf que sur des aspects importants de la réorganisation du ou des pouvoir (s), il ne fait à présent pas de doute que le courant passe plutôt mal entre le chef de l’Etat et l’institution militaire. Est-ce dû au caractère imprévisible, et parfois déroutant, de celui qui a été tiré d’un exil doré pour forcer les portes d’El Mouradia, où s’agit-il une mésentente passagère sur certains choix, celui des hommes en particulier, qui sont loin de faire l’unanimité parmi l’opinion et les acteurs politiques ? C’est ce constat qui a fait dire à certains que le retour de Larbi Belkheir à la Présidence de la République, qui y est sans y être, obéit à une volonté de compromis, voire une espèce de modus vivendi pour huiler les rouages entre la première institution de la République et la hiérarchie militaire. L’arrivée d’un autre militaire à El Mouradia, annoncée comme très probable, conforte la thèse de cette quête, apparemment partagée, d’assainissement et d’amélioration de la relation entre le président et son armée. Le général Mohamed Touati, puisque c’est son nom qui est évoqué, est connu pour être une des têtes pensantes – politiques – de l’ANP où ses talents de diplomate sont reconnus. Sorti de l’ombre après les tragiques évènements d’Octobre 1988, les hautes autorités militaires et civiles apprécièrent la coordination qu’il réalisa entre elles avec la situation tout à fait nouvelle posée par les nombreuses implications de l’état d’urgence, en vigueur depuis le début de l’année 1992, alors que le défunt Mohamed Boudiaf venait de rentrer au pays pour être installé à la tête du Haut Comité d’Etat. Belaïd Abdesselam, qui succéda à Sid Ahmed Ghozali à la tête du gouvernement, en juillet 1992, lui proposa même d’être ministre de l’Intérieur. Mais le général Touati n’appréciait pas l’autoritarisme du ministre de l’Industrie de Boumediène et il déclina l’offre, préférant s’en retourner au ministère de la Défense nationale. Les désaccords portaient, entre autres, sur la presse, que Belaïd Abdesselam voulait museler, et un article du code des investissements que le chef de gouvernement voulait maintenir et qui posait aux investisseurs l’obligation de justifier la provenance de leur argent, ce qui aurait eu pour effet de les faire fuir plutôt que de les attirer. La vengeance étant un plat qui se mange froid, Belaïd Abdesselam, qui avait visé la magistrature suprême en 1998, accusera le général Touati de servir des intérêts étrangers. Si sa nomination à la Présidence de la République est confirmée, sa signification s’inscrirait donc dans cette volonté de ressouder les fils cassés entre Bouteflika et l’armée, en tout cas certainement dans une perspective de détente d’un climat qui n’est pas sans déteindre sur la situation politique dans son ensemble.