De la difficulté à reparler de la paix

De la difficulté à reparler de la paix

Par El-Kadi Ihsane, Quotidien d’Oran, 7 février 2002

Pour la première fois depuis 1992 et le début de l’insurrection islamiste face à «la violence du 11 janvier», l’Algérie entre en 2001 dans une seconde année consécutive durant laquelle aucune initiative politique n’existe avec pour objet le retour à la paix. Pourtant c’est toujours la guerre…

Jamais cela ne s’était produit depuis 10 ans. Deux années blanches consécutives où seules parlent les armes. C’est le cas depuis l’automne 2000 lorsque le président Bouteflika a battu en retraite, abandonnant sans combattre son projet de réconciliation nationale, laissant à son sort le général Attaïlia qu’il avait encouragé en sous-main à soutenir une amnistie générale. Les initiatives de paix se sont complètement effacées de la vie publique nationale. Elles sont en ce début 2002 au point zéro. Même au plus fort de la guerre en 1993, en 1994, en 1995 entre la présidence et les dirigeants du FIS, en 1996, en 1997 entre l’ANP et l’AIS, en 1999 avec les textes de la concorde civile, il s’est toujours passé quelque chose en vue de contenir l’affrontement. Aujourd’hui plus rien.

Deux raisons sans doute à cela. La première est la profonde démoralisation du camp historique de la paix, la seconde est la croyance diffuse qu’après la concorde civile, la réduction par la force des derniers groupes armés ne serait qu’affaire de quelques mois. La combinaison de ces deux états d’esprit, à défaut de deux convictions – «il n’y a plus grand-chose à faire politiquement pour la paix» et «de toutes façons, la lutte antiterroriste va achever la violence résiduelle» – nous ont amenés à cette hallucinante année 2001 où la mort violente de 1 900 Algériens dont 600 islamistes armés, selon le décompte de l’AFP proche de sources officielles, et quasiment encensée par le pouvoir puisque ce chiffre confirme la baisse de nuisance terroriste. En 2000, il y avait eu 2 700 morts.

Les initiateurs habituels de la recherche de la paix n’ont donc plus la foi. Ils se sont en fait retrouvés moralement sur la défensive dès le retour à la vie civile de l’AIS, de quelques organisations proches, et d’une ou deux demi-katibas du GIA et du GSPC.

Un peu comme si les grands acteurs politiques d’une solution sérieuse avaient un problème de reconnaissance en paternité. La concorde civile n’était pas l’enfant auquel ils aspiraient. Tout juste un bâtard conçu dans le secret dans les montagnes des Béni Khettab près de Jijel entre des gens d’armes tenant à distance respectable le regard des politiques.

L’assassinat d’Abdelkader Hachani a marqué un premier tournant dès novembre 1999. Il était celui qui a exprimé le plus lucidement ce malaise de voir ainsi une belle idée, la paix, dévoyée dans un conciliabule obscur qui ne réglerait qu’une partie du conflit en donnant au pays l’illusion mensongère de le régler dans sa totalité.

Le message était net. Ce serait la concorde et seulement la concorde. Sans personnel politique crédible pour la défendre, en dehors du cercle finalement étroit des soutiens présidentiels, la concorde civile, mal née, a provoqué une stérilité secondaire de la matrice politique de la paix.

Plus une idée féconde. Pas l’ombre d’un appel, un comité national pour la paix, ou encore une initiative officielle de dialogue national.

Pourtant la guerre se poursuit. La croyance que les armes allaient finir de réduire ceux dans les maquis qui ont refusé la concorde est en cours d’effondrement rapide. Avec plus de 100 morts en un mois, en comptant ceux de Médéa et de Sidi Lakhdar de cette semaine, nous sommes repartis en ce premier trimestre 2002 sur les bases pourtant démentiellement élevées du premier trimestre de l’année écoulée.

En dépit de tout cela, l’évocation d’une voie de retour à la paix qui ne serait pas strictement sécuritaire demeure quasiment proscrite.

Des propositions existent pourtant. Elles n’ont certes pas été mises à jour depuis un an mais elles offrent sans doute un point de départ à un nouveau débat. La plus classique et aussi peut-être la plus contestable: l’extension de la loi d’amnistie à tous ceux qui ont pris les armes quels que soient les actes dont ils se sont rendus coupables. Elle est soutenue notamment par Abdelkader Boukhamkham et une partie du FIS de l’extérieur qui veut en faire un prolongement de la concorde civile. L’opposition morale dans la société paraît trop importante contre une telle idée. Autant la campagne médiatique contre la concorde civile paraît bien être portée par une minorité caricaturale qui ne veut rien céder à l’islamisme, autant la résistance que soulèverait l’extension de l’amnistie à tout le GIA promet d’être appréciable. D’ailleurs sur le terrain une telle amnistie n’est pas certaine de susciter le renoncement des groupes qui se savent coupables des pires massacres. Il ne faut pas oublier que le retour à la vie civile de l’AIS a été largement facilité par plus de deux années de trêve et de cantonnement.

Une solution médiane a été esquissée lors de la mise en oeuvre de la concorde civile fin 1999 – début 2000. Elle visait à intégrer le GSPC de Hassan Hattab dans le mouvement. Ses méthodes n’étaient pas celle du GIA. L’initiative a failli de peu. Au point où des éléments du GSPC, pensant que l’accord était imminent, sont descendus de leurs maquis par anticipation. Deux ans plus tard, le fossé semble s’être irréductiblement creusé entre l’ANP et Hattab. Le 11 septembre n’arrange rien à l’affaire. Si l’idée d’un accord du style AIS avec le GSPC pouvait encore être envisagé au sein de la haute hiérarchie de l’armée avant des raids sur l’Amérique, cela paraît exclu maintenant que les maîtres du monde nous intiment l’ordre d’éradiquer cette «organisation» devenue «terroriste», la liste faisant foi. En outre, un ancien émir comme Ali Benhadjar, lorsqu’il est questionné sur les chances d’un ralliement de Hassan Hattab à une sorte de concorde bis, est sans nuances: «Nous ne sommes pas devenus des citoyens à part entière. Les gens du GSPC le constatent tous les jours. Cela ne leur donne sûrement pas envie de renoncer aux maquis».

Le recours, envisagé vaguement au début de 2001, aux derniers dirigeants du FIS encore en prison, Abassi Madani et Ali Benhadj, pour tenter d’obtenir un renoncement d’une partie ou de tout le GSPC à la lutte armée – en contrepartie de quelques concessions politiques – n’est pas une option à l’ordre du jour. Le régime carcéral de Ali Benhadj a été, il y a quelques jours, inexplicablement endurci, selon un manifeste effet Guantanamo, alors que le leader politique est dans sa 12e et dernière année de détention.

L’option du tout sécuritaire jusqu’à réduction totale de tous les groupes armés est donc la seule qui voit se dérouler devant elle un avenir radieux.

Son efficacité n’est pas miraculeuse. Les routes et les douars d’Algérie resteront dangereux la nuit tombée. Des années encore.