La question de savoir « qui tue qui » en Algérie est une question qui persiste

Une enquête sur les massacres en Algérie

Revue de livre par Lamine Zakaria

An Inquiry into the Algerian Massacres, édité par Youcef Bedjaoui, Abbas Aroua et Méziane Aït-Larbi, Hoggar, Genève 1999. ISBN 940130-08-6, 1504 pages, illustrations en couleurs.

La question de savoir « qui tue qui » en Algérie persiste. Elle vient de rebondir dans un nouvel ouvrage qui s’intitule « Une enquête sur les massacres en Algérie ». C’est une interrogation qui traverse les 1473 pages de cette étude originale, précédée de deux préfaces. Dans la première préface, le professeur Noam Chomsky qualifie l’étude d’ « impressionnante et d’un sérieux remarquable » et rappelle comment les appels pour une enquête indépendante de haut niveau, lancés maintes fois par les organisations des droits de l’homme, ont été rejetés. Dans la seconde préface, Lord Eric Avebury décrit le travail comme étant « la première étude détaillée du phénomène [des massacres] dans n’importe quelle langue » et ajoute que « les atrocités des sept dernières années ne peuvent être simplement oubliées et occultées. » Le livre est un effort collectif d’une vingtaine de chercheurs. Les contributions sont réparties sur six parties autonomes.

La première partie traite des massacres et des victimes. Dans le premier article, Ali-Yahia Abdennour, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, donne un aperçu sur le contexte dans lequel sont commises les violations massives des droits de l’homme. Dans le deuxième article, l’anatomie des massacres est examinée à travers l’analyse de 622 cas de victimisation de masse, sélectifs ou arbitraires, impliquant 10 758 victimes. Une approche statistique est employée dans l’analyse des données avec illustration graphique des résultats. Les distributions des victimisations de masse en fonction du temps, de la géographie et des indicateurs d’identité politique révèlent des régularités alarmantes qui défient la version officielle et admise des faits. Le troisième article est une collection de témoignages de première main faits par des survivants et des parents des victimes, fournissant un rappel vivant de la peine, la souffrance et l’agonie infligées aux victimes. La dernière contribution dans cette partie est un rapport sur le massacre de la prison de Serkadji, établi par des avocats, des familles des victimes, des détenus et des militants des droits de l’homme.

La deuxième partie est consacrée à l’étude et l’analyse critique des questions liées aux intentions et à l’identité des criminels impliqués dans les massacres. Les diverses thèses proposées en vue d’expliquer les victimisations de masse, notamment comme : a) mesure punitive employée par les islamistes, b) tactique contre-insurrectionnelle utilisée par l’armée, c) instrument de lutte entre les factions rivales au sein de l’institution militaire, d) méthode d’éviction utilisée par les spéculateurs fonciers, e) expression d’une haine tribale et d’une criminalité sociale, sont confrontées de manière rigoureuse aux macro-indicateurs obtenus dans l’étude statistique globale des massacres présentée dans la première partie de l’ouvrage. Les thèses qui ne sont pas confortées par les données et celles qui sont corroborées par les faits sont soulignées. Une étude sur l’identité des GIA (groupes islamiques armés) est également présentée. Les hypothèses contradictoires concernant la véritable identité de ces groupes (GIA comme organisation islamiste terroriste, secte Kharidjite, mouvement anti-social ou organisation de contre-guérrilla) sont discutées de façon détaillée.

La troisième partie porte sur les réactions nationales aux massacres. Elle étudie le terrain dans lequel se déroule le cauchemars algérien. Il s’agit d’un jeu de la mort où l’on a des acteurs et des supporters mais pas d’arbitres. Un des articles examine les réactions du gouvernement algérien et la manière dont il a géré les questions posées aux niveaux national et international au sujet de sa responsabilité. Un autre article focalise sur les réactions de l’armée et de ses dissidents. L’attitude et le discours de la diplomatie algérienne et ses efforts en vue de dissuader toute investigation internationale sur les massacres sont analysés dans un article à part. Un autre article se concentre exclusivement sur l’attitude de la diplomatie algérienne à l’encontre des ONG internationales des droits de l’homme. Les réactions des partis islamiques et des groupes insurgés sont le sujet d’une autre contribution. Un autre papier porte sur les réactions des autres partis politiques et des personnalités politiques et intellectuelles ainsi que des ONG nationales. Le rôle et la responsabilité de la presse sont également traités dans le dernier article de cette partie. Il en ressort que les réactions sont en forte corrélation avec les loyautés et les intérêts en jeu.

La quatrième partie concerne la réaction de la communauté internationale représentée par les Etats, les organisations internationales et certaines personnalités. Il s’agit de « bystanders » (spectateurs) dans la mesure où il ne sont pas directement affectés par les crimes mais peuvent cependant influencer le cours des événements. Les réactions de la France sont examinées avec une attention particulière vu l’influence qu’a toujours ce pays sur l’Algérie. Les réactions de l’Union européenne, des Etats-Unis, du monde arabo-musulman et des Nations unies sont aussi traitées. Le rôle des compagnies internationales d’hydrocarbures et des sociétés transnationales en tant que « bystanders » actifs est également examiné.

La cinquième partie porte sur les victimisations de masse dans l’histoire récente, coloniale et post-coloniale, de l’Algérie. Les principaux massacres commis sous l’occupation française durant la période allant de 1830 à 1962 sont rapportés. Comme c’est le cas pour les massacres d’aujourd’hui, la population civile a été soumise aux actions de la puissance conquérante avec sa supériorité technologique, sa grande avidité pour la terre et son excès de zèle pour une « mission civilisatrice ». Les intentions derrière les massacres : a) instrument d’éviction de la terre, b) moyen d’exhiber une puissance absolue et de montrer une force de rétribution disproportionnée, c) stratégie contre-insurrectionnelle, et d) punition collective, sont discutées. Des massacres ont aussi été commis par des Algériens contre leurs compatriotes, durant la guerre de libération (massacre de Mellouza) et après l’indépendance (massacres des « harkis » en 1962 et massacres d’octobre 1988). Le rappel de ces atrocités infligées à la population civile aide à comprendre pourquoi cette dernière est encore une fois victime de massacres.

La sixième partie est une perspective légale sur les massacres. Le premier article examine le statut juridique des actes de massacres dans le code pénal algérien. Ce code pénal est conçu pour protéger le régime au pouvoir et non la société. Il s’inspire de la loi pénale coloniale qui visait à réprimer le mouvement nationaliste. Le code pénal algérien en vigueur ne permet pas de poursuivre et de punir les auteurs des massacres. Dans la deuxième contribution, des arguments juridiques sont présentés en vue de qualifier les massacres en Algérie de crime de guerre, de crime contre l’humanité et de crime de génocide. Le dernier article est consacré aux questions d’enquête, de poursuite et de punition des auteurs des massacres.

Le livre s’achève par un compte-rendu photographique des massacres. Les photos des victimes, des survivants et des parents attristés sont émouvantes et illustrent une sauvagerie au-delà l’entendement. Les victimes sont de pauvres citoyens civils sans défense, pris dans un conflit dont les objectifs stratégiques dépassent leur compréhension. Ils payent le prix d’une intention maléfique quelle qu’elle soit.

Ce livre est une précieuse contribution pour une compréhension des événements horribles et douloureux qui continuent de ravager l’Algérie. C’est une riche source d’informations pour les universitaires, les professionnels des droits de l’homme, les chercheurs en sciences sociales, les politiques, les journalistes et pour tous ceux qui s’intéressent à la situation des droits de l’homme en Algérie.

 

Prix : 59.- francs suisses + frais de port. A commander chez les éditions Hoggar par fax au no. +41 22 771 08 08, par email à l’adresse : info@hoggarbooks.org, ou à travers le site internet : www.hoggarbooks.org.

 

An Inquiry into the Algerian Massacres

Book review by Lamine Zakaria

 

 

An Inquiry into the Algerian Massacres, edited by Youcef Bedjaoui, Abbas Aroua and Méziane Aït-Larbi, Hoggar, Genève 1999. ISBN 940130-08-6, 1504 pages, coloured illustrations.

 

 

The question of ‘who kills whom’ in Algeria is stubborn and refuses to go away. It bounces back again in a new book entitled: An Inquiry into the Algerian Massacres. The interrogation permeates the 1473 pages of this bumper study which comes with two forewords. In the first foreword, Professor Noam Chomsky describes the study as ‘impressive and deeply sobering’ and recalls how calls for a high level independent inquiry which have been issued repeatedly by human rights organisations have been rejected. Lord Eric Avebury, in the second foreword, describes the work as ‘the first comprehensive study of the phenomenon in any language’ and adds that ‘the atrocities of the last seven years cannot simply be forgotten and swept under the carpet’. The book is a collective effort by about twenty researchers and the contributions fall into six self-contained parts.

Part I deals with the massacres and the victims. In the first paper, Ali-Yahia Abdennour, the President of the Algerian League for the Defence of Human Rights, outlines the context in which the massive human rights violations occur. In the second paper the anatomy of the massacres is examined through an analysis of 622 selective and random mass victimisation cases involving 10,758 deaths. A statistical approach is employed in the analysis of the data and the results are illustrated graphically. The resulting distributions of the mass victimisations as functions of time, geography and political loyalties reveal disturbing regularities which defy the official and received version of events. The third paper is a collection of first hand testimonies by survivors and relatives of victims which provide a vivid reminder of the pain, suffering and agony which were inflicted on the victims. The last contribution in this part is a report on the massacre of Serkadji compiled by lawyers, families of victims, detainees and human rights workers.

Part II is devoted to a survey and a critical analysis of the questions pertaining to the intents and identity of the perpetrators involved in the massacres. The various theories suggested to explain the mass victimisations, namely: i) Islamist punitive mass murders, ii) counterinsurgency tactics, iii) instruments in interfactional rivalry within the military institution, iv) land eviction methods by the speculative mafia and v) tribal feuds and social criminality, are rigorously tested in their fitting capacity for the available data and factual events. The intents which violate and best fit the data are highlighted. A study on the identity of the GIA (Armed Islamic Group) is also presented and the contradictory views surrounding its actual identity are extensively discussed.

Part III deals with the national responses to the mass victimisations. It surveys the terrain in which the Algerian nightmare plays itself. There are players and supporters with no referees to arbitrate a deadly game. One paper looks at the responses of the Algerian government and the ways it handles national and international questions about its responsibility. Another paper examines the reactions of the military and its dissident elements. The behaviour and discourse of the Algerian diplomacy in its endeavour to forestall international scrutiny of the mass murders are analysed in a separate paper. Another paper focuses exclusively on the attitude of the Algerian diplomacy against the international human rights NGOs. The reactions of the Islamic parties as well as those of the insurgents groups are addressed in one contribution. Another one deals specifically with the responses of the other political parties, political and intellectual figures and national NGOs. The role and responsibility of the press are also included in a last paper. In all instances, the reactions are found to correlate strongly with predisposed loyalties and vested interests.

Part IV addresses the response of the international community as represented by states, international organisations and concerned individuals. These are bystanders since they are not directly affected by the crimes but which nevertheless can have decisive influence on the course of events. The reactions of France are given prominence owing to the special influence that this country still has on Algeria. The reactions of the European Union, the US, the Arab and Muslim world and the UN are also examined. The role of international oil companies and multinational firms as active bystanders is also highlighted.

Part V deals with mass victimisations in Algeria’s recent colonial and post-colonial history. The main massacres that took place under French occupation during the period from 1830 to 1962 are narrated. As in the present day massacres, the civilian population bore the brunt of the actions of a conquering power with technological superiority, strong avidity for land and plenty of zeal for a ‘mission civilisatrice’. The intents behind the massacres, i.e. i) land eviction instruments, ii) demonstration of absolute power and disproportionate retaliation, iii) counterinsurgency strategy and iv) collective punishments, are discussed. Massacres have also been committed by Algerians against their fellow citizens either during the liberation war (Mellouza massacre) or after independence (October 1988). The recall of such atrocities inflicted on the civilian population helps to understand why the civilian population is again the victim of such victimisations.

Part VI is a legal perspective on the mass victimisations. The first paper examines the legal status of acts of massacres in Algeria’s national law. The latter is designed to protect the regime in power and not society as it draws inspiration from the colonial criminal law whose chief concern was the repression of the nationalist movement. The current law does not provide for the prosecution and punishment of the mass victimisations’ perpetrators. In the second paper arguments are marshalled for the present massacres to qualify for war crimes, crimes against humanity and genocide. The last paper deals with investigation, prosecution and punishment issues.

The book ends by a photographic account of the massacres. The pictures of victims, survivors and distressed relatives are poignant and illustrate a savagery beyond imagination. The victims are helpless poor civilians who are caught in a conflict whose strategic goals are beyond their comprehension. They pay the price of an evil intent whatever that may be.

This book is a valuable contribution to an understanding of the terrible events that have ravaged Algeria. It is a rich source of information for academics, human rights workers, social scientists, politicians, journalists and concerned individuals.

 

Price : 59.- Swiss francs + shipping charges. To order from Hoggar Publishers by fax at no. +41 22 771 08 08, by email at the address : info@hoggarbooks.org, or through the internet : www.hoggarbooks.org.