Betchine parle: « Je m’exprime en tant que citoyen, pas en tant que dirigeant »

BETCHINE PARLE

Le Matin, 17 0ctobre 1998

Le ministre conseiller de Zeroual a rompu son silence après qu’il eut été directement impliqué dans des scandales révélés à l’opinion publique. Pourquoi parle-t-il maintenant?

« Je m’exprime en tant que citoyen,
pas en tant que dirigeant »

Avant d’aller plus loin dans le corps de cet entretien, je tiens à apporter une clarification essentielle. J’accède à votre demande d’entretien en tant que citoyen Mohamed Betchine, par ailleurs militant et dirigeant du RND. C’est à la lumière de cet éclairage que devront être lues mes réponses. N’était la portée politique de ce qui est, il faut bien l’admettre, une offensive destinée à entretenir une véritable stratégie de tension contre ma personne et, surtout, ma famille et mes proches, j’aurais été tenté de dire que tout ce qui est excessif est insignifiant. Si c’était ma seule et bien modeste personne qui était en cause, je n’y aurais pas, outre mesure, pris garde. J’admets parfaitement que tout homme, dépositaire de la moindre parcelle de pouvoir, doit se soumettre aux critiques, même les plus injustifiées.

Est-il choqué par les révélations parues dans les journaux ?

« Il n’y a pas de démocratie sans liberté de presse »

Je refuse de me laisser entraîner sur le terrain de la polémique. Mes ennemis croient me pousser ainsi à réagir et à verser, comme ceux qu’ils manipulent, dans l’invective. Ils se trompent lourdement. Passons, si vous le voulez bien, à ma conception de la liberté de la presse. Eh bien, là aussi, ma conception est toute simple. Oui à la liberté de la presse à la condition qu’elle n’entrave pas la liberté d’autrui. Je suis favorable à l’ouverture la plus large du champ médiatique et à l’exercice le plus libre du journalisme, mais dans le cadre d’un véritable code d’éthique professionnelle. Je sais que les mensonges ont la vie dure mais l’histoire un jour rendra justice, je l’espère, en dévoilant la part que j’ai prise aux côtés de ceux qui ont ouvré à conforter la liberté de la presse dans le pays. Il n’y a pas de démocratie sans la liberté de la presse, j’en suis profondément convaincu. C’est pourquoi je suis fier d’appartenir à un pays qui, sur ce plan là notamment, joue le rôle de précurseur dans les pays en voie de développement (…) La campagne de presse ? C’est dans l’adversité, face aux épreuves les plus dures, que je trouve ma source d’inspiration la plus féconde pour me gonfler de courage, de persévérance et, donc, de disponibilité pour le combat (…). Comme dit la sagesse populaire : « Ida h’ma rass, yabrad rass » (littéralement, « quand un esprit s’échauffe, un autre se refroidit ». Tant pis pour ceux qui s’attendaient à ce que Mohamed Betchine se mette au même niveau que ceux qui l’ont lâchement attaqué. Permettez-moi cependant d’ajouter pour clôturer cet entretien : je voudrais attirer l’attention de ceux qui, enfouis dans l’ombre, préparent la mise en ouvre de scénarios dont un avant-goût nous a déjà été donné. A ceux-là je dirai : il ne faut pas trop tirer sur la corde, car elle peut casser.

Est-il derrière la condamnation de Ali Bensaâd?

« Je ne suis pas concerné par cette affaire »

Croyez-vous, en toute sincérité, que du seul fait qu’il ait déclaré un jour « ne vouloir ni de Abassi ni de Betchine » je ferai preuve de tant de hargne vis-à-vis du citoyen Ali Bensaâd que je n’ai jamais rencontré, au demeurant, et que j’irai jusqu’à le faire juger et condamner à la prison puis lui infliger même la peine de mort par contumace ? Soyons sérieux ! A quel siècle sommes-nous ? A quel pays appartenons-nous ? Que ne l’ai-je fait avec tous ceux qui, sans répit, m’ont attaqué, lâchement, en attentant à mon honneur et à ma dignité ?! Je n’ai ni le pouvoir d’user ainsi de la justice à ma guise ni la vocation, par tempérament et par moralité, à songer même à de tels errements. La vérité est toute simple, croyez-moi. Je ne suis concerné ni de près ni de loin par cette affaire, à aucun stade de son évolution… Il ne m’appartient pas évidemment de me substituer à la justice dans cette affaire, et la législation nationale ouvre, à cet égard, bien des possibilités pour que le citoyen Ali Bensaâd soit rétabli dans ses droits. Le dénouement judiciaire de cette affaire, dans lequel je ne me suis guère immiscé, est à cet égard éloquent. Décidément, mes ennemis ont perdu tout sens de la mesure dans leur démarche effrénée pour m’atteindre ! Mais Grand Dieu, je n’ai absolument aucune animosité pour cet universitaire et ceux qui ont voulu instrumentaliser contre moi sa malheureuse situation devraient savoir que, tout au long de mon itinéraire, j’ai tissé de grandes et fécondes amitiés avec les milieux intellectuels de gauche. Pour ma part, je me félicite que l’affaire de M. Ali Bensaâd ait connu un tel dénouement. Ceux qui l’utilisent comme objet de publicité auraient-ils seulement pu s’intéresser, avec autant d’ardeur, aux voies de recours que permet la procédure algérienne pour lui permettre de rejoindre rapidement sa famille ?

Voulait-il se présenter aux présidentielles ?

« Je ne suis pas le patron du RND »

Vous dites que j’ai cessé d’être un homme de l’ombre dès lors que j’ai été élu au sein de l’instance dirigeante du Rassemblement national démocratique. Puisse la clarté de la lumière ne pas trop gêner la vision que j’ai des choses. Je suis un homme qui assume, en effet, des responsabilités ; je travaille, à ce titre, dans la transparence la plus totale. Comme tous les moudjahidine de ce pays, j’ai répondu à l’appel du devoir quand il s’est agi d’empêcher l’Algérie de succomber au naufrage pour lequel elle avait été programmée. Je me suis retrouvé en compagnie de nombreux militants avec la volonté de doter la démarche de redressement national d’un vecteur organique, porteur des valeurs de Novembre, rassembleur par essence et réfractaire, par vocation, aux extrémismes des deux . Décidément, les mensonges les plus graves ont la vie la plus dure. Pourquoi serais-je le patron du RND ? Ce n’est pas que cela ne soit pas honorable, mais que faites-vous de l’acte spontané et hautement symbolique du chômeur qui, dès les premières heures, s’est reconnu dans ce parti ? Le chômeur, l’ouvrier, le moudjahid, le professeur d’université, le paysan et la jeune étudiante, tous ceux-là qui se sont mobilisés, au moment où le terrorisme faisait rage, pour défendre le programme du président de la République et, à travers lui, une certaine idée de l’Algérie. Tous ceux-là ne sont-ils pas les vrais patrons du RND ? Vous avez eu, probablement, l’occasion de couvrir le congrès du RND ou, à défaut, de suivre les articles de presse qui lui ont été consacrés. Il est vrai que, pour cette première grande manifestation organique, le principe du choix démocratique des dirigeants du parti, dans des conditions de transparence totale, devait prévaloir à tous les niveaux. Outre les considérations politiques et morales, j’ai défendu ce principe pour une raison bien simple. Il s’agit de permettre aux forces vives de la société qui s’étaient exprimées en faveur du programme présidentiel de prendre d’assaut le RND, de l’investir et d’en faire un parti moderne, puissant, structuré, capable de répondre aux attentes légitimes du peuple algérien. Je vous réponds donc que je ne suis pas le patron organique du RND, parce que ce parti est régi par un statut détaillé qui a été adopté par le congrès et qui stipule que l’élection pour l’accession aux responsabilités est la règle au sein du parti…

Comment explique-t-il la publication des affaires ?

« Une machination préparée de longue date »

Il est clair, cependant, que ce concert d’accusations, comme vous dites, présente toutes les caractéristiques d’une machination préparée de longue main et programmée pour un contexte précis dans le but de me porter un grave discrédit. Mais ces accusateurs, qui s’affublent des oripeaux de clercs, pensent-ils autrement que comme des autocrates ? Les véritables inspirateurs de cette campagne veulent accaparer le pouvoir. Voilà bien leur seule préoccupation. Ils se refusent à admettre que la volonté générale, librement exprimée par le suffrage des électeurs, est désormais la seule voie qui mène à l’exercice des responsabilités. Ayant perdu toute prise sur les événements, ces accusateurs crient à la forfaiture tout en reconnaissant d’emblée, à travers leurs porte-voix, qu’ils ne disposent d’aucun élément de preuve pour fonder les accusations qu’ils ont portées contre ma personne. Ce n’est pas en recourant à des pratiques inconnues dans nos traditions, croyez-moi, et ce n’est pas en étalant dans la presse l’identité de mon épouse, de mes enfants et de mes proches, c’est-à-dire en les livrant en pâture à l’opinion publique, que ces accusateurs entreront dans le panthéon de l’Histoire. Il y a, chez les concepteurs de la campagne dirigée contre ma personne, une logique parfaite qui vise à étouffer dans l’ouf la volonté de liberté et la soif de justice du peuple algérien. Oui, telle est la logique qui, de mon point de vue, guide les concepteurs de la campagne, je parle bien des concepteurs de la campagne et non pas des personnes qu’ils agitent sur la scène médiatique. Car à l’évidence, ce n’est pas chez de telles personnes qu’il faut aller chercher une parfaite logique, des personnes qui changent de profession de foi comme ils changent de casquette. Bien entendu, l’enjeu fondamental autour duquel se cristallisent aujourd’hui les contradictions et les oppositions, et donc l’arrière-plan réel de cette campagne, c’est la pérennité de l’Etat national. De nombreuses forces défaites par la Révolution de Novembre estiment que le moment est venu pour relever la tête, tirer profit de la crise actuelle pour remettre en question l’indépendance du pays et l’identité de la nation, quitte, au besoin, à réhabiliter les thèses de « la colonisabilité du peuple algérien » ; sinon comment comprendre que certains décrivent le colonialisme comme le paradis perdu d’un peuple dont le destin serait d’être éternellement sous tutelle ? Si je m’étais recroquevillé dans la quiétude de ma retraite et si je n’avais pas répondu à l’appel du devoir pour m’impliquer, totalement, au service de la démarche de redressement national, quel serait le journal local ou national qui aurait consenti quelques mots à mon compte ? Cette campagne est le prix que je paye en contrepartie de mon engagement résolu dans la démarche de redressement national du pays. J’assume ce coût et je suis déterminé, de pied ferme, à défendre mon honneur et celui de ma famille.

Va-t-on vers une implosion du RND avant les présidentielles ?

« La base doit parler »

Pour ce qui concerne la décision définitive relative à la forme suivant laquelle le RND participera à l’élection présidentielle, celle-ci fait l’objet d’un examen permanent de la part d’une instance spécialement instituée lors du récent conseil national de ce parti. Il est encore tôt pour émettre une quelconque hypothèse, mais je puis vous assurer que rien ne sera imposé à la base. C’est de manière démocratique que la position du RND et sa conduite à tenir seront définies. Au moment opportun, cela sera rendu public. Revenons, si vous le voulez bien, à l’avenir du RND. Au risque de me répéter, j’affirme que le RND n’est pas une machine électorale. C’est bien un parti politique national qui a eu l’intelligence de creuser dans l’espace social et idéologique là où la grande majorité des Algériens se reconnaissent. Enfin, je n’aurais rien inventé en disant que ce que je qualifierais d’« espace politique et social vital » dans la société algérienne est constitué par cette majorité d’Algériens et d’Algériennes qui sont à la recherche d’un programme qui, économiquement et socialement, tendrait à assurer la relance de l’économie nationale dans un système d’économie de marché et avec une justice sociale efficiente. Rassemblés autour de ce socle, les uns et les autres, dans le RND, peuvent diverger dans leurs appréciations et je souhaite, pour ma part, que ce débat d’idées puisse toucher aussi la base du parti, ne pas se limiter à des cercles fermés afin que notre programme gagne en dynamisme et en pertinence. Je le dis et je le répète : laissons la jeunesse, laissons les compétences s’emparer, démocratiquement, des postes de commande au sein du RND et vous verrez que ce parti est bien un parti d’avenir.

Est-il l’artisan du dialogue avec le FIS ?

« J’ai été contre la légalisation du FIS » ¨

Au risque de me délier de l’obligation de réserve, je rappellerai qu’en ma qualité de responsable des services de renseignement j’avais, en mon temps, émis un avis négatif, clair et sans équivoque à propos de l’agrément délivré à l’ex-FIS. Qu’il soit bien clair, toutefois, que je ne suis pas hostile à l’islam comme identité culturelle et civilisationnelle de l’Algérie. Toute ma famille, depuis des siècles, a baigné dans la culture islamique et je m’honore d’appartenir à une telle famille. C’est contre l’islam politique, instrumentalisé à des fins partisanes que je me suis opposé, parce que cet islam-là est l’ennemi irréductible de l’islam véritable, celui qui, pacifiquement, se déploie dans nos foyers, dans nos quartiers, dans nos villes et dans nos douars les plus reculés. Il y a un fossé infranchissable qui sépare l’islam ancestral, que nos aïeux et nos pères nous ont légué, et l’islam politique, que de véritables réseaux organisés, instrumentalisés par des milieux étrangers, ont importé dans notre société et inoculé à notre jeunesse. Je n’ai, par conséquent, aucun complexe à nourrir de ce côté là. Qu’il y ait un courant islamiste qui accepte les règles du jeu, qui se conforme à la Constitution et aux lois de la République, qui rejette la violence et qui occupe, pacifiquement, sa place dans l’hémicycle parlementaire, grand bien lui fasse ! De la même manière, je souhaite, de tout cour, que le courant démocratique puisse s’organiser, se consolider, accéder à la culture de la responsabilité et constituer une alternative, au moins en termes de capacité de proposition d’idées. C’est cette Algérie plurielle qui, peu à peu, neutralisera les extrêmes ; c’est cette Algérie contrastée que le peuple algérien, de mon point de vue, appelle du plus profond de ses entrailles.

Est-il à la tête d’un empire économique ?

« Je n’ai fait que deux investissements »

Permettez-moi de vous répondre d’abord de manière un peu humoristique. Oui, je dispose bien d’un empire que je suis en droit de défendre et pour lequel je suis prêt, aujourd’hui comme hier, à verser la dernière goutte de mon sang. Il s’agit de cette terre généreuse d’Algérie pour laquelle mes compagnons et moi-même avons pris les armes et rejoint le maquis. Oui, cet empire-là est celui de tout le peuple algérien qui, chaque jour, donne une véritable leçon d’humilité et de détermination à l’opinion publique internationale. Mais revenons, plus sérieusement, à mon patrimoine qui fait l’objet de tant de convoitises et de tant d’intérêt, et qui est le fruit de la sueur et du seul labeur de ma famille que j’ai aidée à réaliser, à partir de 1991, une année après avoir démissionné de mes responsabilités militaires. De manière très explicite donc, ce patrimoine familial se résume à une usine de faïence bâtie le plus légalement du monde dans la région de Constantine, dans le cadre de la promotion de l’investissement privé et ce, grâce notamment à un crédit dont a bénéficié ma famille auprès des organismes bancaires et dont le remboursement grève, d’ailleurs, la quasi-totalité des bénéfices réalisés. Ma famille dispose également d’un groupe de presse dénommé Cirta-Com L’Authentique qui est aussi le fruit d’un investissement privé. Ces deux investissements ont été réalisés avec mon aide alors que j’étais à la retraite et que je devais bien m’occuper, autant que faire se peut, en engageant des projets utiles pour le pays. La seule banque domiciliatrice de ces projets est à même de fournir certaines réalités financières, surtout concernant la dette et son remboursement. Ai-je détourné de l’argent pour que ma famille puisse investir ? Voilà bien la question qui mérite d’être posée à ce propos. Ce n’est pas le faisceau de mensonges colportés par quelques titres de presse qui prouvera le contraire… En réalité, et je tiens à le dire de la manière la plus franche, je suis fier d’avoir prouvé, à travers l’aide que j’ai apportée à ma famille, qu’un chef militaire respecté était tout aussi capable d’entreprendre d’autres expériences utiles dans la vie active. Le fait est que je n’ai ni compte bancaire à l’étranger ni fonds occultes déposés dans quelque mystérieuse société d’investissement à l’étranger ! D’ailleurs, lors de la constitution du gouvernement de M. Sifi, ainsi que celui de M. Ouyahia à l’image de tous les membres du gouvernement, j’ai fait une déclaration officielle sur l’état de mon patrimoine que j’ai déposée auprès de M. le président de la Cour suprême. Vous voulez sans doute aborder également l’affaire que vos confrères de la presse privée ont, hâtivement, appelée « affaire Betchine-Benboualia »… Il y a une décision de justice qui a été rendue en ce qui concerne l’aspect commercial de cette affaire, et je ne suis pas habilité à commenter un jugement pour ce qui est des autres délits pour lesquels a été poursuivi M. Benboualia. Permettez-moi de m’étonner, simplement, que la toute puissance qui m’est prêtée ne soit débusquée que maintenant, dans une action parfaitement coordonnée de tous ceux qui auraient subi mes diktats et, convenez-en avec moi, combien il est étrange que, tout étant aussi fort, je ne sois pas en mesure d’étouffer dans l’ouf une campagne qui veut sonner le hallali contre ma personne ! Croyez-moi, je suis comptable de mes actes devant ma conscience, et si je nourris quelque crainte devant l’Eternel, c’est bien celle de voir demain mes enfants désignés du doigt pour des agissements immoraux dont leur père aurait été l’auteur. Après avoir passé plus d’une trentaine d’années dans les rangs de nos forces armées, soyez convaincu que je mesure ce que honneur veut dire… Un quelconque journaliste m’a-t-il questionné un jour sur ma vision économique pour m’affubler d’une conception aussi manichéenne ? J’ai parlé tout à l’heure du patrimoine de ma famille composé d’une entreprise industrielle et d’un groupe de presse encore en gestation. Ai-je parlé, à un seul moment, d’un bureau d’import-export ou même d’une activité de service liée au commerce domestique ? Je l’ai dit et je le répète : je suis fier d’avoir prouvé que j’étais capable de participer à d’autres expériences utiles pour une économie nationale efficace après avoir été un chef militaire respecté. C’est dans ce segment de réponses qu’il vous faut trouver l’éclairage de ma conception du développement économique.

Quelle est sa conception des droits de l’Homme ?

« La vie humaine n’a pas de prix »

Rassurez-vous, je ne me déroberai pas à la question. J’ai une conception très simple des droits de l’Homme. Je crois, cependant, qu’elle est la plus conforme au génie du peuple algérien : la vie humaine n’a pas de prix et tout doit être entrepris pour la préserver, le droit à la vie comportant, naturellement, la garantie de l’intégrité physique et morale de la personne humaine. A partir de ce postulat découlent toutes les autres considérations relatives aux droits de l’Homme sur les plans aussi bien économique et social que culturel. Pour vous illustrer ma conception des droits de l’Homme, je m’en vais d’ailleurs vous raconter une anecdote qui va peut-être vous édifier : commandant de la IV e Région militaire, dont le poste de commandement se trouve à Ouargla, j’ai eu la désagréable surprise d’apprendre qu’un certain nombre d’assignés à résidence politiques avaient été dirigés sur mon territoire pour que j’en fasse assurer la garde avec des personnels militaires. Choqué par cette procédure cavalière qui confie à l’Armée nationale populaire une mission peu conforme à sa vocation, j’ai avisé mes supérieurs hiérarchiques que j’observerai un délai d’un mois pour que ces assignés à résidence soient déplacés hors de mon territoire tout en prenant, entre-temps, l’initiative de mesures destinées à agrémenter leur séjour. Je les ai, en effet, installés dans des résidences, tout en améliorant leur ordinaire et tout en autorisant leurs parents à leur rendre visite et même à vivre avec eux. Au bout d’un mois, mes hôtes, encombrants mais combien sympathiques, finirent pas quitter les lieux, mes supérieurs ayant été certainement interloqués par ma conception et ma pratique des droits de l’Homme. Parmi ces hôtes encombrants figurent certaines personnalités qui, aujourd’hui, occupent le devant de la scène et qui devraient bien se rappeler qu’un jour un commandant de la région militaire leur a apporté un réconfort d’homme, à défaut de partager leur vision des choses. Cela dit, ce n’est pas tant les droits de l’Homme, d’une manière générale, qui me semblent avoir été systématiquement bafoués en Algérie. Jusqu’à l’avènement du multipartisme, le déficit était particulièrement gravissime sur le plan des libertés politiques autour desquelles s’organisent, en effet, toutes les autres libertés. Tout comme le passage à la démocratie, la promotion des droits de l’Homme obéit à un processus de longue haleine qui nécessite la mobilisation de toutes les énergies et de toutes les potentialités, pas simplement celles de l’Etat, mais aussi et surtout celles de tous les acteurs de la vie politique, sociale et économique dans le pays et notamment la société civile. Les droits de l’Homme sont-ils respectés en Algérie ? Il y a des dépassements, sans doute, et des abus peut-être. Au poste de responsabilité que j’occupe, je sais que Monsieur le président de la République accorde une attention particulière au traitement diligent qui doit être apporté à toutes les anomalies qui lui sont signalées et il veille personnellement à ce que, chaque fois, justice soit rendue.

Détient-il des dossiers sur des personnalités et sur Octobre 88 ?

 » Je parlerai un jour… »

Vous pensez bien que je ne vais pas faillir à l’obligation de réserve pour vous dévoiler le détail sur des questions qui touchent à la sécurité de l’Etat, même si elles datent de 10 ans ! Si c’est, cependant, un éclairage général que vous sollicitez, eh bien oui, naturellement, les services que j’ai commandés ont eu à traiter de certaines affaires économiques dénouées, pour les unes, et léguées au stade de l’enquête, pour les autres. A propos maintenant des événements d’Octobre 88. Je dois préciser qu’à l’époque j’étais directeur central de la sécurité de l’Armée relevant du ministère de la Défense nationale et non pas encore responsable des services de renseignement lesquels étaient sous la tutelle du président de la République. Cela étant, j’ai ma propre interprétation de cet épisode douloureux de la vie nationale. Je nourris des présomptions sérieuses sur les sources de cette crise annonciatrice du naufrage pour lequel l’Algérie était programmée. Je parle de présomptions parce que je suis convaincu que, quelque part, une main cachée, une main diabolique, a voulu souiller les symboles du combat national, en particulier nos forces armées. Mais mon sens de l’Etat et du devoir m’interdit de m’étaler, aujourd’hui, sur la question. Pour ma part, je compte bien faire état, un jour, de certains faits connus ou vécus, ne serait-ce que par fidélité au souvenir de mes compagnons d’armes, morts pour que l’Algérie reprenne vie. La mémoire humaine constitue un support exceptionnel pour l’écriture de l’histoire, mais elle n’est pas infaillible. Rien ne saurait remplacer la neutralité et l’objectivité des archives. Ne serait-il pas plus responsable de se consacrer exclusivement au travail de recherche scientifique puisé dans les archives de l’Etat, plutôt que de s’agiter, par médias interposés, et faire des fixations sur Sidi Fredj ou Tamentfoust, entre autres sites qui, étudiés rigoureusement, dévoileraient une tout autre vérité ? Une seule vérité, confortée par des mémoires encore vivantes.

Est-il pour des relations avec les Etats-Unis ou avec la France ?

« Je ne suis ni pro-américain ni pro-français »

Vous savez parfaitement que je ne suis pas habilité à engager l’Algérie par des propos relatifs à sa politique extérieure. Mais je suppose que nous nous en tenons à la règle fixée dès le départ, à savoir que c’est le citoyen Mohamed Betchine qui répond. Je vais donc vous répondre d’abord d’une manière prosaïque. Si vous voulez m’étiqueter selon mes préférences ou mes affinités vis-à-vis de tel ou tel pays étranger, je puis vous assurer que je ne suis ni pro-français, ni pro-américain, ni pro-russe, ni pro-chinois pour la simple raison que je suis pro-algérien, pro-algérien et, encore une fois, pro-algérien. Pourquoi cependant voulez-vous inverser aussi les termes de la problématique ? Il serait certainement plus judicieux de s’appesantir plutôt sur l’identification et le moyen de défense des intérêts nationaux de l’Algérie… Vous n’ignorez pas, en effet, que les relations internationales ne sont pas régies par les bons sentiments ou les états d’âme, voire la sympathie éprouvée par telle puissance au profit de tel pays. Seule la défense des intérêts nationaux guide la politique étrangère des Etats qui se respectent. Ces intérêts nationaux commandent ils, pour l’heure, et s’agissant de l’Algérie, de s’orienter vers telle ou telle puissance ou tel groupe de pays étrangers ? La réponse à une telle question, qui n’est pas des plus simples, peut prendre des teintes et des nuances qui correspondent à une multitude d’hypothèses. Pour ma part, je considère que l’Algérie doit développer une diplomatie tous azimuts avec des axes d’efforts stratégiques particuliers.

 

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