Algérie: Cent milles morts après…

Cent mille morts après…

Farid Zemmouri, Afrique-Asie, Juillet-Aout 99

Dix ans et plus de cent mille morts après, l’armée algérienne a renoncé à ses fantasmes sécuritaires pour s’ouvrir à une solution politique au drame national qui secoue le pays. Après la trêve, l’amnistie. La paix sera encore longue à venir.

A peine éteints les lampions de la passation du pouvoir à Abdelaziz Bouteflika, Madani Mezrag, le chef de l’Armée islamique du salut (AIS) – tantôt niée par les autorités, tantôt vilipendée – a, depuis son repaire de Jijel, remis les pendules à l’heure. Pour rappeler dans une lettre au ton déférent à l’égard du nouveau chef de l’Etat qu’il est le signataire depuis près de deux ans d’une trêve négociée directement avec l’état-major de l’armée et qu’il attendait qu’une « couverture juridique et politique » lui soit enfin donnée pour passer à la phase suivante: la cessation définitive des hostilités. Cet « adieu aux armes » de l’AIS aurait d’ailleurs pu être signifié deux ans plus tôt si une fraction de l’armée ne s’était opposée à l’accord de cessez-le-feu, pesant de tout son poids pour que le président Liamine Zéroual le laisse lettre morte. On connaît la suite : alors que l’AIS exécutait sa part du contrat, contribuant notamment à débusquer les GIA et à les pourchasser, ces derniers, infiltrés par les services de sécurité, se livraient aux terribles massacres de l’été 1997 dans une totale impunité, à un jet de pierre des garnisons contraintes à l’immobilité. La suite, c’est aussi le règlement de comptes qui a suivi au sein du sérail militaire et qui a amené le départ précipité de Liamine Zéroual, deux ans avant la fin de son mandat. Une fin de règne finalement sans gloire, dont l’histoire reste à faire. Il reste à savoir en effet pourquoi Zéroual, arrivé au pouvoir avec la volonté d’engager un « dialogue sans exclusive » – pendant des mois ce fut son mot d’ordre favori – avec toute les forces politiques, s’est ravisé en cours de route, ouvrant la voie à une nouvelle et sanglante escalade militaire. Il reste à déterminer par ailleurs qui étaient les véritables commanditaires des massacres de l’été meurtrier de 1997. Si les événements se sont précipités prenant à contre-pied la plupart des journalistes et une grande partie de la classe politique, nombreux étaient ceux qui savaient – ou du moins s’en doutaient – que des contacts avaient été noués depuis plusieurs semaines par l’équipe de Bouteflika avec le chef de l’AIS ou ses représentants, aussi bien en Algérie même qu’à l’étranger. Avant d’accepter d’être adoubé par l’état-major, Bouteflika avait en effet pris soin de se faire briefer sur les termes exacts de l’accord passé par l’armée avec Madani Mezrag. Il n’a pas été long à trancher : la sortie de crise – si elle est réellement voulue par l’armée – résidait dans le respect loyal de la parole donnée et l’application scrupuleuse de l’accord signé. Il faut dire que la situation confinait chaque jour un peu plus à l’absurde : alors qu’une partie des médias et de la classe politique continuaient à nier l’évidence d’une trêve armée-AIS, le commun des mortels n’ignorait pas l’existence de cantonnements affectés par l’armée régulière aux anciens maquisards dans la région de Jijel et dans l’Algérois, dans l’attente du retour définitif à la paix. Le premier à révéler l’existence de ces cantonnements fut, il y a près d’un an, Demain l’Algérie, un hebdomadaire proche de l’ancien Premier ministre Mouloud Hamrouche, qui voulait abattre le mur d’hypocrisie entourant les tractations de l’armée régulière avec l’armée rebelle. Au cours de sa campagne électorale, fort du soutien des principaux décideurs de l’état-major, enfin revenus de leurs fantasmes sécuritaires, Bouteflika n’a cessé d’y faire allusion afin de préparer les esprits à une suite qu’il savait inéluctable. Son message de réconciliation s’adressait aussi bien aux électeurs qu’à ceux des « décideurs » qui seraient tentés de lui mettre des bâtons dans les roues. C’est aussi la raison pour laquelle les choses sont allées très vite. L’orchestration était parfaite : à la lettre de Mezrag a immédiatement répondu un commentaire autorisé de l’agence officielle de presse, reprenant les conclusions des contacts secrets entre le chef de l’AIS et les émissaires du nouveau président. Pour la première fois, l’échange était rendu public et la lettre de Madani Mezrag, s’achevant par son titre officiel d' »émir national de l’AIS », publiée intégralement. Le changement est évident si l’on se souvient de la bataille farouche menée par les « éradicateurs » de l’armée il y a deux ans pour empêcher la publication de l’accord de trêve signé par l’état-major avec l’AIS. Accord qui a été aussitôt travesti en « reddition » des maquisards. Sans encore dévoiler totalement ses batteries, Bouteflika fait dire qu’un projet de loi est en préparation prévoyant une amnistie, la libération des chefs islamiques (Abassi Madani et Ali Belhadj), la levée des restrictions pesant sur d’autres (Abdelkader Hachani, Ali Jeddi, Abdelkader Boukhamkhem, Othmane Aissani, qui ont joué un rôle discret mais efficace dans l’évolution actuelle) et le rétablissement dans leurs droits des militants islamiques qui n’auraient « pas de sang sur les mains ». Cette dernière formule, quelque peu absurde s’appliquant à une guerre civile larvée de dix ans, fait partie de la panoplie tendant à neutraliser les « éradicateurs » en retard d’un train, qui ont immédiatement crié au scandale. Ils ont ameuté le ban et l’arrière-ban pour tenter à nouveau de s’opposer au difficile cheminement vers une sortie de crise négociée. Signe d’une évolution politique à la tête de l’Etat : ils ne sont suivis que mollement par les journaux qui leur avaient jusqu’à présent apporté un soutien sans faille, jetant souvent de l’huile sur le feu et se transformant en formidable caisse de résonance de leurs revendications, somme toute minoritaires. En réalité, pour Abdelaziz Bouteflika, le plus urgent sera de réintégrer dans l’administration et la vie civile les milliers de militants et sympathisants du mouvement islamique dissous chassés de leur travail et emprisonnés en vertu de simples mesures administratives parfaitement arbitraires. En décidant de passer par le Parlement, il a voulu aussi faire prévaloir la transparence sur un sujet national grave et impliquer l’ensemble des partis dans sa démarche afin d’obtenir un consensus pour tourner enfin la page sanglante. La sincérité prévaudra- t-elle sur la ruse et les calculs politiciens ? Toute la question est là. Certains partis n’excluent pas la manouvre. Mais dans le schéma actuel, tel qu’il est « vendu » par les collaborateurs les plus proches du nouveau président, l’étape législative franchie, l’ensemble des partis politiques devraient être invités à un dialogue national sur l’avenir du pays. Ira-t-il jusque là ? Pourra-t-il triompher des réactions d’arrière-garde violentes qui mettraient à bas son projet de réconciliation ? Ces réactions pourraient venir aussi bien des GIA, dont tous les éléments n’ont pas encore été maîtrisés – même si l’AIS s’est engagée à donner un coup de main à l’armée régulière pour les débusquer jusqu’à dernier – mais aussi de quelques « soldats perdus » tentant le tout pour le tout pour faire obstacle à une évolution qu’ils ne souhaitent pas. Les fins de guerres civiles ont donné lieu à ces sursauts de désespoir qui, sans arrêter l’histoire, peuvent faire beaucoup de mal. Il ne fait aucun doute non plus que la perte du « fonds de commerce » islamique risque de gêner les parrains de la mafia politico-financière qui en avaient fait une bien commode couverture pour se livrer aux pires exactions contre leurs adversaires. Rétabli dans ses fonctions à la tête de l’Organisation des enfants de Chouhada (orphelins de la guerre d’indépendance) – après en avoir été écarté par l’ancien staff présidentiel, Mohammed Bensaid vient de le rappeler opportunément : le « fonds de commerce » islamique a fort bien profité à ces parrains. La recrudescence des attaques et des assassinats juste après la révélation d’un accord imminent entre l’AIS et l’Etat n’est pas de bon augure. L’espoir d’une paix prochaine et durable reste donc fragile. En prenant la barre, Bouteflika n’a pas caché dans son premier discours officiel de près de deux heures que son diagnostic est très réservé et que l’état des lieux est catastrophique. A l’index : l’incompétence, la médiocrité de l’encadrement, la déliquescence de l’Etat, le clientélisme, les privilèges inconsidérés, les passe-droits, l’abus d’autorité, le détournement des ressources collectives. L’économie « de bazar », la justice à la dérive, l’école malade, les inégalités sociales : rien n’a été épargné aux Algériens de la description du funeste héritage. S’agissant de l’économie, il a conforté son option en faveur d’un passage rapide à l’économie de marché par « l’engagement scrupuleux d’apporter toutes les garanties et facilités aux investisseurs étrangers », pour aider au relèvement de l’économie nationale – trois millions de chômeurs au moins, plus de la moitié de la population au seuil de la pauvreté, crise du logement, déficits de tous ordres et menace d’un nouveau rééchelonnement de la dette extérieure. Sa vigoureuse condamnation de l’économie « de bazar » a d’ailleurs provoqué une riposte immédiate de ce qu’on appelle par dérision en Algérie le lobby « import/import », à la tête d’activités commerciales fort lucratives et échappant à tout contrôle, dans le médicament, les denrées alimentaires et les produits de grande consommation. Formé d’officiers supérieurs à la retraite – sous la couverture de leurs collègues d’active – ce lobby a brusquement remis sur la table un dossier de corruption vieux de dix ans dans lequel plusieurs des « compagnons de route » de Bouteflika avaient été cités, notamment le général Larbi Belkheir, un de ses proches conseillers. C’est le dossier Omar Yahia, homme d’affaires véreux d’origine libyenne qui avait ses entrées à Alger sous la présidence de Chadli Bendjédid et qui aurait « arrosé » beaucoup de monde à l’occasion de la négociation du contrat du gazoduc algéro-italien, passant à travers la Tunisie. L’ancien P-dg de l’Eni italienne, pris dans les rets de l’opération, avait cassé le morceau avant de mourir (officiellement il s’est suicidé, mais de fortes présomptions indiquent qu’il a été liquidé). Depuis, l’enquête réclamée par l’Algérie n’a pas avancé et l’affaire s’est peu à peu enlisée. Bien malin celui qui saura si elle sera un jour déterrée. Mais en agitant ce dossier, le lobby a voulu adresser un message : « Nous avons des cartes en main et nous n’accepterons pas une limitation de nos privilèges. » Le bras de fer est engagé. Le rétablissement de l’Etat dans son rôle de régulation ne sera pas une promenade de santé pour le nouveau président ! Mais Abdelaziz Bouteflika compte-t-il traiter seul les chantiers dont il a annoncé l’ouverture, ou souhaite- t-il coopérer avec l’opposition dans le cadre d’un multipartisme bien compris ? Les avis sont partagés. Si le discours à destination de l’étranger est plutôt rassurant sur sa volonté de maintenir et de consolider le pluralisme, le discours interne est moins tranché. Son obstination à « omettre » de faire référence à l’opposition ne laisse aucun doute sur son penchant naturel aux solutions autoritaires – conformément à une culture politique qu’il partage avec les vétérans de la lutte de libération nationale. Déjà, la télévision et la radio officielle se sont remises à l’ancienne école, donnant lecture intégrale des messages du Président et faisant état de ses moindres faits et gestes dès l’ouverture du journal, sans aucune hiérarchie de l’information. Les craintes de verrouillage politique vont crescendo. Elles émanent des journalistes, des universitaires et de l’ensemble des acteurs de la société civile qui ont la désagréable impression d’assister à un mauvais remake des années de plomb. L’état de grâce risque de ne pas durer longtemps.

 

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