Une visite qui rapporte gros

Une visite qui rapporte gros

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 3 décembre 2007

Nicolas Sarkozy arrive à Alger en position de force. Une situation inespérée pour lui il y a une semaine.

Nicolas Sarkozy a réussi ce qu’aucun homme politique français n’avait réussi avant lui : pousser l’Algérie à lui présenter ses excuses, et à se réclamer de son amitié. C’est le curieux résultat d’une fin de semaine agitée, couronnée par un ballet nettement mieux maîtrisé du côté français que du côté algérien. Car si le système français a fait preuve d’une rare maîtrise, et d’une efficacité redoutable, durant ces semaines qui ont précédé la visite du chef de l’Etat français à Alger, du côté algérien, à l’inverse, l’amateurisme a prévalu, au point de fragiliser des positions qui, au départ, ressemblaient à des forteresses.

Au départ, en effet, l’image était simple. Nicolas Sarkozy est un homme de la droite « décomplexée », celle qui assume son passé colonial, celle qui tient à l’égard de l’Afrique des propos scandaleux, celle qui nettoie les banlieues peuplées de Noirs et d’Arabes au karcher. Sarkozy soutient Israël, et s’aligne sur le Maroc dans le conflit du Sahara Occidental. Avec tous ces handicaps, il se présente à Alger en position de demandeur, notamment pour trouver des marchés au profit des entreprises françaises et leur ouvrir l’immense marché algérien de l’énergie.

En face, il a un pays dont la mémoire porte la blessure profonde de la tragédie coloniale. C’est aussi un pays qui vient de sortir d’une douloureuse épreuve, et qui dispose de réserves financières suffisantes pour lui permettre de se passer de l’aumône internationale.

Il a suffi de quelques phrases du ministre des Moudjahidine pour retourner complètement cette situation, et faire de Nicolas Sarkozy une victime, à laquelle rien ne peut être refusé. On lui déroule le tapis rouge, on écoutera gravement ses paroles, on suivra attentivement son périple, et plus personne n’osera désormais parler sans craindre de faire une nouvelle bourde qui fragilisera davantage la position algérienne. Dès lors, Nicolas Sarkozy, qui était attendu au tournant d’Alger, débarque en conquérant.

Pendant qu’on continuait à bafouiller à Alger pour savoir si le ministre des Moudjahidine a réellement tenu ces propos qualifiés d’antisémites, et si ses déclarations constituaient un point de vue personnel ou entraient dans le cadre de luttes de pouvoir en Algérie, l’appareil politico-diplomatique français continuait, lui, de faire une démonstration d’une parfaite maîtrise de la situation. Alors que Nicolas Sarkozy tenait des propos d’apaisement, c’est Jean-Marc Ayrault, chef du groupe parlementaire du principal parti d’opposition, le parti socialiste, qui prenait le relais pour lancer l’idée d’annuler la visite de Sarkozy à Alger. Une manière comme une autre de maintenir la pression et de renforcer la position française.

Pour l’Algérie, le bilan est affligeant. La victoire est loin, et la défaite se transforme en déroute. Une position très solide est devenue extrêmement vulnérable, à cause de graves dysfonctionnements politiques. Un gouvernement, supposé diriger l’Algérie, n’arrive pas à définir une politique envers son principal partenaire étranger, ni à l’appliquer de manière cohérente. Les responsables les plus concernés par des sujets très sensibles, tiennent des propos contradictoires. Et ils projettent, cette fois-ci, leur incohérence traditionnelle au niveau externe.

Ces erreurs apparaissent d’autant plus graves que l’Algérie avait tout le temps de se préparer à la visite de Nicolas Sarkozy et, à défaut d’en tirer le meilleur profit, en éviter les pièges. Les relations avec la France ont basculé sur le terrain passionnel depuis la fameuse loi du 23 février, qui a débouché sur l’abandon de l’idée d’un traité d’amitié. C’était suffisant pour pousser les dirigeants algériens à préparer sérieusement le dossier, et définir une ligne de conduite susceptible de préserver les intérêts du pays. Non seulement il n’en fut rien, mais les dirigeants algériens se sont comportés comme s’ils ne savaient pas qui étaient leurs interlocuteurs, et que la seule vision possible de l’histoire était la leur.

Car après tout, la France est un pays souverain. Elle a le droit de considérer les généraux Bugeaud, Bigeard, Pélissier et Aussarès comme des héros. Elle a le droit de dire que la gégène et la torture sont des actes de bravoure. Elle a le droit de considérer comme des actes de civilisation le vol de tout un pays, et la transformation de ses habitants en sous-hommes. Elle peut même dire que la répression, qui a fait des centaines de milliers de morts contre des militants aspirant à la liberté, constitue « des événements » et non une guerre.

Si la France, du moins la France officielle, décide de lire l’histoire de cette manière, c’est la France qui a un problème. Pas l’Algérie. Car, l’Algérie a déjà donné son point de vue sur la colonisation. Elle a mené une guerre meurtrière de sept ans et demi pour y mettre fin, ce qui se passe de tout commentaire.

C’est à la France donc de regarder son histoire en face, de l’évaluer, si elle veut faire siennes des valeurs comme liberté et égalité. Au mieux, les Algériens peuvent faire appel à la conscience française. Mais il semble superflu d’exiger des excuses si le partenaire d’en face se glorifie de ces actes. Ceci révèle d’ailleurs une autre maladresse algérienne, celle qui consiste à exiger de la France des excuses. Car si la France est convaincue que la colonisation est une oeuvre civilisatrice, elle ne peut naturellement faire preuve de la moindre repentance. On s’excuse pour une faute, pas pour un acte de civilisation.

Par ailleurs, cette manière d’aborder les relations algéro-françaises occulte un aspect fondamental, ce qui lèse considérablement les intérêts algériens. En effet, pendant que la partie algérienne disserte sur le passé et suppute sur les lobbies auxquels appartiendrait Nicolas Sarkozy, la partie française, elle, prépare les dossiers, prévoit les contrats et met en place les mécanismes qui lui permettent de tirer le maximum de ce que peut offrir l’Algérie. D’ores et déjà, il est question de contrats pour cinq milliards d’euros. Nicolas Sarkozy rapporte ainsi à la France 2,5 milliards de dollars par journée de visite à l’étranger. A ce tarif, Sarkozy est prêt à payer le ministre des Moudjahidine pour une autre salve de propos racistes.