Le tout sécuritaire tue la sécurité

Le tout sécuritaire tue la sécurité

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 12 juin 2008

Transactions immobilières, surveillance des examens :
les services de sécurité s’occupent de tout.
De tout, sauf de l’essentiel.

En une semaine, les services de sécurité se sont vus confier deux nouvelles missions. Ils ont eu à contrôler la régularité de l’examen du baccalauréat, et ils seront bientôt chargés de superviser les transactions immobilières et celles portant sur les véhicules. Des décisions officielles ont été prises en ce sens, et des projets très avancés ont été annoncés pour légaliser ces actions qui apparaissent a priori très dissemblables, mais qui relèvent de la même nature : elles poussent jusqu’à l’absurde cette tendance visant à se décharger de tout sur les services de sécurité, qui tirent profit de cette aubaine, quand ils ne l’encouragent pas, car cela leur permet d’élargir leur pouvoir au-delà de ce que permettent la Constitution et la loi.

Le ministre de l’Education, M. Abou Bakr Benbouzid, a lui-même annoncé que son ministère avait requis, dans la plus grande discrétion, la présence de policiers parmi les surveillants du baccalauréat. Leur présence a lieu à l’insu de l’encadrement de l’établissement, et a pour but d’empêcher toute fraude durant les épreuves, selon le ministre, qui présente la décision comme une mesure supplémentaire destinée à garantir l’honnêteté de l’épreuve. Au passage, M. Benbouzid disqualifie l’encadrement de l’Education, et jette la suspicion sur tout le personnel du secteur. Ceux qui ont à charge d’assurer l’éducation et la formation des enfants d’Algérie ne seraient donc ni dignes, ni assez fiables pour assurer la régularité d’un examen académique. Il faut donc confier cette mission aux services de sécurité. Une méthode qui permet au ministre d’atteindre deux objectifs à la fois : d’une part, il se protège, en cas de problème ; d’autre part, il renouvelle son allégeance au pouvoir, le vrai, à qui il décide de s’en remettre à l’avance.

Il n’est ni le premier, ni le seul à le faire. C’est même une pratique tellement répandue qu’elle en est devenue le mode de gestion le plus courant. Il n’y a rien de surprenant dans les dérives de cette semaine. Les services de sécurité gèrent déjà les élections, l’administration, l’agrément des partis, des associations et des journaux, alors que la loi ne leur accorde qu’un pouvoir limité dans tous ces domaines. Mais pourquoi charger des policiers de surveiller un examen si les enseignants ont failli ? Pourquoi considère-t-on que la présence de policiers est une garantie de régularité d’un examen, si des enseignants ne peuvent l’assurer ? En quoi des policiers seraient-ils meilleurs que des enseignants pour encadrer un examen ? La Sûreté nationale n’a-t-elle pas été contrainte d’aller à l’annulation d’un concours interne, précisément à cause de fuites et de trafic d’influence ayant conclu à l’impossibilité d’en assurer l’honnêteté ? Une semaine avant le baccalauréat, des informations ont fait état de l’implication prochaine des services de sécurité dans toute transaction immobilière. Il ne s’agit pas seulement d’informer les services de sécurité en cas de vente ou de location d’un bien immobilier, mais de l’obligation d’engager les démarches auprès des services de sécurité avant même l’établissement des actes légaux devant notaire. Selon les informations disponibles, le ministère du Commerce prépare un projet de décret en ce sens, à la demande du ministère de l’Intérieur, l’objectif étant de lutter contre le terrorisme qui a recours à des planques achetées ou louées avec l’argent du racket.

Dans le même esprit, les transactions sur les véhicules automobiles seront, elles aussi, soumises aux mêmes règles. Vendeur et acheteur se présenteront d’abord au commissariat pour prouver leur identité avant d’engager les procédures traditionnelles, selon une procédure actuellement en préparation. Cette procédure sera-t-elle étendue aux motos, ou aux tracteurs, si un engin est utilisé dans un attentat ? Mais au-delà, jusqu’où ira-t-on avant de se rendre compte de l’absurdité de telles démarches ? Quelqu’un finira-t-il un jour par remarquer que cette tendance à tout « sécuriser » finit par tuer toute sécurité ? L’Algérie continue de fonctionner comme si l’expérience de l’ex-URSS n’avait jamais eu lieu. L’omniprésence des services de sécurité finit par étouffer tout le pays. Elle détruit son économie, pervertit ses structures politiques et ses institutions, et déstructure la société, sans pour autant parvenir à assurer la sécurité. En un mot comme en cent, l’Etat bureaucratique et policier a prouvé son échec. Seule l’Algérie ne s’en est pas encore rendue compte et continue d’opérer comme aux premiers temps de la guerre froide.