Droit de réponse de Abdelkader Tigha à M. le Directeur de la rédaction du journal « Liberté »

Droit de réponse de Abdelkader Tigha à M. le Directeur de la rédaction du journal « Liberté »

Abdelkader Tigha, Pays-Bas, jeudi 23 mars 2006
www.algeria-watch.org/fr/article/tribune/tigha_droit_reponse_liberte.htm

Cher Monsieur,

Suite à l’article paru dans vos éditions du 23 mars 2006 (« Enlèvement et assassinat des moines de Tibhirine : les contradictions du sergent-chef Tigha », article courageusement non signé), je vous adresse le droit de réponse suivant, que je vous demande de publier sous peine de poursuites, afin de rectifier auprès de vos lecteurs les fausses informations qu’il contient. Loin d’informer sur la réalité des pratiques des services secrets algériens, votre article, publié à quelques jours du dixième anniversaire de l’enlèvement des moines de Tibhirine, ne vise qu’à couvrir les pratiques du DRS, tout en portant gravement atteinte à mon honneur et à ma considération.

Je vous informe encore une fois – comme je l’ai fait déjà auprès de plusieurs de vos confrères journalistes en Algérie – que, lorsque j’ai quitté le pays le 8 décembre 1999, j’étais en possession d’un ordre de mission valable signé par le chef du Centre Antar à Hydra. J’ai aussi abandonné mon véhicule de service de marque Renault 4 en bas de l’immeuble où j’habitais, à Blida ville.

J’ai donc quitté l’Algérie alors que j’étais en activité et que je n’avais aucun démêlé avec la justice ni avec quiconque. J’ai bien été accusé de « dénigrement » de mes chefs, mais c’était dans un rapport interne et confidentiel adressé en 1997 au général Smaïn Lamari (adjoint du général Toufik à la tête du DRS) par mon chef, le colonel Djebbar Mehenna (le chef du CTRI de Blida), dans lequel il m’a accusé de « dénigrement du service », « divulgation de secrets professionnels » et « atteinte a la Sûreté de l’État ». L’unique raison de ces accusations était qu’un journaliste du « Soir d’Algérie » avait voulu me rencontrer. Il est donc clair que la source de vos « informations » ne peut être qu’un officier du DRS ayant accès au dossier qui a été monté contre moi.

Concernant ma prétendue traduction « à trois reprises devant le tribunal militaire de Blida pour trafic de véhicules, dénigrement et calomnie à l’égard de [mes] supérieurs et aussi pour menaces proférées à l’encontre du chef de sûreté et du procureur de la République de Blida », il s’agit d’un mensonge pur et simple.
Je n’ai été traduit devant un tribunal qu’une seule fois, pour de toutes autres raisons, dans les circonstances suivantes : après l’assassinat par le GIA de mon frère Nacer, policier à Boufarik, au début de l’année 1993, j’ai quitté mon poste pour aller chez moi. En fait, j’étais tellement désespéré que j’ai refusé de rejoindre mon unité après maintes convocations. Un message de recherche pour désertion a été diffusé par mon service. La Gendarmerie nationale de mon lieu de résidence m’a alors conseillé de rejoindre mon unité, faute de quoi je serais arrêté. De retour à mon unité, j’ai été présenté devant le tribunal militaire de Blida et j’ai été condamné à un mois avec sursis pour « désertion à l’intérieur du pays » (suite à quoi j’ai été intégré au CTRI de Blida). Ce fut la première et unique fois où j’ai comparu devant un tribunal algérien. Contrairement à ce que vous avez écrit, je n’ai donc jamais connu de poursuites pour un quelconque délit de droit commun, et je vous mets au défi de prouver le contraire. Vous n’êtes pas sans ignorer que le règlement militaire stipule que tout militaire impliqué dans des affaires de droit commun ou des crimes est radié automatiquement des rangs de l’armée, ce qui n’a pas été mon cas. Je vous le rappelle encore une fois : j’ai quitté volontairement le service fin 1999, alors que j’étais en poste au CPO (Centre principal des opérations) à Hydra.

S’agissant des deux professeurs disparus en 1994, soi-disant affiliés au GIA et dont vous n’avez pas le courage de mentionner les noms, j’ai effectivement établi, dans une enquête effectuée à la demande de mes chefs, qu’ils ont été arrêtés, torturés et exécutés par certains membres du Service de police judiciaire, dont j’ai donné les noms (ce qui m’a valu la colère de mes chefs). Je me demande pourquoi, si vous mettez cela en doute, vous n’avez pas demandé vous-même où ils se trouvent au colonel (devenu depuis général) Djebbar Mehenna, l’ex-chef du CTRI de Blida. Je peux vous donner leurs noms pour vous faciliter la tâche. Il s’agit de Mohammed Rosli et de Mohammed Boularas, deux professeurs à l’Université de Soumaâ (Blida), respectivement originaires de Hussein-Dey et Larbaâ. J’espère que votre journal publiera les résultats de son enquête dans un futur proche.

Concernant les prétendues « menaces [que j’aurais] proférées à l’encontre du chef de sûreté et du procureur de la République de Blida », je suis vraiment étonné qu’un petit sergent-chef de l’Armée, comme vous le signalez dans votre article, aurait pu menacer deux responsables de haut rang en Algérie même et pouvait sortir vivant du pays. C’est une absurdité évidente. La simple vérité, c’est qu’ils savaient que je détenais des informations précises et documentées sur les délits et les crimes (détournements de biens de l’État, escroqueries, exécutions sommaires, etc.) commis par les responsables officiels de Blida (le chef du CTRI, le chef de la gendarmerie, le chef de la Police, le wali et le procureur). Est-ce que vous appelez cela des menaces ? Ils avaient tout simplement peur, car je connaissais beaucoup de choses susceptibles de les voir un jour déférés devant une instance internationale de justice.

Concernant « le refus du Haut Commissariat à l’ONU pour les réfugiés à Bangkok de [m’] accorder le statut de réfugié, [me] soupçonnant d’avoir commis des crimes contre l’humanité en Algérie », ce refus est bien réel, mais j’en ai formellement contesté les motivations. Le UNHCR n’a pris sa décision qu’après une unique et très brève audition à Bangkok en février 2001, par un officier de nationalité française dont je conteste l’objectivité et l’indépendance. Je lui ai révélé les atteintes aux droits humains, les exécutions sommaires et les tortures perpétrées par mes chefs du DRS, et il m’a reproché ma connaissance de ces faits. Mais la justice néerlandaise – institution qui, comme vous le savez sans doute, est indépende dans ce pays – a considéré comme nulle la décision de l’UNHCR.

Vous dites dans votre article que, si j’ai accusé « les services de sécurité algériens d’être derrière l’enlèvement des sept moines de Tibhirine » dans le quotidien français « Libération » le 23 décembre 2002, c’était pour « provoquer une réponse favorable de la part du HCR » à mon dossier en appel auprès de cette institution. Mais c’est là un autre mensonge : je n’ai fait que dire ce que je savais, sur la responsabilité directe de mes chefs dans ce drame, au correspondant de « Libération » qui m’avait alors interviewé. Et je ne suis pas surpris que votre article tente ainsi de discréditer mon témoignage, alors que l’actualité médiatique du dixième anniversaire de l’enlèvement des moines de Tibhirine par les « islamistes du DRS » (qui sera suivi de leur assassinat) amène la presse française à s’intéresser aux circonstances exactes de cette affaire. Pour les chefs du DRS, que je connais bien, mon témoignage est dangereux, et je suis convaincu que c’est pour cette raison qu’ils vous ont demandé de publier cet article signé anonymement par la « rédaction de Liberté », ce qui prouve bien votre inféodation.

En lisant cet article qui vise uniquement ma propre personne, on comprend mieux que votre journal n’est pas sorti de sa mission habituelle, qui n’est autre que celle de défendre le régime des généraux, alors même que plusieurs de vos confrères journalistes sont envoyés dans les prisons pour occuper les places des terroristes récemment libérés. Quelle honte pour cette presse algérienne qui est au service des plus forts !

Meilleures salutations.

Abdelkader Tigha.