Le terrorisme contre les peuples

Bush et Ben Laden, Salafisme djihadiste et néo-conservatisme

Le terrorisme contre les peuples

Saïd Mekki, Algérie News, 11 septembre 2008

Le contrat passé le 11 septembre 2001 sur la mort de milliers de victimes innocentes entre l’étrange organisation Al Qaida d’inspiration wahhabite et les néoconservateurs américains est le référent historique d’une évidente reconfiguration des rapports mondiaux.

La « guerre au terrorisme » est aujourd’hui et depuis cette date l’un des facteurs déterminant des relations internationales. La destruction des tours jumelles a provoqué une onde de choc d’une formidable amplitude dans l’opinion internationale et a permis à l’administration de George W. Bush et à ses alliés notamment occidentaux de mener une politique entièrement fondée sur la guerre planétaire au terrorisme. Sept ans après des attentats extraordinairement spectaculaires et d’une brutalité inouïe, les fumées et les nuages de poussières provoqués par l’effondrement des immeubles du World Trade Center de New-York continuent de masquer la réalité d’une entreprise stratégique pluridimensionnelle dont le terrorisme est le prétexte sans cesse mis en avant.
Al Qaida, « La Base », dont le nom lui-même à une signification opportunément générique, est présentée comme une organisation très peu structurée se réclamant du salafisme, une interprétation figée et médiévale de l’Islam. Al Qaida, dirigée par un binôme composé d’un leader « charismatique », le saoudien Oussama Ben Laden et d’un improbable théoricien, le médecin égyptien Ayman Ezawihiri, aurait pris racine en Afghanistan et dans les zones tribales du Waziristân pakistanais à la faveur de la guerre contre l’armée soviétique dans les années quatre-vingt. Cette structure protoplasmique regroupant des volontaires arabes est bien connue de la CIA qui a contribué à en former les cadres aux temps de l’affrontement indirect avec l’URSS. Inlassablement traquée par toutes les polices du monde, Al Qaida se voit néanmoins attribuer des capacités intactes de nuisance à travers le monde et est immanquablement associée à tous les ennemis des Etats-Unis. Hier instruments dociles au service de l’administration américaine, ces supplétifs perdus dans le terrorisme sont devenus un épouvantail tout aussi utile. C’est ainsi que l’invasion de l’Irak a été justifiée, entre autres affabulations, par de prétendus liens entre le régime baathiste laïque de Saddam Hussein et la nébuleuse islamiste. Aujourd’hui, c’est au tour de l’Iran, contre toute évidence, d’être présenté comme un allié de cette organisation.

Régression des libertés en Occident

Le fait est souvent passé sous silence mais la guerre contre la terreur a d’abord permis une régression inédite des libertés dans les démocraties occidentales. Le « Patriot Act » aux Etats-Unis et les diverses lois sur la sécurité nationale à travers le monde se traduisent par le contrôle intrusif de toutes les activités sociales et politiques, même celles qui n’ont strictement aucune relation avec l’islam politique et ses déclinaisons terroristes. Le discours essentialiste, souvent d’inspiration théologique, des dirigeants néoconservateurs permet grâce à la sophistication des moyens de propagande d’offrir un ennemi aisément détestable à une opinion chez laquelle on cultive la peur. Le nihilisme islamisant confus et largement incohérent d’Al Qaida a fourni le prétexte idéal pour les théoriciens sionistes de la guerre des civilisations de présenter le monde arabe et musulman comme une totalité essentiellement agressive et obscurantiste.
Mais par dessus tout, la répression du salafisme djihadiste, élargie à toute les autres formes d’opposition non violentes, dans les pays arabes s’est traduite par le renforcement et la légitimation internationale de régimes liberticides. Les dimensions sociopolitiques des luttes des peuples arabes sont tues ou niées au profit des lectures théologisantes de néo-orientalistes en service commandé. Les objectifs « politiques » que s’attribuent les dirigeants d’Al Qaida à travers leurs déclarations se caractérisent par l’inconsistance passéiste et l’indigence analytique. Ils sont cependant calibrés pour susciter des réactions émotionnelles au détriment de l’analyse politique. En déclarant la guerre au monde entier et en représentant la violence aveugle comme le moyen de triompher des ennemis réels ou supposés de leur conception réductrice de l’Islam, les leaders d’Al Qaida cherchent à puiser dans l’immense réservoir de désespoir d’une jeunesse arabe laissée à l’abandon et écrasée par les dictatures. En ce sens, la matrice de la violence est fertile, en permanence nourrie par l’arbitraire et la corruption des régimes. Mais en dépit de tous les efforts, les peuples restent largement indifférents à la guerre psychologique convergente des salafistes et des tenants de la guerre des civilisations.

A qui profite le crime ?

A qui donc le crime du 11 septembre 2001 profite-t-il? Certainement pas à la libération des peuples arabes et encore moins à la défense de l’Islam pris en otage par des pseudo-théoriciens dont l’inculture est absolument vertigineuse. Au contraire même, ce sont ces peuples et leur religion qui sont victimes d’une privation accentuée des libertés et d’une répression permanente. Les grands bénéficiaires de la violence djihadiste sont bien ceux à qui elle a permis un redéploiement militaire à l’échelon de tout l’arc arabe. La mainmise directe sur les ressources énergétiques, la réhabilitation des régimes autoritaires et la consolidation des positions israéliennes sont les indéniables résultats d’une conception criminelle de l’action politique.
Certains observateurs ont cru voir dans les attentats du 11 septembre la mise en œuvre d’une conspiration voulue par des milieux américains, à la confluence des services spéciaux et du grand capital, dans le but de mener à bien sans entraves une politique belliqueuse destinée à conforter la position hégémonique des Etats-Unis. Il ne fait guère de doute que de nombreuses zones d’ombres caractérisent encore les tenants et aboutissants de cette campagne d’attentats. Ce qui est avéré, en revanche, c’est qu’ils ont parfaitement servi la cause impériale de l’extrême-droite américaine. Pour le groupe néoconservateur de Washington composé de militants fanatiques – notamment les Dick Cheney, Norman Podohertz, Richard Perle, Douglas Feith, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz pour citer les plus notoires – qui influe décisivement sur la politique internationale des Etats-Unis, Al Qaida est le plus précieux des alliés objectifs. Pour les peuples arabes en lutte pour les libertés et la justice, les salafistes djihadistes et les néoconservateurs sont les deux faces de la même médaille tyrannique et meurtrière.