Strabisme politique

STRABISME POLITIQUE

par K. Selim, Le Quotidien d’oran, 31 mars 2011

Bachar Al-Assad a brillamment raté son oral. Pour de nombreux Syriens qui ne doutent pas que leur pays est une cible de choix pour les Occidentaux et Israël, le président n’a pas saisi la gravité de la situation. Evoquer un complot politique – même si l’hypothèse n’a rien de farfelu – alors que les Syriens sont demandeurs de citoyenneté, était la maladresse à ne pas faire. Le jeune président syrien n’a pas su l’éviter. Pas plus qu’il n’a instruit des députés flagorneurs d’éviter les scènes ridicules, et d’un autre âge, de déclamation d’allégeance et d’amour éternel à sa personne.

L’intervention du président syrien devant le Parlement hier n’était pas à la hauteur. Bachar Al-Assad a, bien entendu, pris les devants en indiquant que ses annonces vont être qualifiées d’insuffisantes. Et de fait, elles étaient bien insuffisantes. Et même en allant dans la logique de ceux qui envisagent le pire, c’est-à-dire une entreprise contre l’unité du pays, la qualité de la réponse apportée n’est pas à la hauteur. Face à la menace externe, le verrouillage politique, synonyme d’exclusion, est la plus mauvaise des réponses.

Hier, dans le journal Essafir, la militante Nahla Chahal posait ouvertement la question : le régime syrien qui dispose, contrairement par exemple au régime de Moubarak, de l’atout de ses positions politiques justes à l’égard d’Israël et des Etats-Unis, saura-t-il les investir en démocratisant le pays ? Ou bien dilapidera-t-il cet atout dans la préservation d’un système autoritaire et corrompu qui n’a pas d’avenir ?

Le discours de Bachar Al-Assad n’est malheureusement pas un indicateur que l’atout va être utilisé dans la logique d’un changement vertueux. Si le moment est «exceptionnel», pour reprendre le président syrien, sa réponse ne l’a pas été. C’est un discours lénifiant où l’on affirme l’importance de la réforme mais où aucune réforme n’est annoncée. Parler de «conspiration» est totalement déplacé. Comme si les Syriens ne pouvaient pas partager les aspirations à la liberté et à la citoyenneté qui s’expriment dans un monde arabe en état de saturation autoritaire !

Certains pensaient que la jeunesse de Bachar Al-Assad lui permettrait de saisir, contrairement aux gérontes au pouvoir dans d’autres pays, que l’immobilisme est une menace lourde. Le discours d’hier, en dépit de la décontraction de son auteur, était celui d’un vieux conservateur.

Bien entendu, il concède que tous ceux qui ont manifesté n’étaient pas des séditieux, mais l’accusation de sédition est clairement énoncée. Il lui a manqué la lucidité qui aurait commandé une main tendue aux Syriens qui ne supportent plus l’étouffement politico-policier au nom de la sécurité nationale menacée. Il a manqué le constat que cette absence de liberté et l’exclusion qui en est le corollaire sont de très graves menaces à la sécurité nationale.

Au lieu de la remise en cause d’un système qui peut se faire en bon ordre, le président syrien a donné, sous des dehors débonnaires, l’image d’un homme qui se braque. Cet ophtalmologiste de métier semble, hélas, souffrir de strabisme (politique) permanent. Le régime voit double. Et comme pour les malades de strabisme, le cerveau choisit de ne pas voir l’image donnée par l’un des yeux. Ce qui, lit-on dans Wikipédia, entraîne une «perte de la vision binoculaire et du sens du relief». Et, bien entendu, quand le traitement n’est pas rapide, la perte de vision devient définitive.

Oui, il faut vraiment s’inquiéter désormais pour la Syrie, dès lors que le pouvoir montre un si grand manque de discernement.