Rym, une histoire algéro-française

Rym, une histoire algéro-française

Docteur Mohamed-Larbi Aït Cheikh, Algeria-Watch, 3 décembre 2007

La petite Rym S*. est née en Algérie très prématurément. A l’âge de 10 mois, ses parents s’inquiètent du fait qu’un des yeux de leur fille leur parait beaucoup plus petit que l’autre.

Ils décident de consulter un ophtalmologue à Alger. Le diagnostic tombe : Rym est aveugle de l’œil droit et l’œil gauche ne voit que faiblement.

Rym présente une maladie sévère de la rétine, conséquence de l’oxygénothérapie prolongée dont elle a eu besoin à la naissance du fait de sa prématurité.

Une intervention chirurgicale est conseillée à la famille pour tenter d’améliorer la vision de l’œil gauche. Cette opération ne pouvant être réalisée en Algérie selon l’ophtalmologue consulté, une prise en charge pour un hôpital parisien renommé est sollicitée et obtenue.

A Paris, l’ophtalmologue confirme le diagnostic de son collègue algérois : il s’agit bien d’une rétinopathie sévère bilatérale. L’enfant est programmée pour une intervention chirurgicale.

Le nourrisson et sa famille sont reçus par l’anesthésiste mais ne bénéficient pas d’une consultation préopératoire avec le chirurgien. L’obligation d’information concernant les modalités du geste opératoire, de ses risques et de ses limites, n’est donc pas respectée.

L’hospitalisation de la petite Rym est prévue la veille de l’intervention.

Mais à quelques jours de cette date, changement de programme : il est demandé à la famille de se présenter avec leur enfant à jeun à sept heures trente du matin le jour même de l’intervention. Le jour dit, la petite Rym est réveillée à 6 heures du matin, le domicile d’hébergement des parents étant éloigné de l’hôpital et la circulation rendue difficile par la grève des transports.

A l’heure convenue les parents et Rym sont dans le service, une chambre leur est attribuée. L’attente sera longue, sans aucune information de la part du personnel soignant. A 13 heures, ne pouvant plus calmer leur enfant affamée (le dernier biberon remontait à minuit), et constatant que des patients arrivés plus tard sont opérés avant leur fille, les parents passablement énervés réclament des explications. Ce n’est qu’à quatorze heures trente que la petite entre finalement au bloc opératoire.

Deux heures plus tard, l’enfant revient dans sa chambre. Les parents constatent l’absence de pansement sur le visage de la petite Rym. Ils demandent aux infirmières si l’opération a bien eu lieu. La seule réponse qu’ils obtiendront sera laconique : « Attendez le médecin, nous ne savons rien. »

Deux heures plus tard, le chirurgien finit par passer en coup de vent, dans le couloir et en trois minutes ce médecin annonce aux parents abasourdis et épuisés : « Je suis désolé, ce n’est pas opérable. L’œil droit est perdu comme vous le savez, et je n’ai pas voulu intervenir sur l’œil gauche, au risque d’aggraver la situation. Votre fille restera malvoyante. »

Sur ces mots et sans plus de façons, la famille est plantée là, anéantie. En guise de compte rendu opératoire, il est remis aux parents un feuille volante sur laquelle sont notés à la hâte un schéma des rétines et une conclusion lapidaire en bas de page : « rétinopathie bilatérale sévère – abstention »

Les parents demandent à voir le chef de service : ils ne seront jamais reçus.

Connaissant des médecins algériens établis en France, les parents de Rym consultent à leurs frais un chef de service ayant une grande expérience de la rétinopathie des prématurés dans un autre hôpital public. Le médecin reçoit longuement la famille et confirme qu’il serait dangereux d’opérer l’œil gauche, mais qu’une intervention chirurgicale sur l’œil droit – considéré initialement comme perdu – pourrait lui faire recouvrer une vision d’au moins 10% !

Le chirurgien est disposé à opérer la petite fille mais son programme opératoire est bloqué jusqu’à la mi–janvier 2008.

Le visa de la maman de Rym expire le 8 décembre. Elle va essayer de le faire prolonger à la préfecture de Paris à l’aide du rendez-vous opératoire obtenu. De son coté, le père à l’aide du même document va tenter d’obtenir que la prise en charge algérienne soit étendue au nouvel hôpital.

Cette histoire suscite quelques interrogations :

La façon dont l’enfant et sa famille ont été traités dans ce service renommé de la capitale française laisse perplexe : en aurait-il été de même avec des patients « de souche » ? De toute évidence, les parents de la petite Rym sont des gens de condition modeste originaires d’un petit village de l’Algérie profonde.

Ils n’ont ni l’apparence ni le comportement de nantis qui, eux, auraient sans doute bénéficié d’un traitement plus humain.

Le chirurgien-ophtalmologue certainement bien formé, mais non spécialiste de ce type de pathologie, n’aurait-il pas sollicité l’avis d’un collègue plus expérimenté ? N’aurait-il pas manifesté plus d’empathie pour cette famille et ce bébé de 1an ?

D’autre part, le choix du service d’accueil a-t-il été suffisamment réfléchi ? Vraisemblablement pas, car Rym a été confiée à un chirurgien désigné au hasard de la programmation du service d’ophtalmologie.

Ce choix aurait-il pu être dicté par des considérations autres que purement médicales ?

Nous avons choisi de raconter cette histoire car elle nous a paru emblématique des difficultés que rencontrent de nombreux Algériens contraints de se faire soigner ou de faire soigner des proches en France. Qui parmi les Algériens n’en a pas entendu parler ? Elles concernent des dizaines de titulaires de prises en charge, et ne peuvent être expliquées par un endettement quelconque de l’Algérie vis-à-vis de services hospitaliers français; elles ne concernent heureusement pas tous les hôpitaux ni tous les médecins qui reçoivent et traitent ces malades délocalisés. Ces difficultés concernent encore moins les nomenklaturistes envoyés à l’Hôpital américain ou dans une notoire clinique de Neuilly.

Les parents de la petite Rym sont comme beaucoup d’autres livrés à eux-mêmes. Ils ne trouveront assistance nulle part. Ni dans les consulats, encore moins à l’ambassade. Seule la solidarité et les réseaux d’amitié peuvent jouer, mais tous le monde n’a pas la chance d’avoir des relations à Paris.

Il est illusoire d’espérer que le quotidien des Algériens obligés de venir se faire soigner en France soit abordé lors des conversations stratégico-diplomatiques entre les deux chefs d’état à Alger. Il sera probablement question de relations décomplexées…Ces relations « refondées » qui permettent à des commerçants déshumanisés de traiter les pauvres gens de ce pauvre pays avec un mépris sidéral.

Pauvre Rym…

* Le prénom a été changé.