Régressions

Régressions

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 31 janvier 2008

Le troisième mandat peut-il mettre fin au phénomène des « harraga »et offrir travail et dignité ? Si oui, vive le troisième mandat. Et même le quatrième.

Pour la deuxième fois consécutive, l’équipe nationale de football ne participe pas à la phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations. La première fois, ce fut un choc. Les amateurs de football avaient alors difficilement admis que leur équipe soit exclue de ce rendez-vous rituel. Mais il faut croire que l’échec s’est banalisé. Car cette fois-ci, l’échec a été admis beaucoup plus facilement. Et, pour dire vrai, on s’y attendait. C’est donc une situation entrée dans les moeurs.

L’équipe nationale ne fait plus rêver. On accepte son statut de formation de troisième catégorie, alors qu’il y a deux décennies, elle négociait son entrée dans le gotha mondial. Elle était alors en mesure de remporter la Coupe d’Afrique, et aspirait à demeurer à un niveau tel qu’elle serait en mesure de se qualifier pour toutes les phases finales de la Coupe du monde. La question qui se posait alors était de savoir si elle pourrait accéder au deuxième.

L’économie algérienne a réalisé une croissance de 3.1 pour cent en 2007. Du moins officiellement. Car de nombreux spécialistes mettent ces chiffres en doute, tant les responsables algériens ont pris la fâcheuse habitude de manipuler les chiffres selon leurs intérêts du moment. C’est le résultat d’un long processus de désorganisation, de non-décision, et de déchéance du système de décision.

L’Espagne, la Corée du Sud et le Brésil étaient au même niveau que l’Algérie en termes de PIB il y a trente ans. Ces trois pays sont aujourd’hui des ténors de l’économie mondiale, alors que l’Algérie a suivi le chemin inverse. Non seulement elle n’a pas rempli les promesses d’il y a trois décennies, mais elle a détruit le peu d’éléments positifs de cette période, comme la solidarité nationale, l’égalité sociale et cette fierté, rare, d’appartenir à un pays.

Quant au FLN, il était un immense symbole il y a quarante ans. Au-delà de la qualité des hommes qui le composaient ou le dirigeaient, et au-delà des erreurs qu’ils avaient commises et des choix erronés opérés alors, le mythe FLN était si puissant qu’il réussissait à camoufler tout le reste. Aujourd’hui, le FLN est une ruine peuplée d’apparatchiks qui applaudissent tous les pouvoirs en place. Il annonce une campagne pour la révision de la Constitution en prenant Nicolas Sarkozy à témoin, et n’hésite pas à se vanter du soutien américain alors que l’Irak est en cours de destruction par les armes américaines. Et si on remonte un peu plus dans le temps, on trouve des hommes de toutes les catégories sociales qui, affrontant la mort, prenaient d’assaut les lignes Challe et Morice pour rentrer en Algérie. Et pourquoi rentraient-ils ? Pour affronter la mort. En 2008, des hommes, jeunes, bien portants, affrontent la mort pour quitter leur pays.

Ils se jettent à la mer, sans aucune garantie, sachant qu’ils risquent la prison de l’autre côté de la Méditerranée, qu’ils vivront en Europe dans les conditions précaires des sans-papiers, et qu’ils risquent également leur vie durant la traversée. Mais ils y vont, chaque année, par centaines, par milliers.

Ce n’est plus une régression, c’est une hécatombe. Tout homme raisonnable serait sensible à cette évolution dramatique du pays. Tout homme politique serait amené à se poser des questions sur une telle évolution, et tenterait d’en comprendre les raisons et les mécanismes, pour essayer de proposer des solutions. Tout parti serait tenu d’étudier à fond ces questions, et d’autres encore, du même genre, pour comprendre, disséquer ce qui se passe, et proposer des alternatives.

Mais que fait l’Algérie face à cette situation ? Vers où regarde-t-elle ? De quoi se préoccupe-t-elle ? La réponse est évidente : elle a les yeux rivés sur le troisième mandat. C’est, en soi, une réponse suffisante pour expliquer dans les grandes lignes le pourquoi de cette terrible régression que subit le pays. L’Algérie est toute absorbée par le pouvoir. Comment y parvenir ? Comment s’y maintenir ? Comment en tirer profit pour soi et pour son clan et ses proches ? Cela ne fait évidemment pas une politique, ni un projet. C’est une régression, non plus féconde, mais destructrice. Car elle emporte tout sur son passage, des institutions aux valeurs qui fondent les sociétés, en passant par les hommes. Elle explique la tentation de la « harga » et le désespoir qui amène au suicide social.

Une nouvelle Constitution et un troisième mandat peuvent-ils changer le cours des choses ? Si oui, les Algériens les applaudiront volontiers.