Abdelaziz Rahabi: Les institutions ne fonctionnent pas

Abdelaziz Rahabi* évalue la situation du pays

Les institutions ne fonctionnent pas

par H. Mouhou, Le Jeune Indépendant, 19 septembre 2006

«En Algérie, 27 ans après la mort de Boumediene, l’économique est toujours au service du politique» «Le développement local n’est plus de la responsabilité de l’Etat aujourd’hui» «Le PNDRA est certainement une bonne chose. Mais le problème de fond n’a pas été posé, celui de la propriété des terres» «Le niveau de corruption en Algérie a atteint le seuil où il est devenu une menace pour la sécurité nationale».

Le Jeune Indépendant : Quelle évaluation fait M. Rahabi de la situation actuelle, notamment politique, du pays ?
Abdelaziz Rahabi : Actuellement la situation politique est essentiellement caractérisée par la paralysie des institutions en raison de la concentration de tous les pouvoirs dans les mains du chef de l’Etat.

L’Assemblée populaire nationale, par exemple, n’a plus cette mission de contrôle de l’exécutif, la société civile est muselée, les partis politiques sont interdits d’expression, le champ médiatique public est fermé, il est réservé à l’activité institutionnelle.

Nous avons plutôt des médias officiels et non publics. Le champ syndical est aussi fermé. De cette façon on pousse les gens à investir la rue. La rue est aujourd’hui le forum des gens libres. Comme on les pousse aussi à la clandestinité.

Les syndicats autonomes, les partis non reconnus tels l’UDR ou ceux de Ghozali et Taleb seront clandestins. Même les journaux sont clandestins, au premier faux pas de leur part, on les ferme. C’est de l’intégrisme politique tout cela, puisque le pouvoir pense selon le principe intégriste qui dit : celui qui n’est pas avec nous est contre nous.

Donc, quelles sont les perspectives, quand nous sommes dans une situation de crise ?
Les perspectives ne sont pas claires, parce qu’il y a une sorte de surpolitisation de la société. On ne parle que politique chez nous.

Il y a une forme de dépréciation des métiers, de la profession, des valeurs. On n’est connu, on ne peut avancer et on n’existe que parce qu’on fait de la politique. Notre société est réglée sur des échéances électorales. On ne termine pas une élection qu’on prépare déjà la prochaine.

Nous n’avons pas un agenda des échéances économiques et sociales. Nous n’avons pas, par exemple, un plan disant qu’on va éradiquer la pauvreté, avec des objectifs et des perspectives claires et précises. Dans nos différents programmes, les préoccupations sociales et économiques passent au second plan par rapport à celles éminemment politiques.

C’est le visage que nous présentons tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. A l’extérieur on nous perçoit comme un pays qui n’a pas d’agenda.

Qu’est ce qu’on va faire dans cinq, dix, quinze ans ?
Et tous les programmes dont on parle, les programmes quinquennal, de relance économique, des Hauts Plateaux, le PNDRA… ? Sur le plan économique il faut qu’on tranche la question fondamentale, toujours en suspens, de la création et de la distribution, avant de parler de programme quinquennal ou autres.

Pour avancer économiquement, il est primordial de régler ce problème de fond. Arrêtons de faire croire aux gens que c’est l’Etat qui crée la richesse et qui la distribue ! Il faut recentrer le débat et passer à une étape supérieure, économiquement juste, pour dire : c’est l’entreprise qui crée la richesse et non l’Etat.

Celui-ci veille à la distribution équitable des richesses, collecte l’impôt pour construire les écoles et les hôpitaux… Aujourd’hui, on fait croire aux Algériens que c’est l’Etat qui crée la richesse. On les trompe en leur disant cela.

Seule l’entreprise est créatrice de la richesse. Quant à l’Etat, sa mission est de favoriser la création de l’emploi par l’encouragement de l’entreprise et le renforcement de son rôle économique. Donc, il faut d’abord replacer le débat.

Le plan quinquennal va créer des emplois fictifs, administratifs. Décorer la ville est un travail de six mois, un poste d’emploi dans une briqueterie, par exemple, peut bénéficier à plusieurs générations. L’administration ne crée pas l’emploi.

En fait, il s’agit d’un chômage déguisé. Il faut transférer, techniquement, la richesse de la collectivité vers le peuple.

Comment ?
Il y a des mécanismes pour cela : emprunter aux entreprises et aux particuliers, créer des entreprises, donc de l’emploi, réunir les conditions de prospérité des sociétés et partager cette prospérité au lieu de partager la pénurie.

Et c’est ce qui pose problème. L’Etat dit qu’il a de l’argent, mais ce n’est pas son argent, c’est celui de la collectivité.

Qui crée l’emploi ? Est-ce Cevital ou la wilaya de Béjaïa qui en a créé 5 000 ?
Ce ne sont pas les emplois créés dans l’administration qui sont considérés comme des emplois économiques.

L’agriculture ? On peut en parler. Le PNDRA est certainement une bonne chose. Mais le problème de fond n’a pas été posé. Celui de la propriété des terres. L’agriculture est une industrie. Boumediene a nationalisé le secteur pour des raisons politiques, et non pas pour des raisons économiques.

Il a fait de l’agriculture une affaire politique. Il est temps d’en faire une affaire économique. Aujourd’hui, nous sommes dépendants parce que nous continuons encore de traiter l’économie d’une façon politique. Revenons, M. Rahabi, à cette sorte de black-out imposé sur la scène politique nationale, à cette surpolitisation…

Quels en sont les raisons et les objectifs ?
Le pouvoir actuel n’est pas responsable de la surpolitisation.

Freinée après la mort de Boumediene, elle a été accentuée ensuite. L’objectif étant le maintien au pouvoir. En Algérie, il y a deux stratégies qui s’affrontent : la première est prônée par ceux qui cherchent la prise de pouvoir, la seconde, elle, est adoptée par ceux dont le seul souci est la conservation du pouvoir ; le peuple est pris en otage entre les deux.

Il y a des gens qui travaillent, dans l’ombre ou clairement, pour prendre le pouvoir, et il y a des gens qui de la même façon, font tout pour le garder.

Ce qui est la règle un peu partout dans le monde, n’est-ce pas ?
Mais pas par n’importe quel moyen.

La différence chez nous, c’est que ceux qui gardent le pouvoir ont les moyens pour cela. Ils ont l’argent, la télévision, le ministère de l’Intérieur… Quand vous avez la mainmise sur ces éléments, en plus de la répression, vous pouvez garder le pouvoir.

Parlons maintenant, M. Rahabi, de la réconciliation nationale, particulièrement de la «polémique» sur la nécessité ou non de proroger les délais d’application ou non de la charte pour la paix ?
La réconciliation nationale souffre d’une grande tare : la marginalisation de la justice.

Fondamentalement, il faut juger et pardonner. On ne peut pas pardonner avant d’avoir jugé. C’est l’un des grands reproches qu’on peut faire à la réconciliation nationale. Maintenant que le processus est enclenché, il faut tirer les conséquences et corriger ce qui reste à corriger.

Nous ne pouvons pas faire fonctionner tout l’appareil judiciaire selon le principe : la justice dans la mesure du possible. Là aussi on a mis cette institution au service du politique. Et ce n’est pas parce qu’on ne prolonge pas les délais qu’on règle le problème.

Ne pas proroger le délai veut dire qu’on maintient la violence. L’expérience algérienne est unique dans le monde. Des situations de violence qu ne sont ni jugées ni punies. Si la réconciliation nationale est une affaire éminemment politique, si elle a donné des résultats, il faut en tirer les conclusions et l’adapter.

Mais nous ne pouvons pas indéfiniment rester dans cette situation. Il faut trouver le moyen d’en sortir. Les faiblesses de la loi sur la réconciliation nationale existent déjà dans son principe même, étant établie sans consultation de la classe politique ni concertation, sans débats préalables.

Avant la rédaction de cette loi, il n’y a pas eu de sondage, d’écoute de la société. Donc, on a privilégié le volet sécuritaire dans le traitement de la situation. Tous les documents qui sortent des bureaux finissent par avoir le même destin.

Cette politique a-t-elle donc échoué, selon vous ?
Non ! Une loi n’échoue pas totalement, et n’a pas un succès total, non plus. Il faut juste, à un moment déterminé, s’arrêter et tirer les conclusions pour voir ce qu’il faut faire dans la deuxième étape.

Quelle lecture faites-vous, en tant qu’observateur, d’une éventuelle prorogation des délais d’application de cette loi ?
Premièrement, ce dont nous souffrons le plus, en Algérie, c’est du manque de visibilité. Nous ne savons même pas quels sont les résultats de la réconciliation nationale.

Quels en sont les chiffres ? Quels sont les problèmes qui sont posés ? Nous avons des bribes d’information à travers la presse. Deuxièmement, à mon sens, la meilleure façon d’en savoir plus, c’est de soumettre la question à débat déjà.

A l’APN, par exemple. C’est pour cela que je vous dis que c’est un pouvoir administratif. Personne n’engage de débat sur ces sujets fondamentaux. Il est arrivé la même chose pour la loi sur les hydrocarbures. Un texte qu’on a promulgué et retiré dans des conditions opaques.

On ne nous a jamais expliqué pourquoi la confection de cette loi, encore moins pourquoi on l’a retirée. On n’ose pas dire aux Algériens qu’on avait besoin de faire passer cette loi pour avoir un deuxième mandat, pour faire plaisir aux puissances occidentales, surtout aux Américains.

On ne peut pas leur dire que cela a un prix politique. C’est pour cette raison que je vous dis surpolitisation. Pour acheter un deuxième mandat, on vote une loi sur les hydrocarbures qui convient aux intérêts américains. C’est la loi la plus à droite de toute l’histoire des hydrocarbures, même avec les amendements qu’elle a subis, elle reste plus libérale que celle des Saoudiens et des Iraniens.

Il y a deux choses qui sont sacrées dans le pétrole, c’est le transport et la production, ces deux volets doivent rester dans les mains de l’Etat. Un rapport de l’OPEP nous révèle d’ailleurs que si nous continuons sur cette voie, dans dix ans la moitié de nos recettes restera à l’étranger.

Encore une fois, je réaffirme qu’en Algérie, 27 ans après la mort de Boumediene, l’économique est toujours au service du politique.

Une révision de la Constitution est annoncée pour avant la fin de l’année. A trois mois de cette échéance, on ne sait encore rien sur cette loi.Quel est votre commentaire ?
Sur le plan du principe, je fais partie de ceux qui considèrent qu’on ne révise une Constitution que pour consolider les libertés individuelles et collectives, ou pour la réorganisation administrative du territoire.

Cependant, cette révision ne répond apparemment pas à cet esprit. Il y a trois ans, il a été envisagé une révision constitutionnelle pour répondre à la pulsion boulimique du Président, qui non seulement veut un troisième mandat mais veut tout.

Et maintenant, en raison de l’état de santé du Président, ou du moins, en raison de la réduction de ses capacités en matière d’activité, on réviserait la Constitution pour le poste de vice-président. D’abord, parce qu’on ne peut pas organiser des élections en 45 jours et, ensuite, il faut se donner le temps pour préparer 2009.

Mais on ne sait rien, nous sommes toujours en train de réfléchir, suite à des indiscrétions rapportées par la presse. Officiellement, le Président en a parlé, mais on ne sait pas encore de quoi il s’agit. C’est le maquis de l’information.

Il n’y a pas une communication institutionnelle transparente. Il n’y a pas de calendrier. Réviser la Constitution. Premièrement, qu’ils nous disent pourquoi et dans quelles perspectives.
Deuxièmement, et c’est un élément fondamental, est-ce vraiment la priorité pour les Algériens?

La priorité aujourd’hui n’est-ce pas plutôt l’emploi, la sécurité, le bien, la paix ?
Ce n’est pas la révision de la Constitution qui va changer le quotidien des Algériens.

Mais dans le tiers-monde, la loi fondamentale est un costume pour le chef, et il faut l’adapter au chef. Vous avez dit que la réorganisation territoriale du pays nécessite une révision.

Que pensez-vous de la promotion de certaines daïras en wilayas déléguées, en attendant de devenir des wilayas ?
Je pense que les wilayas ont joué la mission historique qu’elles avaient à jouer dans les années 1970 ; qu’elles ont été des outils de développement local.

Elles ne le sont plus, parce que le développement local n’est plus de la responsabilité de l’Etat, aujourd’hui, mais des particuliers et des entreprises. Par contre, la mutation à laquelle ces entités n’ont pas pu s’accommoder, c’est de pouvoir, en tant qu’organisations administratives publiques, entrer en compétition, pour pouvoir attirer l’investissement chez elles.

Or, les wilayas n’ont pas encore assimilé cet esprit de compétitivité, ce sont des doublures, elles sont calquées l’une sur l’autre. Donc, il est offert à l’investisseur les mêmes conditions d’investissement dans n’importe quelle wilaya.

Il est temps d’engager une réforme, dans ce sens, de manière à : 1- Débureaucratiser ou décentraliser pour lever les contraintes. La débureaucratisation veut dire aussi réduire la corruption dont le premier élément nourricier est la bureaucratie.

2- Mettre les wilayas en compétition sur le plan économique : elles doivent également constituer des entités économiques animées de l’esprit de concurrence et instaurer des mesures d’incitation à l’investissement, de manière à s’affirmer en véritables acteurs économiques, et non en tant que simples représentants locaux de l’Etat.

Le problème ne se pose pas en matière de nombre, une wilaya de plus ou de moins ne règle pas fondamentalement la nature de cette collectivité. Il faut rapprocher le citoyen de l’administration. On ne peut parler de réforme si celle-ci ne répond pas à une préoccupation majeure : la qualité du cadre de vie du citoyen.

Les collectivités locales devraient commencer par faciliter la vie aux citoyens. C’est là le problème de fond actuellement. Il faut une année pour délivrer une carte grise.

Le prochain découpage territorial implique, inévitablement, un nouveau découpage électoral. Quels seront les partis qui en tireront profit ?
Je ne sais pas, je me contente de lire ce que le ministre de l’Intérieur a exposé devant l’APN. J’ai retenu une déclaration qui me semble importante : celle de renforcer les wilayas du Sud.

La promotion de certaines localités en wilayas pour des raisons de souveraineté nationale et, peut être, d’équilibre dans le développement me réjouit, parce que le Sud est négligé. Il y’a aussi des défis sécuritaires dans cette région que beaucoup de monde veut déstabiliser.

Donc, je comprends parfaitement les préoccupations du gouvernement à ce propos.

Sur un autre volet, pouvez-vous nous donner, M. Rahabi, votre avis, en tant qu’ancien diplomate, sur ce qui s’est passé et se passe toujours aux Proche et Moyen-Orient ?
je n’ai pas les premières lectures et je me méfie de ce qui se dit ici et là.

Toutefois, en observant comme cela, la dernière crise au Liban est pour moi l’expression des antagonismes dans la région. Ce n’est pas une crise libanaise, c’est une crise qui a des dimensions qui dépassent le Liban. C’est une crise qui a un rapport direct avec la situation interne en Syrie, le programme nucléaire iranien et la question palestinienne.

Donc, l’Iran devient un peu le fusible de cette chaîne de crises. Quand un pays est fragile, c’est toujours lui le fusible. C’est le maillon faible. L’Iran a des prétentions régionales, et en raison de l’effondrement de l’Irak, il est redevenu une puissance régionale.

Contrairement aux apparences, l’Iran a été renforcé par la politique américaine. Comment. L’affaiblissement des talibans sunnites et celui de Saddam et de l’Irak ont beaucoup plus favorisé l’Iran que les Etats-Unis. Le seul pôle qui s’est affaibli ces dernières années c’est le monde arabe.

Il y a de nouvelles puissances maintenant : ce sont la Turquie, l’Iran et Israël. Ces trois puissances régionales tiennent en tenailles le monde arabe. La réalité du monde arabe, c’est qu’il a les ressources énergétiques, mais n’a pas un poids politique et stratégique conforme aux autres atouts.

La réalité aujourd’hui, c’est que la Turquie, l’Iran sont des puissances régionales. Israël, c’est le représentant des puissances occidentales dans la région. Et les Arabes, qu’est-ce qui les empêche de devenir une puissance ? La liberté, car les peuples arabes ne se sentent pas concernés par ce que font leurs dirigeants.

Ils ne s’identifient pas dans les politiques de leurs dirigeants. La liberté et la démocratie créent l’adhésion des peuples aux démarches. Il y a un destin collectif. Ce qui manque aux peuples arabes, c’est ce qui manque ici en Algérie, c’est le sentiment d’appartenir à un destin collectif.

C’est la démultiplication des destins individuels. Ce sont des destins individuels où chacun veut s’en sortir seul par des moyens, qui ne sont pas toujours bons. La preuve est que l’Algérie est l’un des pays les plus corrompus du monde.

Mais peut-on importer la démocratie ou l’imposer comme le font les Etats-Unis ? Non ! La démocratie est avant tout une demande et un besoin interne. C’est l’intensité de la demande et du besoin qui fixe ensuite le rythme. Mais elle ne peut pas être imposée de l’extérieur, quelle que soit sa forme et quel que soit le pays.

C’est un processus qui peut durer longtemps, il peut durer plusieurs générations, mais il est inéluctable. Un, c’est un besoin, et deux, c’est que les jeunes générations vont grandir dans la mondialisation, où les valeurs sont entre autres la liberté.

Et puis les gens savent que sans liberté il n’y a pas de prospérité. Le manque de démocratie dans nos pays est souvent lié, à tort, à notre religion. C’est faux ! La Malaisie a apporté la démonstration qu’on pouvait être musulman, démocrate, développé, moderne et modéré.

C’est un pays qui s’est développé parce qu’il a compris qu’il fallait faire des réformes économiques profondes. Et celles-ci, on les fait quand on a les moyens. C’est maintenant que l’Algérie doit faire des réformes économiques, parce qu’aujourd’hui on peut payer le prix du coût social.

Et le traitement de l’économie est comme celui de la maladie, plus le mal est profond, plus cela exige un traitement dur. L’image à l’extérieur n’est pas le problème de l’Algérie, son problème c’est l’économie et la liberté. Que faut-il faire donc pour sortir de cette situation ? Il faut associer les Algériens à la gestion de leurs affaires.

Et cela commence déjà au niveau de l’APC, l’APW, qui sont à l’origine des parlements locaux où l’accès est libre pour tous les citoyens. Bien sûr, donner la liberté, décentraliser le pouvoir économique. Il faut qu’au niveau local on puisse décider, chaque wilaya en fonction de ses spécificités.

Et pourquoi pas organiser le pays en régions ? N’a-t-on pas libéré l’Algérie par des régions ? L’Espagne, l’Allemagne, la Belgique la Suisse ne sont-elles pas des Etats régionaux ? Le pouvoir suit le modèle français, un modèle de colons.

Donc, pour résumer, il faut s’éloigner un peu du politique et se consacrer un peu plus à l’économique. Malheureusement, nos dirigeants ne peuvent pas sortir de la politique, ils ne savent faire que cela, c’est-à-dire des discours. Cette année et l’année prochaine, par exemple, le pays sera pris en otage par les élections.

On ne sort d’une élection que pour en préparer une autre. Il sera réglé sur des rendez-vous électoraux, au lieu d’être réglé sur des rendez-vous économiques. Les échéances électorales de cette année et de l’année prochaine ne seront-elles pas une occasion pour ouvrir un espace de liberté ? C’est une récréation tout cela.

On nous ouvre des fenêtres comme pour respirer. J’ai l’impression qu’on a peur de la liberté. Qui a peur de la liberté, à part l’ennemi de la liberté ? On a peur de la liberté à telle enseigne que même sur l’actualité internationale, pendant la crise du Liban, on n’a pas fait appel à des gens parce qu’on n’était pas sûr de leurs orientations.

Sid Ahmed Ghozali est l’un des acteurs des accords de Taef aussi bien que Lakhdar Brahimi, mais ils ne les invitent pas à la télé. Ils préfèrent des rigolos amenés de je ne sais où. On ferme le pays pour produire quoi ? Quel type d’opinion publique, quel type d’Algériens veut-on produire dans dix ans, à l’heure où tout le monde est «étranglé»? Est-ce qu’on a ouvert un débat sur l’école, sur l’indépendance de la justice, qui est l’un des principaux critères pris en considération par les investisseurs étrangers.

C’est comme la presse, au lieu d’avoir l’Etat comme sponsor pour aider la liberté d’expression, elle se retrouve «prise» par des sociétés étrangères. Vous êtes pessimiste, donc ? Non, je ne suis pas pessimiste, même si on dit qu’un pessimiste est un optimiste bien informé.

Je fais un constat sévère, mais j’ai mes idées et mes convictions de liberté qui n’ont pas changé. Quand j’ai été nommé ministre de l’Information, votre journal était suspendu, c’est moi qui l’ai remis sur le terrain, et ça m’a coûté.

Je n’ai pas été convaincu sur les raisons de sa suspension, comme par celles d’une trentaine d’autres journaux. Il fallait que je ferme comme tous les autres et moi j’ai ouvert, et cela se paie politiquement. Du coup, je me suis retrouvé dehors.

C’est cela la politique, il faut prendre des risques, il faut faire quelque chose en conformité avec ses convictions. C’est un combat de convictions et non un combat de postes. Celui qui n’a pas de convictions peut occuper n’importe quel poste.

Je ne suis pas pessimiste, non ! Il faut se battre. Mais enfin, quand je vois tous ces gens, ces journaux, ces partis qui continuent de parler, je suis convaincu que le débat d’idées se poursuivra. La peur a quand même diminué dans la société algérienne par rapport aux années 1970.

Maintenant, c’est vrai, il y a moins de peur, mais il y a plus de bureaucratie et de corruption (rires). La peur revient seulement en période électorale, où tous les comités de soutien, avec tous les potentats et les opportunistes qui gravitent autour d’eux, et avec l’immunité quasi totale dont ils bénéficient, forment un Etat parallèle.

Que peux-tu faire face à ces organisations ? Il y a beaucoup d’argent en jeu, et les lobbies d’argent sont très puissants, surtout quand le prix du pétrole augmente. Pouvez-vous être plus explicite ? (Rires). Chaque fois que le pétrole augmente, il y deux conséquences directes : on réfléchit moins et on donne plus.

Le pétrole est un bien à condition de savoir l’utiliser pour le développement, la recherche, la couverture sociale. Mais quand l’Etat lance des projets de prestige, il favorise, par la même occasion, la corruption, là le pétrole devient dangereux.

Le niveau de corruption en Algérie a atteint un seuil où il est devenu une menace pour la sécurité nationale. C’est devenu un facteur de régulation socioéconomique : sans corruption, on risque d’avoir des problèmes. Vous n’avez qu’à voir tous les scandales qui ont éclaté au cours des trois dernières années.

Rien que pour l’affaire Khalifa, il y a de l’argent pour construire 10 CHU sophistiqués. Dans un Etat de droit, les lobbies sont positivement perçus. Ils travaillent autour d’un candidat en politique, ou pour la réalisation d’un projet qui va dans leur intérêt, bien sûr, mais aussi dans l’intérêt de la nation.

Dans notre situation, les lobbies se substituent à l’Etat. Ils violent les règles de droit et corrompent à tous les niveaux. Ils deviennent la référence, et c’est là qu’ils deviennent une menace pour la sécurité nationale. Les élections de l’année prochaine seront-elles une occasion, justement, pour, peut-être, vous «battre» ? Les conditions ne sont pas réunies pour se battre, parce que le jeu est fermé.

Pour les législatives et les communales, on doit être soutenu par un puissant appareil. Incontestablement, les partis qui ont un appareil bien structuré à l’échelle nationale en bénéficieront. Et actuellement seul le FLN dispose d’un tel appareil.

Sans aucun doute, il dominera les prochaines élections, c’est lui qui a le pouvoir actuellement. Même si les élections seront démocratiques et transparentes ? Non, je ne crois même pas qu’il y ait de fraude, puisque c’est celui qui organise les élections qui sera gagnant.

«Laâb H’mida recham H’mida» comme on dit. Une donne, néanmoins, pourrait être intéressante, si les principaux partis en Kabylie, le RCD et le FFS, reprennent le combat politique local et se présentent à ces élections. C’est cela qui va donner à ces élections un caractère national, ouvert et crédible.

L’échelle locale est importante, parce qu’il faut d’abord apprendre à gérer les affaires locales avant de gérer les affaires nationales. Tous ces niveaux de représentation locaux sont importants dans la formation de la démocratie. Un dernier mot, M. Rahabi ? Je dis qu’il y a une prédisposition réelle des Algériens pour l’ouverture.

Il y a une conscience politique aiguë chez les citoyens, il ne faut pas les mépriser. Quand le système politique est freiné, il faut ouvrir. Il faut faire des réformes économiques et politiques en associant le maximum d’Algériens à tous les niveaux.

Les démocrates ne doivent pas être pressés, ils ne doivent pas viser le pouvoir. La construction démocratique peut être une affaire de plusieurs générations, mais elle est irréversible. Celui qui est pressé n’a qu’à aller voir où il pourra faire de l’opportunisme politique.

Celui qui a des convictions, il les a pour toute la vie, elles ne changent pas. Toutes les familles politiques algériennes ont, d’ailleurs, des convictions et des programmes. Tout ce que nous demandons c’est la confrontation de ces programmes dans un climat serein et transparent.

Nous pouvons, alors, nous entendre sur beaucoup de choses et mettre le pays sur les rails de la démocratie, du développement, de la modernité et de la paix. H. M.

* Ancien ministre de la Communication, diplomate de carrière