La politique du leurre

La politique du leurre

Brahim Younessi, 23 septembre 2006

« La vérité existe. On n’invente que le mensonge. »

Officiellement, le bilan des victimes de la décennie rouge s’élève à plus de 200.000 morts, des milliers de blessés, des centaines de disparus et des dégâts matériels estimés à plusieurs milliards de dollars. Des massacres innommables qui relèvent du « crime contre l’humanité » ont été commis contre des enfants, des femmes, des vieillards innocents. Bentalha, Raïs et bien d’autres villages martyrs sont-ils déjà soldés par la « raison d’Etat » ou la connivence politique ? Rappeler cette réalité incontournable ne signifie en aucun cas « porter atteinte aux institutions de la République ou fragiliser l’Etat ». La tragédie nationale est encore présente dans la mémoire de chacun d’entre nous pour ne pas en parler. C’est l’exploiter politiquement qui est moralement condamnable. « Se plier à la volonté de la charte » du 29 septembre 2005 n’empêche pas la recherche de la vérité, fondement d’une réconciliation qui implique le pardon pur accordé par les victimes aux bourreaux, quels qu’ils soient. L’Etat ne peut pas, ne doit pas pardonner à leur place. Son omnipotence s’est substituée à la douleur, aux sentiments ou aux ressentiments des familles. Le pardon qui n’est « ni normal ni normatif ni normalisant », comme dit Jacques Derrida, recèle, en lui-même, « une grande puissance réconciliatrice », selon G.W.F Hegel. La réconciliation dépend, en vérité, de la liberté de chacun de se repentir. Le repentir sincère et audible qui n’exprime pas seulement le chagrin mais la douleur de la repentance, s’il ne répare pas, peut obtenir, sans conditions, le pardon des victimes. Celles-ci disposent évidemment du droit d’exiger la justice au lieu de donner leur absolution au crime dont celui de torture est déclaré imprescriptible par le droit international. Il est crucial de ne point traiter cette question qui engagera, à coup sûr, l’avenir de la nation algérienne uniquement sur un plan légal. La légalité ne rend pas forcément justice. On peut deviner, sans vraiment trop se tromper, les motivations et les arrière-pensées qui ont poussé le président de la République à faire le choix d’une amnistie qui ne dit pas son nom. Le souci majeur du chef de l’Etat était d’assurer sur le territoire national la protection des chefs de l’armée et des services de sécurité, le cas Khaled Nezzar a suscité des craintes de poursuites judiciaires des plus hauts gradés, en même temps de refaire « l’unité de la nation » par l’oubli. Le référundum du 29 septembre 2005 devant servir de lessiveuse de la mémoire des Algériens. Dans un discours prononcé le 22 mai 1876 devant le Sénat français, Victor Hugo déclarait à propos de l’amnistie des Communards condamnés en 1872 à la déportation et aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie où étaient également déportés les partisans de cheikh El Mokrani : « … Quand on sort d’un long orage, quand tout le monde a, plus ou moins, voulu le bien et fait le mal, quand un certain éclaircissement commence à pénétrer dans les profonds problèmes à résoudre, quand l’heure est venue de se mettre au travail, ce qu’on demande de toutes parts, ce qu’on implore, ce qu’on veut, c’est l’apaisement ; et, messieurs, il n’y a qu’un apaisement, c’est l’oubli.
Messieurs, dans la langue politique, l’oubli s’appelle amnistie. (…) L’oubli seul pardonne » (Actes et paroles, III, p. 394). D’après Paul Ricoeur, cet « oubli institutionnel » qu’est l’amnistie peut « permettre à une société de dépasser (ses) traumatismes collectifs ». Psychanalytiquement, l’oubli a certainement un effet thérapeutique de préservation de la vie psychique des victimes ; il aide à survivre. Mais oublier, effacer de la mémoire les traces d’événements aussi dramatiques, rendre amnésique une nation en pleine crise d’identité, c’est prendre un grand risque de voir se reproduire la même tragédie. Peut-être pire encore. Il ne s’agit pas, cependant, de ressasser le passé et d’exacerber les dissensions politiques, idéologiques ou religieuses.
L’oubli pardonne, sans doute, mais la vérité « désarme les conflits ». Il faut que la vérité soit dite au peuple algérien qui est tout à fait prêt à l’entendre. Des enquêtes sérieuses, impartiales, menées de la façon la plus transparente qui soit, à charge et à décharge, pour identifier nominativement les coupables doivent être ouvertes. Savoir, oui savoir, c’est fondamental, « qui a tué qui ? », savoir, oui savoir, « qui a torturé et sur ordre de qui ? », savoir, oui savoir « qui a fait disparaître qui ? ». Les responsabilités individuelles, comme le stipule le code pénal, doivent être clairement établies. En la matière, les sanctions collectives sont contraires aux principes fondamentaux du droit ; elles constituent un déni de justice. Une nation ne se reconstruit pas, ne se guérit pas par des « non-dits » ou le refoulement. La réconciliation nationale mérite mieux qu’une fausse solution. Les leurres ne trompent personne. Le retour de responsables de « l’ex-instance exécutive du FIS à l’étranger » alors que l’état d’urgence est toujours en vigueur n’a, au fond, aucune signification politique, là est l’essentiel ; il ne crédibilise ni ne consolide « la charte » du 29 septembre 2005 que le pouvoir a mise en œuvre unilatéralement pour pouvoir procéder notamment à la révision de la Constitution du 28 novembre 1996 en vue de donner à Abdelaziz Bouteflika non seulement la possibilité de se représenter pour un troisième mandat mais de détenir tous les pouvoirs.

Brahim YOUNESSI, Politologue
Le 23 septembre 2006