Poèmes de Adel Soleiman Guémar

Certitudes

je doute des mots
flots de mousse légère
qui coulent dans vos veines

je doute de vos yeux
qui mentent comme le soleil
de vos étés privés
et qui bâillonnent les coeurs purs

je doute de vos fusils
qui tuent en silence
l’espoir solitaire
automatiquement

 

 

Les yeux qu’il faut

la trompeuse espérance s’en va
applaudir et se vautrer
les yeux givrés
au creux des lits des conquérants
qui se succèdent
les yeux énormes
sur des trônes en chocolat
et dans les rues
les yeux hagards
ont une allure de suicidés
qu’on mène au trou par le museau
pendant ce temps
toutes les trompettes
jouent au grand jour
de vrais faux airs
pour mieux tromper
les yeux fendus
– d’avoir attendu trop longtemps –

revoir enfin
les yeux rieurs
sortis du fond des cœurs des hommes
des yeux capables de flammes blanches
souffler les châteaux de cartes
qu’on croit dressés à tout jamais
quand on n’a pas les yeux qu’il faut

 

Hold-up

pleure
le vent complice
enterré vivant
les jours de diversion
pleure
les étoiles et les fleurs
les odeurs et les bruits familiers
les lumières de la nuit
les visages radieux
pleure
ton enfance volée à la sauvette
dans les rues d’Alger
pleure
toutes les larmes de ton corps
encore debout
malgré les mensonges
et la laideur du jour
officiel
qui t’aveugle
qui te rend si triste
qui te met en colère

 

 

Vengeance

des militaires particuliers
ont défiguré le visage de ma bien aimée
morte d’avoir cru la liberté
possible

le mur de Berlin est tombé
loin de nous qui chantions pourtant
une ancienne victoire
très vite mise sous séquestre

 

je n’ai pas envie de demander pardon
à mes bourreaux -quelle idée !-
je n’ai pas envie de fermer les yeux

 

Manif’

fusil d’assault en bandoulière
Ray-Ban noires cachant ses yeux
tenue de combat bleue nuit moulante
terreur locale charge et revient
matraque en l’air tabasse et crie
encouragé par toute sa bande

les jeunes en face chantent à tue-tête
 » Pouvoir assassin vive l’Algérie !
A bas la dictature vive la démocratie !  »

des balles réelles sifflent soudain
tirées sur ordre dans le tas serré
tombent des corps et des gémissements
montent tragiques images d’horreur
fusils d’assaut braqués sur nous
tirent de nouveau

 

Force-Folie

je joue la vie et loin de moi
mes amis attendent la mort dans l’âme
l’aube incertaine qui ne vient pas
achevée tambour battant
sur l’autel du pragmatisme
planétaire

bien sûr que les mots sont là
pour cacher l’horreur
la douce musique bien connue
se charge du reste

je joue l’oubli et loin de moi
mes amis ne peuvent oublier
la douleur lancinante des plaies
béantes de leurs blessures
les empêche de dormir
dans les geôles infectes
leurs corps sursautent
se tordent et attendent
que la lourde porte s’ouvre

je joue la vie
quand d’autres s’occupent de mises au pas
d’avant l’uniformisation
prélude à l’esclavage

force-folie
ne me laisse pas le choix des armes
quand tout n’est plus qu’apparat

que veux-tu …
le troupeau excité défile
et chante en chœur
des yeux bien morts
le guide

 

– Adel Soleiman Guémar –