Oublier Octobre ?

Oublier Octobre ?

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 6 octobre 2007

Oublier Octobre 1988 est peut-être l’un des plus grands vœux des tenants d’un système qui croient encore possible sa pleine restauration. Certains d’entre eux persistent à dire que les émeutes d’Octobre n’avaient pas pour but d’exiger la démocratie mais le bien-être, la justice sociale.

Une assertion aussi contestable que celle qui prétend que les Algériens ne sont pas « prêts » et n’ont pas la « culture démocratique » nécessaire. C’est pourtant bien un ordre établi qui a été contesté pour son autoritarisme, son rejet du pluralisme et des libertés et son inefficacité économique. La justice sociale et le bien-être, qui n’ont pu être réalisés sous l’autoritarisme, ne peuvent être opposables à la démocratie.

Deux décennies plus tard, il est difficile de faire accroire que la justice sociale n’a pas besoin de démocratie. Les syndicats autonomes qui se battent, dans l’adversité, pour défendre les intérêts de leurs adhérents en savent quelque chose. Ils subissent l’autoritarisme d’un système qui cherche à se restaurer en effaçant une à une les concessions faites à la société après Octobre 1988. Le syndicalisme autonome fait de la résistance, il est une des dernières survivances de la parenthèse démocratique née d’Octobre 1988. Ailleurs, le rouleau compresseur de la « restauration » n’a pratiquement rien laissé. C’est un désert. Les partis politiques sont des réalités virtuelles en charge de faire les louanges de l’ordre établi, ils n’ont plus aucune signification sociale. Les contre-pouvoirs sont inexistants et, conséquemment, les citoyens tournent le dos à une offre politique vide de sens.

On avait accusé l’affairisme d’avoir fait le lit des évènements d’Octobre 1988; que dire aujourd’hui d’un système où les « affaires » se déclament avec des chiffres astronomiques ? Les Algériens oublieraient allègrement Octobre 1988 et d’autres dates symboles si le système « restauré » montrait des signes d’efficacité. Ce n’est pas le cas. Sa force relative – qui est sa faiblesse fondamentale dans le rapport à l’extérieur – ne tient qu’à l’affaiblissement de la capacité d’influence de la société à travers des structures autonomes significatives.

Le fossé entre l’Algérie officielle et l’Algérie réelle continue de s’élargir. La restauration du système fonctionne sur le bannissement de la politique, sa négation même. Résultat: les citoyens, en dépit de leur manque supposé de « culture politique », en ont suffisamment pour ne pas accepter des simulacres. Avant Octobre 1988, ils avaient cessé de prêter attention au simulacre du parti et des organisations de masse; aujourd’hui, ils n’accordent plus d’attention au simulacre de pluralisme.

Et pourtant, le pays fait face à de graves problèmes que l’aisance financière ne masque pas mais révèle. Il a besoin de politique, de contre-pouvoirs, de libertés, de débat, de confrontations libres d’idées. C’était cela l’exigence d’Octobre 1988; elle est toujours d’une actualité pressante.