L’Algérie et le monde selon Bush

Attentats du 11 septembre Les Algériens et l’onde de choc

L’Algérie et le monde selon Bush

K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 11 septembre 2006

«Après le 11 septembre 2001, les Américains se sont lancés dans des guerres interminables en Afghanistan et en Irak. Ils ont revu un film algérien, «La Bataille d’Alger», mais ils ne l’ont vu que sous un angle policier et militaire. Ils n’ont donc rien compris, absolument rien !».

C’est la réponse obtenue, quand «collé» par le red-chef sur le thème de «l’Algérie et les Etats-Unis après le 11 septembre 2001», on pose la question à un universitaire, avec à la clé l’impératif d’une réponse instantanée. Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à surveiller les prêches du vendredi dans les mosquées, où il est plutôt fréquent d’entendre des dénonciations contre le «tyran américain» pour comprendre que, dans l’opinion algérienne, la sympathie de départ pour les Américains après la tragédie du 11 septembre 2001 n’est plus qu’un souvenir lointain. Dans une société algérienne censée être plus réceptive en raison des traumatismes de la décennie de sang, les Etats-Unis ont trop rapidement perdu la bataille des coeurs et la politique guerrière menée par l’administration Bush a effacé les sympathies initiales.

Loin des officiels qui célèbrent la grande amitié algéro-américaine, les Algériens dans l’ensemble sont plus que circonspects vis-à-vis des Etats-Unis. Même dans le camp en déconfiture des «éradicateurs», la politique américaine à l’égard du monde arabe et la violence radicale qu’elle entretient et élargit suscitent la réprobation et provoquent chez beaucoup une réelle aversion. L’attitude de suspicion radicale que l’on retrouve très naturellement chez une Louisa Hanoune — avec sa lecture très économiste des choses — s’est étendue aux élites non islamistes. Avec l’administration Bush, les choses apparaissent très simplement: l’opinion n’en est plus à se demander quelle sera la politique américaine mais à essayer de prévoir «quel autre mauvais coup» fomente-t-elle… La dernière guerre israélienne contre le Liban — la conviction que ce fut essentiellement une aventure américaine est largement partagée — ne fait que conforter cette vision d’une Amérique impériale, menaçante, belliqueuse et manipulatrice.

Il y a quelques années, lors du passage d’un ministre allemand à Alger, M. Rédha Malek soulignait que l’image initialement positive des Etats-Unis en Algérie était «devenue trouble». C’est que les Algériens, aussi «anti-impérialistes» fussent-ils, avaient tendance jusqu’alors, pour des raisons historiques, à conserver l’image d’une Amérique wilsonienne respectueuse du droit des peuples qui se situe, en dépit des proclamations de pure communication sur la «démocratisation», aux antipodes de la politique actuelle des néoconservateurs américains.

Il est donc clair que les attentats du 11 septembre 2001 ont créé une sympathie réelle au sein de l’opinion algérienne, mais que la politique US qui en a découlé a suscité une hostilité réelle même chez les courants idéologiques non suspects d’être des anti-américains de «principe».

«La Bataille d’Alger» montrait, de manière politique et dialectique, l’impossibilité de maintenir une occupation au moyen des armes. Les Américains semblent l’avoir vu au travers du prisme sécuritaire, se donnant, peut-être, le challenge de réussir là où l’armée française a échoué. On peut constater que le succès n’est pas au rendez-vous et que la planète n’est pas plus sûre depuis que le corps expéditionnaire américain et l’Otan «pacifient» à tout-va en Afghanistan et en Irak…

Mais si l’on va au-delà de l’opinion publique — en général, elle n’a guère d’influence sous nos cieux -, les attentats du 11 septembre 2001 ont eu un impact considérable sur les relations d’Etat entre l’Algérie et les Etats-Unis. La plus importante, au grand dam de ceux qui pensaient qu’une pression extérieure pourrait favoriser une réforme politique avortée par la crise violente des années 90, est que les Etats occidentaux ont cessé de faire des remontrances à l’Etat algérien sur les questions de démocratie ou de droits de l’homme.

La «guerre globale contre la terreur» lancée par les Etats-Unis a été perçue par le pouvoir algérien comme une «reconnaissance» tardive de la validité de son combat antiterroriste. Les choses sont même dites très clairement, le 11 septembre 2002, par le ministre algérien des Affaires étrangères: «L’Algérie s’est félicitée que toutes les thèses qu’elle a défendues, seule et au prix de sacrifices énormes, tout au long de ces années, soient enfin admises et donnent lieu à une action concertée et coordonnée de la communauté internationale». Depuis, l’on sait que la coopération sécuritaire est intense et que les échanges entre militaires sont devenus réguliers, tandis que la traditionnelle présence des pétroliers américains s’est renforcée davantage.

En Occident, quand on évoque des «réformes» pour l’Algérie, le propos est désormais strictement limité aux questions économiques et financières. Les questions politiques comme la démocratie, les droits de l’homme ne sont plus évoquées que par les ONG internationales, davantage, pourrait-on dire, par principe et routine que par conviction. En tout cas, les rapports de ces ONG sur l’Algérie ne suscitent plus de réactions dans les milieux politiques en Occident.

L’Algérie est bien devenue un pays «ami» dans la Global War. Paradoxalement, c’est plutôt le pouvoir algérien, grand bénéficiaire des attaques du 11 septembre 2001, qui se retrouve gêné et embarrassé par cette encombrante proximité. Si la guerre contre l’Afghanistan avait paru «normale», il n’en a pas été de même pour la guerre contre l’Irak. Mais l’Algérie officielle «réaliste» s’est retrouvée «contrainte dans son expression» pour ne pas troubler les bonnes relations avec les Américains. Sur la guerre contre l’Irak, on n’a donc pas eu d’approbation, mais il n’y a pas eu une désapprobation forte.

L’Algérie officielle a même semblé aller au-devant des désirs américains en adoptant une loi sur les hydrocarbures dont les généreuses libéralités ont paru sans pareil dans les pays pétroliers. Les récents amendements qui reviennent sur ces libéralités excessives ont dû décevoir les financiers et les pétroliers américains, mais il n’y a pas eu d’expression publique de désapprobation. Car, au fond, ce cadeau disproportionné qu’était la loi Khelil, plus «diplomatique» qu’économique, n’était pas vraiment demandé, même s’il a été reçu avec émerveillement par les milieux financiers.

Mais le moment où le gouvernement a exprimé le plus de distance à l’égard de l’administration a été sans conteste celui de la guerre israélienne contre le Liban. Pour l’administration Bush, cette guerre israélienne faisait partie de sa même «guerre contre le terrorisme». L’Algérie se retrouvait-elle impliquée dans une guerre où même les résistances palestiniennes et libanaises sont considérées comme terroristes ? En règle générale, le gouvernement algérien évite de heurter de front le discours américain. Et durant la guerre contre le Liban, comme durant la guerre contre l’Irak, les manifestations publiques ont été interdites ou enfermées derrière des murs. Mais la guerre contre le Liban montrait tellement l’équivoque, pour ne pas dire le caractère mensonger de la Global War américaine, que l’Algérie officielle a été obligée d’exprimer une position publique moins timorée, allant jusqu’à saluer «la vaillante résistance des avant-gardes du peuple libanais», ce qui englobe naturellement le Hezbollah, ennemi déclaré de l’administration Bush.

L’opinion algérienne, quant à elle, forme une opinion beaucoup moins nuancée sur la politique américaine. Sayyed Nasrallah est bien un héros de la rue algérienne, digne de «La Bataille d’Alger».