Quand madame la Ministre dérape

Algeria-Watch a pris connaissance de l’article ci-après, publié en septembre 2006 par le mensuel Alger républicain, rendant compte d’une déclaration de la ministre de la Culture algérienne, Mme Khalida Toumi, à l’occasion de la « Journée de la culture arabe », célébrée à Alger le 25 juillet 2006 au Palais de la culture Moufdi Zakaria, lors d’une cérémonie en l’honneur du corps diplomatique arabe accrédité à Alger. Passée alors inaperçues, ces déclarations ne manquent pas de surprendre de la part d’une personnalité qui eut en France son heure de gloire en 1995, avec la publication de son livre d’entretien avec Élisabeth Schemla, Une Algérienne debout (Flammarion), un best-seller signé de son nom d’alors, Khalida Messaoudi, où elle dénonçait la « barbarie islamiste » au nom de l’humanisme universel et du féminisme.

Le journal Le Monde évoquait alors ce livre en ces termes : « Tout en se disant “adversaire résolue de la “dictature militaire éclairée” dont rêvent certains”, l’auteur reconnaît qu’une “convergence circonstancielle d’intérêts” existe entre un clan de l’armée et le cercle des démocrates dont elle se réclame. Cette convergence n’est pas nouvelle. À l’occasion d’une manifestation antiterroriste, organisée le 22 mars 1994, à Alger, un tract, cosigné par l’association féministe que Khalida Messaoudi préside, l’affirmait sans ambages : “L’Armée nationale populaire, héritière de la glorieuse Armée de libération nationale, représente à nos yeux le rempart inviolable, le temple sacré de notre dignité d’Algériens.” Le même texte, adressé à la présidence, appelait “armée et peuple” à se mobiliser “contre les traîtres et les assassins” » (Le Monde, 28 avril 1995).

Devenue en 2002 ministre et porte-parole d’un gouvernement étroitement contrôlé par les chefs des services secrets de l’armée, le DRS, que nombre d’observateurs considèrent comme une « dictature militaire » assez peu « éclairée », Mme Messaouadi-Toumi affirme en 2006 que « la nation arabe fait face à des tentatives de judaïsation orchestrées par Israël ». Qu’en disent ses amis de l’époque, Élisabeth Schemla et André Glucksmann ?

Algeria-Watch, 9 novembre 2006

Quand madame la Ministre dérape

Alger républicain, septembre 2006, p. 15.

Lors de la célébration de la Journée de la culture arabe, la ministre de la Culture, Khalida Toumi, a déclaré : « La nation arabe fait face à des tentatives de judaïsation orchestrées par Israël qui altère des faits historiques et dénature certains aspects culturels arabes pour les présenter comme élément de la culture juive. Des tentatives qui ne visent pas seulement la Palestine, mais beaucoup d’autres pays arabes, dont l’Algérie qui fait face à des tentatives d’altération de son patrimoine, notamment la musique andalouse qui est une musique arabe authentique et qu’on s’évertue à attribuer à la culture juive » (La Tribune des 28 et 29 juillet 2006).
En faisant cette déclaration, madame la Ministre était très certainement sous le coup d’une légitime émotion née de la barbarie sioniste en Palestine et au Liban au mois de juillet dernier. Mais cela ne justifie en rien ce que l’on ne peut considérer autrement que comme un dérapage particulièrement grave. En effet, Khalida Toumi oppose la musique andalouse qui est une « musique arabe authentique » à la « culture juive ». A-t-elle oublié que les artistes juifs qui contribuèrent à la naissance et à l’essor de la musique andalouse le firent en tant qu’Arabes, au même titre que d’autres artistes musulmans ? De religions différentes, ils contribuèrent ensemble au développement de la culture arabe qui leur était et qui leur reste commune, du moins pour ceux des juifs qui l’assument encore. Les Arabes juifs, comme les Arabes musulmans, les Arabes chrétiens et les Arabes athées parlaient la même langue, l’arabe ; ils s’habillaient de manière identique, aimaient ou détestaient — car il s’agit en dernière instance d’un choix individuel totalement subjectif — les mêmes musiques, les mêmes livres puis, plus tard, les mêmes pièces de théâtre et les mêmes films.
Question à madame la Ministre : Marcel Khalifa contribue-t-il au développement de la « musique arabe authentique » ou à celui de la « culture chrétienne » ? Et Faïrouz ? Comment peut-on opposer la « musique arabe authentique » à la « culture juive » ou à la « culture chrétienne » ? Par son discours opposant tout à fait arbitrairement « musique andalouse authentiquement arabe » à « culture juive », madame la ministre de la Culture a gravement dérapé, ouvrant la voie à l’inculture et au racisme antijuif que nous devons combattre au même titre que tous les autres racismes. Un racisme d’autant plus pernicieux qu’il sert d’alibi au sionisme pour perpétuer l’oppression du peuple palestinien et des peuples arabes de la région ainsi que l’aliénation de nombreux juifs dans le monde.
Lamine Torki